6- Diner

— Alors, cette journée, fils ?

— Agréable.

— Et tes collègues ?

— Ça va… Ils ne sont pas méchants. Un peu surprit mais rien de dramatique. En tout cas Sanael, le responsable est vraiment sympa. Je n’ai senti aucune gêne chez lui. Puis, il y a George et Anabelle qui m’ont fait une bonne impression. Une fois passée la première demi-heure, ils ont commencé à me parler.

Je pique une asperge dans mon assiette, lui trouve un drôle d’aspect. Je la tourne et retourne, puis la mange. Ma mère m’observe. Elle a retrouvé un semblant d’appétit, bien que j’aie la pénible impression qu’elle se force. Elle porte la parure en or blanc que papa lui a offert pour leurs trente ans de mariage. Maman la met quand le moral n’est pas au beau fixe. Est-ce que j’ai raison de m’inquiéter ? Et si ses anti-dépresseurs ne fonctionnaient plus ?

— Tu m’as parlé d’un parc, s’intéresse-t-elle.

— Oui, la bibliothèque est dans le parc de la ville. C’est bien agencé, bien pensé. Il y a tout ce qu’il faut. Des snacks, restaurants, l’université est juste derrière. Puis non loin, il y a une seconde bibliothèque-musée. Très joli bâtiment, si tu veux mon avis.

— Tu as visité un peu la ville ?

— Non, je n’en ai pas pris le temps. Mais… Nous pourrions y aller ce week-end ? Qu’en penses-tu ? Anabelle m’a parlé de la plage du Mourillon et du centre commercial Mayol. Elle s’est même proposée comme guide, argumenté-je.

— Quelle charmante enfant.

Maman farfouille ses aliments, apporte à ses lèvres fines un quartier de tomate qu’elle mâchouille. Il ne m’est pas difficile à comprendre qu’elle n’a pas faim ce soir. Je fais mine de ne rien voir et coupe la dinde, tout en reprenant le fil de notre discussion.

— Alors, tu veux visiter la ville ce week-end ?

— Pourquoi pas ? Sortir me fera du bien.

Elle sourit, de ce sourire que je sais forcer et s’intéresse à nouveau à mon premier jour de travail.

— Tu es à quel étage ?

— Romans et bandes-dessinés.

— C’est bien. Tu es content ?

— Satisfait, pour le moment. On verra la suite.

J’abandonne l’idée de parler davantage. Elle ne se sent pas bien et je sais que si je commence à lui poser des questions sur sa journée, nous finirons par pleurer papa. C’est encore trop tôt pour évoquer le sujet sans crise de larmes. Finalement, je tourne la tête vers le poste de télévision et lui demande d’augmenter le son.

Une émission populaire est diffusée sur la huit. Je me laisse aller, me prends dans les débats des chroniqueurs et m’amuse des blagues de l’animateur. Bien vite, mon rire résonne dans la maison. Maman n’est plus absorbée par l’ombre qui paralyse son cœur, elle se joint à moi, sans faire de manière.

Le dîner s’achève, l’émission se poursuit. Je range la vaisselle pour soulager ma mère, puis l’embrasse.

— Je vais à mon étage.

— Oui. Merci d’être venu manger avec moi.

— Si tu veux on peut manger tous les jours ensemble, lui soufflé-je.

— Non, je n’ai pas envie d’empiéter sur ton indépendance. Tu en as déjà fait assez pour moi, mon chéri.

— Tu en as fait bien plus pour moi.

— Je suis ta mère.

Elle me sourit encore et d’une mimique faciale m’invite à rentrer chez moi. Avoir coupé la maison en deux m’a au moins permis de garder mon indépendance, pourtant j’hésite à laisser ma mère seule. Rumine-t-elle lorsque je ne suis pas là ? Je ne peux m’empêcher de m’inquiéter. J’ai envie de me glisser dans ses bras et de lui faire un câlin. J’ai envie de la faire rire. Mais je n’y arriverai pas.

Je monte à l’étage, ferme la porte que l’on a installé hier, dans la matinée. Un temps d’arrêt, je tends l’oreille. Plus un bruit que celui de la télévision.

Dans le couloir, je déambule, ferme la fenêtre de ma petite cuisine improvisée dans un vieux bureau où une étagère de vieux livres trône. Plutôt original le décor de cette cuisine. J’y ajouterais bien des plantes vertes, un petit tableau de photos de famille et un chat qui joue des maracas sur le frigo, comme le sticker qu’on a vu au magasin. Je lâche un rire étouffé, vérifie si la porte de mon entrée est fermée. C’est le cas. Puis, je file dans ma chambre, saisis mon pyjama et m’engouffre dans ma salle de bain. Une bonne douche s’impose. J’ai envie de chaleur et de buée.

