6 décembre 2020 : Souviens-toi de ce songe, bien avant la vie

Notes de l’auteur : Je ne sais pas s'il sera très compréhensible, mais voici un rêve auquel je tiens beaucoup. J'avais commencé à ne l'écrire que sous forme d'alexandrins, et puis finalement j'ai eu envie d'essayer de l'écrire comme ça. Peut-être que je reviendrai à ce poème plus tard, mais pour le moment, il m'épuise trop (si je veux être honnête avec moi-même). Le compromis n'est pas idéal non plus, car je risque de regretter la maladresse de cette forme, que j'aurais dû laisser mûrir plus longtemps... mais bref, c'est ici, voilà, c'est fait : bonne lecture et bons dodos !

Toi qui me fuis quand tu respires l’air du jour,
Laisse-moi t’emporter dans l’ombre du sommeil,
Oublie ton nom, oublie le souffle du soleil,
Renais dans ce monde dépourvu de contours…


Échappe-toi pour le temps fuyant d’une nuit,
Souviens-toi de ce songe, bien avant la vie,
Ferme les yeux, égare-toi ; te rappelles-tu
Le moment où nous nous sommes vus puis perdus ?

 

Pareils à des esprits, les mots errent comme un fleuve silencieux. Ici le temps n’existe pas, et la transparence de leur silhouette n’est ni celle du vide, ni celle du plein. Âmes sans chair, ils sont nus tant qu’on ne les enfante ou ne les écrit : ainsi le nom prend-il forme au creux du ventre des mères, ou dans les courbes tracées des lettres sur le papier. L’orgueil de l’Homme est en effet de croire qu’il crée, et que c’est sa langue qui donne vie à ces idées, quand celles-ci ont toujours existé d’un amour absent.

Les mots errent. Leurs ombres se mêlent en murmurations, comme des chuchotements voués à se croiser. Et pourtant leurs pensées ne cessent de se chercher : c’est la chair qui donnera un corps à leur désir, et les caractères un alphabet à leur expression, mais reste ici l’espoir de trouver un écho pour leur âme. Or le flot des idées n’est qu’une houle sans lignes, si bien que ces silhouettes s’effleurent, s’oublient, et ne se retiennent pas ; les murmures ont beau fredonner une chanson, jamais on ne reconnaît leur visage.

Songe-t-on parfois à la solitude de ces idées qui existent sans formes, et aux êtres qui ne sont pas encore nés ? Éveillés, nous oublions ce monde où notre âme s’est dessinée sans contours ; et pourtant fut ce temps où nous n’étions pas encore, ce temps où nous errions à la recherche d’un écho à notre chanson. Obsédée par ses maux, la chair ne se rappellera-t-elle jamais ce sentiment d’absence et d’indifférence, froid même pour l’esprit qui ne connaît pas encore les frissons de sa peau ? Les mots sont si seuls, les âmes si mortes, là où les idées sont aveugles à la pensée des autres.


Échappe à ce corps, car tu t’es tant alourdi :
Souviens-toi de ce songe, bien avant la vie…

 

Au milieu des murmures silencieux, Élias avance sans vivre et sans se voir. Il marche, oublié des esprits oublieux, oubliant l’oubli de cette éternité chuchotée, glisse entre les âmes, glisse entre les mots, glisse entre ces silhouettes sans visages. Perdu dans l’errance, son corps serait lourd si son poids n’était celui de la légèreté.

Au milieu du silence, son éternelle absence, Alias avance sans se voir et sans vivre. S’égarant dans l’oubli, le refrain de sa pensée s’évanouit dans l’air, souffle parmi les mots, souffle parmi les âmes, souffle parmi ces ondes sans images. Oubliant l’oubli de cette éternité chuchotée, oublié des esprits oublieux, il marche.

 

C’est là qu’au milieu de la foule, il se voit pour la première fois : entre les lignes, entre ces silhouettes effacées – son visage ! Élias traverse les nuées, rejoint l’écho de sa pensée, Alias sillonne entre les mots, retrouve sa chanson ; celui qu’il attendait et qu’il aurait continué de chercher parmi les murmures éteints des siens, par delà les temps, par delà la vie, au-delà des âmes, au-delà de l’avenir de leurs corps.

Comment dire le silence bavard qui les relie alors ? Comment écrire les soupirs de leur chanson, si seul le mot qui ne connaît la chair peut l’entendre ? Nul ne sait qui parle et qui répond, si ce n’est le souffle de leurs esprits, qui vibre d’une certitude inconnue parmi les songes : c’est lui, mon âme, celui qui m’est destiné.

