6. Guanina (début)

Par Yannick

Mabó était reparti le lendemain, malgré l’insistance des nitaïnos pour qu’il reste au moins jusqu’à la cérémonie de couronnement du prochain cacique. Celui-ci avait été choisi à l’unanimité : le fils de la sœur ainée de Janico lui succèderait, perpétuant la lignée des caciques de Nigua par voie matriarcale. Prétextant de sa mission - en omettant de dire qu’il souhaitait surtout passer du temps avec sa fille - Mabó avait poliment décliné l’offre. Le temps était clair et un groupe de pêcheurs avait été honoré de l’emmener directement jusqu’à la baie de Neyba. Ils avaient passé une courte nuit à la Pointe Salée, puis, profitant des courants favorables, avaient traversé la baie d’Ocoa pour arriver deux nuits plus tard à Barahona, où l’un des pêcheurs avait une femme.

Dès le lever du jour, Mabó s’était dirigé vers le ponant pour traverser la plaine de Neyba jusqu’au grand lac Caguani[1]. Le trajet était long et plat. Lorsqu’il parvint sur les rives, le soleil disparaissait déjà au loin, derrière l’immense étendue d’eau. Les couleurs du ciel étaient fascinantes, rouges, violettes et oranges, se reflétant sur les clapotis du lac. Malgré la fatigue et le manque de lumière, il avait commencé l’ascension de la montagne pour s’éloigner des eaux saumâtres : elles étaient infestées de caïmans. Bien que peu agressifs, ils lui inspiraient une certaine crainte qui l’aurait empêché trouver le sommeil. À mi pente, il s’était assis au pied d’un immense acajou et s’était endormi au moment même où son dos s’appuyait sur le tronc massif.

 

Le lendemain, réveillé par les premières lueurs du jour, un petit sentier au travers de la forêt l’avait conduit jusqu’à la ligne de crête. Le soleil était déjà haut dans le ciel, mais le plus dur était fait. Il ne lui restait qu’à redescendre dans la vallée intérieure des montagnes de Neyba, jusqu’au village de La Guazara. Il décida pourtant de s’arrêter. Le temps était frais, comme toujours à cette époque. L’étoile des pluies avait disparu du ciel depuis de plusieurs nuits et la saison sèche s’était installée. Il trouva une résurgence, s’y désaltéra et remplit les calebasses accrochées à sa ceinture. Puis il s’assit et mangea un peu de cassave à l’ombre de la forêt, regardant la vallée en contrebas. Si proche de Guanina, un malaise indéfini l’envahissait. Il ne savait toujours pas comment l’informer des évènements liés à sa naissance, comment s’expliquer. Machinalement, sa main caressait son coude atrophié ; il grimaçait comme si le coup venait de lui être porté.

Il passa ainsi l’après-midi, dans un demi-sommeil agité. Le soleil était déjà bas dans le ciel lorsqu’il émergea sans être parvenu à la moindre conclusion, ce qui l’irrita davantage. Comment avait-il pu s’adresser aux grands caciques de la nation taïno et les convaincre, et en même temps être incapable de trouver les mots pour parler à sa propre fille ? Il rassembla une grande quantité de branches mortes, récupéra de la mousse sèche sur un tronc et l’alluma en frottant deux baguettes de guásuma, ce bois d’orme dur et sec. La nuit était tombée quand le feu s’embrasa et les flammes, du sommet de la montagne, s’en allèrent directement caresser les étoiles. Debout à côté du brasier, Mabó regardait en direction de La Guazara. Il décrocha la hache de sa ceinture et leva le bras vers le ciel.

- Regarde, Guanina, hurla-t-il. C’est de cette manière que nous repousserons les Caraïbes pour toujours ! Plus jamais ils ne débarqueront prendre nos femmes, plus jamais ils ne tueront ta mère !

 

Le lendemain en entrant dans le village, il fut chaleureusement reçu par Araman, le cacique de La Guazara, avec des honneurs qui lui prouvèrent une nouvelle fois que son statut avait changé. Désormais, il était plus qu’un simple guerrier. Il était celui qui repousserait les ennemis cannibales, celui qui permettrait au peuple taïno de vivre dans une paix absolue pour l’éternité, celui qui s’opposerait à l’envahissement de l’ile par tout ennemi. Araman le pria d’entrer dans son caney et lui fit servir de l’eau fraiche et de la nourriture. Ils conversèrent un moment de tout et de rien, de la saison sèche qui débutait, des récents incidents entre Caonabo et Guacanaguarix ou encore des dernières révélations des zemis aux sorcier-behiques. Malgré cette discussion toute banale, le cacique semblait troublé et impatient, ce qui n’échappa pas à Mabó. Il porta une petite calebasse ronde à ses lèvres pour boire une gorgée d’eau, laissant l’occasion à Araman d’exprimer ce qui le tracassait.

- Hier, nous avons vu le feu que tu as allumé au sommet de la crête. Est-ce que ta ceinture de feu vient jusqu’ici, Mabó ? Les Caraïbes ne sont jamais venus aussi loin à l’intérieur des terres !

Mabó avala de travers et comprit son l’inquiétude. Une ligne de feux depuis la côte jusqu’à La Guazara servirait plus à baliser le chemin pour les Caraïbes qu’à avertir les villages environnants. Il n’avait pas pensé que cette action pourrait effrayer les montagnards taïnos et se sentit confus.

