6. Guanina (fin)

Par Yannick

Il longea un moment la rivière, passa derrière un relief en pente douce, puis quitta le sentier pour monter à flanc de collines et observer d’un point plus élevé. Il devait reprendre ses esprits, évaluer la situation et trier ces premières informations, comme il l’aurait fait pour planifier une bataille. Il lui paraissait bien plus simple d’attaquer des Caraïbes en les arrosant de flèches et en leur fonçant dessus, hache à la main, que d’entamer une conversation avec sa fille.

Au milieu du conuco, il aperçut Yuisa qui récoltait des piments dans un panier tressé avec des tiges de joncs. Autour d’elle, des plants de manioc, du maïs, de la patate douce, des figues de barbarie, des ananas… La saison des pluies avait été bonne et les récoltes seraient suffisantes pour les prochaines lunes. Mabó cherchait vainement Guanina du regard. Ne l’apercevant toujours pas, il observa Yuisa qui continuait sa cueillette du jour, puis descendit et la rejoignit sans bruit alors qu’elle cueillait des chayottes. La plante s’était enroulée autour d’un pin et Yuisa, s’étirant de tout son long, essayait d’attraper les fruits les plus hauts.

- As-tu besoin d’aide ? demanda-t-il alors qu’il s’était approché sans se faire entendre.

Yuisa sursauta, se retourna et finalement le salua chaleureusement.

- Tu ne changeras décidément donc jamais, Mabó ! lui dit-elle en souriant. Ma sœur me disait toujours que tu n’étais qu’un enfant dans un grand corps de guerrier. Elle n’avait vraiment pas tort ! Aide-moi à attraper ces chayottes au lieu de me faire peur !

Mabó cueillit les fruits et les déposa dans le panier, aux côtés de deux grosses racines de manioc qui serviraient à faire de la cassave, d’une poignée de piments pour préparer la sauce et de quelques autres fruits.

- Guanina n’est pas avec toi ?

Le sourire disparut du visage de Yuisa et fit place à une certaine gêne.

- Elle est partie à la rivière pêcher du poisson.

Elle ordonna les victuailles dans le panier, regarda à droite et à gauche comme si elle cherchait ses mots, puis soupira et lui fit face de nouveau.

- Tu sais Mabó, ta fille a hérité de ton caractère. Physiquement, elle me rappelle sa mère chaque jour un peu plus, mais elle ne lui ressemble en rien quant à ses gouts. Guanina n’aime aucune des tâches réservées aux femmes. Elle participe très peu à l’entretien du conuco, est incapable de cuisiner, et je ne dormirai jamais dans un hamac fait de ses mains de peur de me rompre les os dans mon sommeil.

Mabó écoutait la description de sa fille, à la fois comblé et ennuyé. Aussi loin qu’il se souvenait, Guanina avait préféré jouer avec les garçons. Avec une nette préférence pour faire la course, traverser la rivière à la nage ou chasser des perroquets avec un lance-pierres ! Il avait toujours été enchanté qu’elle soit débrouillarde et bagarreuse, comme il l’avait été lui-même dans son enfance. Cependant, maintenant qu’elle grandissait et s’approchait de l’âge adulte, il comprenait les inconvénients de ce comportement.

- Où puis-je la trouver ? demanda-t-il.

- Elle est partie en aval, derrière le lacet que forme la rivière.

 

Il longea le chemin à travers le sous-bois pour ne pas être vu, comme à son habitude. Ses mouvements étaient souples et il ne faisait aucun bruit, à peine quelques craquements de brindilles. Le ciel était d’un bleu lumineux, ponctué de-ci de-là par quelques reliques de nuages formant de longues lignes blanches. Il parvint à l’endroit indiqué par Yuisa, un relief plat dans laquelle la rivière s’étalait et formait une boucle. Un muret de pierres barrait le courant juste avant que la pente ne lui redonne de la vitesse, ne laissant passer que quelques filets d’eau, si bien que la rivière débordait de son lit en formant une petite lagune. Sur l’un des bords se trouvait Guanina, de l’eau jusqu’aux mollets. À l’aide d’une petite lance, elle harponnait des poissons jusqu’à en prendre trois ou quatre, puis les décrochait et les plaçait dans une besace qui pendait à sa hanche. Ses cheveux étaient coupés courts, recouvrant seulement ses oreilles et le haut de sa nuque, comme les portaient les garçons. Autour de ses bras et de ses cuisses, elle avait peint des motifs entrelacés avec de la peinture noire de jagua[1]. Mabó se rapprocha pour mieux l’observer. Les courbes de ses hanches et deux petits seins comme des goyaves lui confirmèrent ce qu’il avait entendu auparavant : sa fille était en train de devenir une femme. Il s’avança encore un peu, presque à la limite de la végétation, lorsqu’elle se retourna brusquement et regarda dans sa direction. Il resta immobile derrière les arbres.

- Sors de là, Yabey ! Je t’ai entendu ! cria-t-elle en scrutant la forêt vers l’endroit où il se trouvait. Tu fais plus de bruit qu’une volée de perruches !

Elle tenait sa lance à deux mains devant elle, un poisson embroché s’y débattant encore désespérément. Mabó ne put s’empêcher d’éclater de rire et sortit de sa cachette.

- Eh bien, est-ce une manière de saluer ton père ?

Un court instant, elle resta immobile, le visage figé sous l’effet de la surprise. Puis elle lâcha sa lance et lui sauta au cou.

 

[1] Jagua : Genipa Americana, arbre dont les fruits sont comestibles et dont le jus clair, au contact de la peau, se transforme en noir.

 

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annececile
Posté le 22/05/2020
Habile, la facon de nous presenter Guanina avant meme qu'on ne la rencontre! L'action evolue tres naturellement dans ce cadre si depaysant.

Petit detail : "à flanc de collines" je ne crois pas que colline soit pluriel.
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