Élias et Alias se sont trouvés, se sont aimés interdits parmi les pensées, et pourtant Amour est vain là où n’existe que le rien. Que l’errance prenne la forme de la fuite, et sa silhouette devient trop lourde : sitôt qu’ils s’étreignent, sans chair pour se toucher, sans peau pour s’effleurer, arrive l’Auteure.

 

L’univers ne connaît pas de plus grand greffier, et sous ses doigts serpentent mille sensations. C’est Elle qui esquisse les âmes et trace leurs tourments, avant qu’elles ne naissent ou ne s’écrivent entre les lèvres des Hommes. Et d’un seul regard, Elle constate leur terrible erreur :

– Vous qui n’êtes faits de chair, croyez déjà pouvoir aimer ? Je devine la solitude des mots évanescents, car vous n’existez que l’espace d’un instant, mais retournez à l’oubli. Même liés, même destinés, vous n’auriez pas dû vous rencontrer, car les âmes ne peuvent rester ensemble en ce monde qui est le mien.

À ces cruelles paroles, ils la supplient d’une même voix :

– Laisse-nous cet amour ! Nous nous sommes trouvés, comment pourrions-nous nous oublier ? Que valent tes écrits, si nous ne pouvons nous libérer de leur chemin tout tracé ? Pourquoi devrions-nous n’être que dans ton esprit ? Nous ne pourrions rester ici : donne-nous donc la vie, fais-nous naître ensemble, et dessine une forme à notre désir. Nous supporterons tous les maux, mais pas l’absence de notre écho !

Mêlés l’un contre l’autre, leur silhouette dessine presque un contour à leur volonté ; et pourtant reste-t-elle interdite, là où les âmes sœurs doivent marcher en silence. L’Auteure soupire :

– Je ne peux vous enfanter tous les deux, et nés sans noms, jamais vous ne vous retrouveriez. Si les pensées sont faites pour errer, je ne peux condamner vos corps à chercher ce que le temps leur fera oublier. Vous ne pouvez naître ensemble et continuer de porter avec vous cet amour : ayez donc la force de vous séparer parmi les songes.
         Ces règles ne sont pas cruelles : si dans le monde des esprits, les âmes ne doivent jamais se rencontrer, c’est aussi parce que nous avons besoin de nous chercher. Avant d’aimer, votre chair doit apprendre à se rappeler : elle doit se souvenir de l’absence, son désir doit imprégner sa peau, mais les rêves, douces pensées, ne pourront jamais que s’oublier…
         Vous n’êtes pour le moment que le récit fuyant d’un esprit, le mirage d’un mort : patience ! La vie vous cueillera un jour, votre nom tracera ses propres courbes au fil du temps, et vous serez soulagés d’être capables d’oublier. Demandez-vous : quelle forme aura après tout votre amour s’il se libère ? Si belle ardeur ne s’éteindrait-elle pas dans l’air ? Vous voudriez naître l’un avec l’autre, âmes intactes, corps nouveaux, insensibles au moindre frisson, mais jamais tant de passion ne survivrait sans sa tendre déréliction : l’amour a besoin d’être pansé pour exister. Seuls, vous vous sentez peut-être incomplets, mais âmes liées dans l’ignorance de leurs corps, c’est votre amour qui l’est.
         Et auriez-vous l’orgueil de jurer pouvoir aimer plus qu’en rêve ? Je vous le répète, vous ne pouvez naître ensemble : ne me demandez pas de donner vie à cet amour erroné, et savourez votre errance. Encore esprits, vous n’êtes que des mots informulés : il n’existe aucune connaissance qui vous maintienne dans l’ignorance ! Vous voulez précipiter votre naissance, mais l’absolu vous échapperait alors : et pourquoi préférer une vie mortelle à cette houle d’idées ? La chair n’aimerait jamais de cet amour pensé, qui n’aurait pu naître sous la lourdeur des corps qui seront vôtres.
         Mes enfants, mots en sang, écoutez-moi : préférez l’oubli, retournez à l’errance.

Mais qu’importent ses belles paroles, si elles sont sourdes à leur douleur. La connaissance importe peu à ceux qui aiment sans raison, et la chanson retombe en un murmure.

– Auteure, tu nous crées et nous écris, mais tu nous tues.