- Non, bien sûr que non ! Le feu d’hier ne fait pas parti du système. J’ai simplement allumé un feu pour faire cuire un hutia que j’avais chassé et ensuite, j’ai rajouté du bois pour la nuit. Tu sais qu’en cette saison les nuits sont très fraiches au sommet des montagnes. Je ne voulais en cas vous alerter.

Araman acquiesça, mais ses sourcils froncés montraient clairement qu’il n’était pas convaincu. Il but également quelques gorgées d’eau, le regard songeur, cherchant à interpréter la réponse de Mabó. Celui-ci se leva, confus de ce malentendu et honteux de son mensonge peu crédible pour se justifier.

- Ne sois pas inquiet, Araman, les montagnes de Neyba sont la meilleure protection contre ces sauvages. C’est d’ailleurs pour cette raison que je vous ai confié ma fille. Nous en reparlerons demain.

 

Les deux hommes se saluèrent et sortirent du caney. Sur la place du batey, un groupe de femmes tressait des cordes en fibre d’agave. D’autres fabriquaient des hamacs en coton. Peu d’hommes étaient présents, probablement partis à la chasse ou défricher de nouveaux conucos, ces jardins que les femmes cultiveraient en saison de pluies. Mabó s’apprêtait à prendre congé du cacique quand un jeune Taïno s’approcha des deux hommes et le salua respectueusement.

- Te souviens-tu de mon fils Yabey ? demanda Araman. Le voici bientôt un homme, il sera prêt pour la prochaine cérémonie d’initiation.

Mabó le salua en retour et l’observa. Effectivement, l’enfant qu’il avait connu était maintenant adulte. Sa taille dépassait déjà celle de son père, plutôt petit, et atteindrait probablement la sienne d’ici quelques lunes. Ses traits étaient fins, malgré des pommettes hautes qui plissaient ses yeux et lui donnaient un regard perçant. Ses épaules déjà fortes dégageaient une puissance étrange pour un si jeune homme. Comme le temps avait passé ! Mabó se réjouit de voir combien Yabey avait grandi mais pensa à Guanina, qu’il n’avait plus vu depuis plusieurs lunes. Elle était un peu plus jeune que Yabey, il se rappelait parfaitement le garçon qui faisait à peine ses premiers pas lorsqu’il l’avait laissée dans les montagnes avec sa tante. Elle aussi devait être devenue une jeune adulte ; allait-elle bientôt passer la cérémonie d’initiation pour ensuite prendre un époux ? Il ressentit de nouveau cette appréhension qui le saisissait dès qu’il pensait à elle. C’était comme s’il avait toujours un pas de retard, comme s’il essayait de la rattraper en permanence, au lieu de lui prendre la main et de marcher à ses côtés, d’assumer son rôle de père et de lui montrer le chemin à suivre. Alors qu’il souhaitait, l’instant d’avant, quitter la compagnie d’Araman pour la retrouver, il aurait souhaité s’abriter de nouveau à l’ombre du caney et continuer à converser avec le cacique.

- Je me réjouis de te revoir, Yabey, répondit-il finalement au jeune Taïno. Ton père doit être fier de te voir devenir un si bel homme.

- Tu seras fier aussi lorsque tu verras ta fille, coupa Araman. Elle aussi a beaucoup grandi. Il est fort probable qu’un jeune homme de haute noblesse te demande sa main d’ici peu de temps, continua-t-il.

Mabó faillit s’étrangler en entendant ces compliments et remarqua à peine les regards qu’échangeaient Araman et son fils. Il répondit par un bougonnement inaudible et s’éloigna en direction du bohio où vivaient Guanina et sa tante, en compagnie d’autres familles.

- Elles sont parties au conuco, tu ne les trouveras pas au village ! lui cria Yabey. Je peux t’accompagner si tu le souhaites.

Mabó connaissait le conuco. De sa main, il indiqua qu’il avait compris et, sans se retourner, se dirigea vers le chemin qui menait aux parcelles.

 

[1] Lac Caguani : nom taïno du lac Enriquillo

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annececile
Posté le 18/05/2020
Un chapitre passionant et qu'on lit avec beaucoup d'interet. Tu decris tres bien le chemin parcouru par Mabo, le temps necessaire pour aller d'un point a l'autre, et les paysages qu'il traverse. C'est depaysant, on se sent vraiment ailleurs.
Les sentiments complexes pour sa fille sont aussi tres bien decris, l'impatience a l'idee de la revoir et l'apprehension au moment ou cela va arriver...
Je ne suis pas sure d'avoir tout a fait compris les craintes d'Araman a propos du feu. A-t-il cru que le feu allume par Mabo la veille etait une alarme pour prevenir de l'arrivee des cannibales? Ou craint-il, d'une facon generale, que ce systeme de feux ait pour consequence de diriger les Caraibes vers leur village?
Yannick
Posté le 19/05/2020
Araman craint effectivement que le feu n'attire les Caraïbes plutôt qu'autre chose, sachant que le village est bien à l'abri dans les montagnes.
J’ai surement moins de difficultés à décrire les sentiments d’un père que d’une fille, question de point de vue… j’espère ne pas trop me planter dans la suite.

Toujours un plaisir de lire tes commentaires et tes critiques, merci !
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