En allumant l’eau, je pense au merle d’hier soir. Est-ce que je le verrai aujourd’hui ? J’aimerais qu’il m’écoute encore. Il a l’air si intelligent que je ne peux m’empêcher de croire que s’il était doté de paroles nous pourrions être de bons confidents.

J’actionne le bouton de ma radio, mets un CD, me déshabille, puis pénètre dans la baignoire.

L’eau sur ma peau, je me détends, oublie les regards de cette journée, oublie qui je suis et rêve d’une autre vie. Je me laisse aller, plonge dans un ailleurs et écoute la voix d’une chanteuse de jazz coréenne. Sans perdre une seconde de ce moment rien qu’à moi, je me façonne une nouvelle identité, devenant plus grand, moins vilain, je ne touche en rien à mes valeurs, à mon intellectuel et je me laisse entraîner par mes divagations. Je m’imagine des yeux amoureux, qui me dévore de passion, alors que je ferais un mouvement du quotidien. Une main sur mon corps qui me donnerait du plaisir. Des mots qui valent tous les autres : tu es parfait pour moi.

Un rêve, quoi !

Le robinet éteint, je sors, me sèche, ne cherche pas à nettoyer le miroir embué et m’habille. Précautionneusement, j’enduis mon visage d’une crème du soir, passe un baume à lèvres sur ma bouche, coiffe ma chevelure, puis je sors.

Dans l’immensité de ma chambre, je soupire. Je range mes affaires pour le lendemain, jette un coup d’œil dans la poche intérieur de mon sac. L’aquarelle de mamie est toujours là. Elle me l’avait peint le jour où j’avais fait une grosse crise de panique. J’avais cassé un pot de confiture et ne trouvais pas la pelle pour le ramasser. Je m’étais blottie dans un coin du salon et je me tapais dessus. Grand-père n’arrivait pas à me calmer, alors mamie à prit un carré de feuille canson et avait esquissé ce même pot de confiture à la figue. Elle me l’avait donné en me disant : « Regarde chéri, je l’ai réparé, calme-toi maintenant et allons chercher la pelle, d’accord ? ». À chaque grosse crise que j’ai pu faire, l’aquarelle de mamie m’avait apaisé. Depuis ce jour, je l’ai toujours gardé avec moi, retenu dans un carnet en cuir.

Un regard vers ma bibliothèque, je cherche de quoi me divertir pour la soirée, mais aucun livre ne me fait de l’œil. Un pas devant l’autre, je m’apprête à fermer la fenêtre lorsque mon pied rencontre un roman qui traîne par terre. Je lis le titre : Fascination. Un sourire étire mes lèvres, une pensée me traverse : est-ce qu’un être comme moi pourrait espérer qu’une fille banale s’amourache de lui ?

Je secoue la tête, hausse les sourcils.

— N’importe quoi ! Même si j’étais une créature légendaire, je ne trouverais pas la perle sacrée.

La déprime pointe son nez. Je n’ai vraiment pas envie de l’accueillir ce soir. Pourquoi est-ce que je me sens obligé de me discréditer aux yeux du monde ? Il y a bien quelqu’un qui soit fait pour moi ! Toute personne en ce bas monde à un être créé rien que pour elle.

Selon mon père, chaque personne a un fil rouge à suivre. Le mien est sans doute noué à mille embûches sur un sentier inexploré et dangereux.

— Je me déprime !

La main sur la poignée, je m’apprête à fermer la porte-fenêtre, quand mon regard se pose sur le merle. Quel étrange animal ! Est-il là pour moi ? Est-il une sorte d’oiseau totem ou je-ne-sais-quoi ? Un sourire réapparaît sur mon visage.

Il est l’être qu’il me tardait de voir et sans un appel, hormis celui de l’âme, il se trouve là, à m’attendre patiemment.

— Bonsoir, l’ami ! murmuré-je pour ne pas l’effrayer.

L’effrayer ? Il me fixe depuis de bonnes secondes, peut-être qu’il m’attend depuis le début de la soirée ?

— Aurais-je la chance que tu viennes chaque jour ?

Il secoue la tête négativement comme pour affirmer son intelligence et sa compréhension de ma langue. Époustouflant ! S’il connaît le principe du oui et du non, nos conversations pourraient évoluer…

J’ai envie d’essayer. D’assister à une merveille de la nature. Un miracle… Ou quelque chose comme ça !

— Sommes-nous amis, maintenant ?

Il hoche à nouveau la tête. C’est un oui.

Fabuleux !

 

 

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