À l’amertume de leur pensée répond ainsi l’acrimonie de l’accusée :

– Vous me sermonnez, vous vous entêtez ? Soit. Laissez-moi vous enfanter moi-même : je vous donne un corps.

À ces mots Alias s’effondre, et sa souffrance trouve son écho au creux de l’âme d’Élias. Mais ils s’en moquent, car enfin les frissons naissent entre leurs âmes, enfin cette douleur s’enveloppe d’une peau promesse de désir. L’éternelle absence des mots reste derrière eux, et déjà oublie-t-on leurs murmures et ces deux âmes qui s’étaient trouvées parmi les songes. Le silence n’est plus ; il s’est gorgé de couleurs. Rouge, pleine, la chair les enlise, et tombent ensemble leurs esprits vers la vie qu’ils enviaient.

 

Au milieu de l’eau, au milieu du plein, l’horizon a séparé la mer du ciel. Restée dans les hauteurs de cette ligne charnelle, l’Auteure a fait naître celui qui n’est plus qu’un : seulement deux yeux voient qu’ils n’ont plus que deux mains, un seul corps, un seul cœur. Et leurs deux âmes, cousues sur leur envers et sous une peau qui ne peut s’embrasser, pleurent la cruauté d’un tel amalgame.

Unis, Élias et Alias ne sont plus ; au soleil de leur corps se cache la nuit de son écho. Et d’une voix qu’il ne se reconnaît plus, Hélios mêle ses larmes au bleu brûlant de l’océan qui l’entoure :

– Mon amour, comment te toucher, si tu ne t’éveilles qu’en moi ? Et te sentir, si ma caresse ne t’atteint pas ? Comment goûter ta peau, si tes lèvres sont miennes ? Oui je me souviens, et je ne t’aime pas moins, mais comment reconnaître ton murmure lointain ? Comment distinguer de moi ce qui est tien, quand la longueur des jours finira par l’effacer ? Et sans me souvenir, je saurai que je t’ai oublié au creux de mon propre corps… J’aurais pu souffrir de n’importe quelle douleur, sinon celle de te perdre en te gardant !
         Et déjà je sens ta pensée s’entremêler à la mienne : sans obscurité pour la lumière sur laquelle mes yeux se poseront, rien ne me permettra de retrouver l’ombre de ta silhouette. Me voici Soleil sans Lune ; je suis, je voudrais que ma douleur soit pansée, mais de quoi, et comment ?
         Et déjà m’échappent le nom qui était le tien et le nom qui était le mien. Ô mon amour, je ne veux pas que mon corps efface ta pensée, et pourtant le souffle qui vient gorger ces poumons trop lourds pour nous deux m’éloigne de plus en plus de toi, de moi, de ce nous qui n’était pas encore un. Ombre de mon esprit, c’est ton âme que maintenant je supplie : retiens cette promesse, et chante-la pour moi lorsque mes propres mots me fuiront…


J’irai te chercher sans relâche chaque nuit,
Par delà les temps, partout, par delà la vie,
Dans les rêves qui par l’errance nous lieront,
Nous nous retrouverons et nous nous aimerons.
Mon esprit laissera mon corps, se scindera ;
Je redeviendrai toi.                              


Au silence tombe la nuit, tombe la vie :
Oui je me souviens, et je ne t’aime pas moins.
Mais sous la lourdeur de ce corps qui est le tien,
Au-delà des rêves, je sais que tu m’oublies.

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Cherry
Posté le 05/06/2021
Hello !

alors j'ai trouvé le début flou mais wow, qu'est-ce que j'ai aimé les plaintes d'Alias et Elias !
en tant qu'autrice, je comprends ce l'Auteure un peu XD haha combien de mes idées sont encore bien au chaud dans mon petit jardin secret ? Combien de pensées n'ai-je jamais partagé ? Je comprends tellement les sentiments des deux parties qui se disputent

C'est triste hélas mais c'est aussi onirique, poétique et Pouiny résume bien ce que je ressens
L'ambiance est unique, c'est comme si tu avais créé une salle hors de l'espace et du temps, une pièce consacrée à l'amour d'Alias et Elias

"donne-nous donc la vie, fais-nous naître ensemble, et dessine une forme à notre désir" : HAHAHA c'est exactement ce que mes disent mes personnages à 3h du mat', je suis pliée de rire c'est tellement vrai

allez ciao, j'attends de nouveaux rêves pour te lire ^^
dodoreve
Posté le 06/06/2021
Ah, je trouve ça génial que tu te retrouves dans l'Auteure ! C'était vraiment plus une antagoniste mais et c'est en l'écrivant que j'ai "compris" que ce qu'elle défendait était défendable aussi, même si le fait de ne les faire naître que dans un corps c'est quand même hyper cruel x) (Après on peut mettre cette logique sur le compte du rêve, je pense ^^)
Ça ne m'étonne pas que le début te semble flou, pardon si c'était désagréable ! Sais-tu ce qui t'a gênée en particulier ? (Si ce n'est tout, hein, j'en avais conscience, d'où ma note d'auteur ahahah)
Les paragraphes en italique, je me disais qu'on ne les comprendrait pas forcément au début, même si ça peut un peu faire un "au lecteur" : mais l'idée c'était plutôt de commencer par cette voix qui tutoie, et qui finalement serait celle de l'envers d'Hélios, essayant de l'endormir et de le ramener au pays des rêves pour le retrouver. Je me disais qu'on s'en rendrait peut-être un peu mieux compte avec la fin, et que laisser planer le doute ce n'était peut-être pas trop grave (?), mais si tu te sens de cibler plus précisément ce que tu n'as décidément pas compris, ça ne m'embêtera pas :) (Après encore une fois j'ai moi-même conscience que tout n'a pas forcément de sens, mais je me dis que ça pourrait peut-être m'aider à mieux me comprendre moi-même ou mieux exprimer des trucs !)
Quoi qu'il en soit, merci pour ta lecture, et merci pour ton retour :)
Cherry
Posté le 06/06/2021
Coucou !

Je dirais que ce qui m'a semblé flou au début c'était peut-être les questions abstraites dans les premiers paragraphes. J'ai une mémoire visuelle et j'ai du mal à m'imaginer ce débuts où ça parle plus de pensées, de chair, de notions immatérielles comme le désir... Je ne sais pas si je suis claire, hein, c'est peut-être juste moi XD

"Leurs ombres se mêlent en murmurations" : murmurations existe ? Ce n'est pas plutôt "murmures" ?
dodoreve
Posté le 06/06/2021
Murmurations n'est pas dans tous les dictionnaires et ce doit être un anglicisme (mais je t'avoue que je suis souple avec eux, c'est peut-être mon tort) : il s'agit des nuées, comme celles des oiseaux, mais c'est justement parce que ça évoque aussi le murmure que j'y tenais.
Je comprends mieux tes impressions du coup : c'est vrai qu'en écrivant ce rêve je me suis dit qu'il était anti-visuel ahahah donc ça ne m'étonne pas que ça ne soit pas évident à lire ! Je garderai ton ressenti dans un coin de ma tête mais je dois avouer que je n'ai pas de solution à proposer, là ^^
Merci d'avoir pris le temps de répondre :)
Pouiny
Posté le 27/05/2021
J'adore, tu as vraiment réussi à créer une ambiance vraiment onirique ! Personnellement, je trouve le texte très abouti comme ça, le mélange entre le vers et la prose renforce ce monde des mots, qui n'est pas linéaire et au final ça porte aussi un peu le fond de l'histoire, ce côté évanescent ^^

"Songe-t-on parfois à la solitude de ces idées qui existent sans formes, et aux êtres qui ne sont pas encore nés ?" J'adore particulièrement cette phrase <3 Mais il y en a eu d'autres ! Je sais par exemple, qu'une nuit je suis littéralement tombé amoureux d'une fille qui n'existe pas. Mais l'amour que je lui ai porté était incroyable, un sentiment que j'avais oublié avec les années (ça faisait bien longtemps que j'étais seul et que j'étais amoureux de personne). Vraiment, y avait une intensité qui au réveil m'a laissé assez perdu x') Donc au final, j'ai vraiment accroché à ce texte et cette histoire, j'ai aimé être perdu et devoir relire

Ah et tes vers sont vraiment magnifiques, je trouve !
dodoreve
Posté le 27/05/2021
Je ne compte plus les personnes que j'ai aimées en rêve, c'est assez dingue. Parfois ce sont aussi des versions différentes de la personne avec qui je vis, d'ailleurs, mais quoi qu'il arrive c'est un amour hyper brut et intense que je ressens. Et au réveil on a encore l'impression de planer, je suis bien d'accord avec toi ^^
Merci pour ces compliments, ça me fait trop plaisir <3
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