6. Davy

Chapitre 6

Davy

 

Kateline arracha la lettre à la professeure. Judy en déduisit à sa mine contrariée que sa réaction était due à l’animosité qu’elles se nourrissaient mutuellement. La fille blonde sortit en trombe du réfectoire.

Judy resta là sans comprendre. Elle croisa le regard abyssal de Mme Denward, plus tranchant encore qu’une dague de maître, et elle comprit pourquoi Kateline avait réagi aussi vivement. Elle se sentit aussitôt mal-à-l’aise. Sa respiration s’accéléra et sa gorge se noua. Elle savait que si Mme Denward lui demandait quelque chose, elle ne pourrait pas répondre.

Une sueur froide traversait les pores de sa peau. Judy ignora les tremblements de son corps et son angoisse, et s’obligea à quitter le réfectoire calmement. Mais elle ne songeait plus qu’à Mme Denward et, enfermée dans ses pensées, elle ne faisait plus attention à la réalité dans laquelle elle se précipitait.

— Haaaa !!! Ha, ha, c’est froid !

Un liquide polaire lui était tombé sur la tête. Elle avait traversé le filet d’eau sans crier gare, les pensées figées sur Mme Denward.     Elle était trempée. Ses habits collaient à sa peau d’une manière détestable. D’instinct, voulut faire marche arrière comme si elle pouvait remonter le temps et se retrouver dans le hall sèche. Elle s’arrêta à temps : ce n’était pas possible, évidement.

Elle avisa alors la multitude de paires d’yeux braquées sur elle. Elle ne put déterminer s’ils allaient éclater de rire ou, au contraire, venir à son secours. Ce qu’elle savait, du moins, c’est qu’il faisait une température nordique, dehors, et que la proximité de la mer des îles et le vent qui faisait grincer la forêt lui mordait les joues.

Judy examina le manteau indigo, crispée. Elle se trouvait face à une impasse. Elle ne pouvait pas retourner aux dortoirs. À moins de reprendre une douche gelée. Elle n’en avait pas très envie.

Elle ignorait comment Kateline et les autres qui ne maîtrisaient pas l’Eau étaient passés dessous.

Elle scrutait l’attroupement de visages curieux et narquois devant elle quand on l’appela :

— Judy ?

Mme Gustave se tenait sous la petite cascade. L’eau coulait au-dessus de sa tête sans la toucher, dessinant les courbes opulentes de sa silhouette. Elle ne s’attendait sans doute pas à surprendre une fille telle que Judy se faire arroser.

— C’est bien vous la petite Exception qui dort dans le dortoir numéro 28 ?

Judy grimaça au mot « Exception ». « Ça valait vraiment la peine de mentir à Lylou… »

La cuisinière en chef mit ses mains sur ses hanches en s’effaçant.

— Entrez, dépêchez-vous.

Judy s’exécuta, le regard dubitatif de la petite dame et celui de tous les témoins de la scène posé comme un poids entre ses omoplates. Elle ajouta sur sa liste cette nouvelle personne qui, parmi tant d’autres, allait dorénavant la prendre pour une imbécile.

— Et, Judy, pour traverser sans se mouiller de la tête aux pieds, il suffit de penser très fort que l’eau se rétracte sur son passage. Les menhirs sont à notre écoute, lui-lança-t-elle lorsqu’elle disparut derrière l’angle d’un mur.

Judy laissa sa tête tomber en arrière et ferma les yeux, les mâchoires serrées. Ce début d’année s’avérait difficile…

 

*

 

De grosses flaques d’eau s’étalaient sur le vernis du parquet dans le dortoir numéro 28. Judy avait mis de l’eau partout dans les couloirs, et sur ses draps propres qu’elle avait grossièrement mis à sécher sur la tête de lit.

Elle se changea à la va-vite et ne prit même pas le temps de réajuster le col de son pull.

Elle vida ensuite ses poches et se chargea de donner le pain récolté du petit-déjeuner. Elle jeta un coup d’œil indifférent par la fenêtre. De là, on pouvait apercevoir les grandes prairies au loin qui ondulaient sous les alizées, jusqu’à la cour principale où se baladaient une trentaine d’élèves parfois accompagnés de professeurs. La cour principale était la seule cour présente sur l’île au milieu du lac. Il y avait aussi la cour est qui se formait autour d’un étang et la cour ouest, autour d’un lampadaire désuet et d’un kiosque envahi par le lierre. On distinguait les toits des serres et les champs en permaculture du jardinier de l’école, le vieux Rémi Guarden.

Il y avait aussi son clocher en cristal, caché par les silhouettes machiavéliques des arbres échevelés.

Les quatre grandes tours de guet du terrain d’Elementball et trois autres petits bâtiments aux capuchons de pierre, dédié à l’Élément-combat et à d’autres disciplines, étaient visibles aux abords des grandes prairies.

La mer s’écrasait inlassablement contre les falaises d’Otaïla ; le vent froid d’automne battait les arbres sans relâche ; les nuages de pluie approchaient sournoisement.

« C’est bien un temps à ne pas mettre un chat dehors… »

Judy colla finalement son visage à la vitre pour éviter les reflets, et examina chaque recoin de l’île à la recherche de la tête blonde et de la démarche caractéristique de Kateline. Il faisait trop gris pour pouvoir en tirer quelque chose.

Judy enfila un ciré (au cas où), referma la porte du dortoir et descendit les escaliers en vitesse. Elle attendit que quelqu’un sorte du cône pour le suivre à l’extérieur, profitant du passage qu’il avait ouvert dans le filet d’eau.

Elle entra dans la Tour de l’Eau, son élément, reconnaissable grâce à la gravure au-dessus de la porte d’entrée.

Chaque Tour était marquée de cette façon : les Télépathies arboraient d’un triangle, les Voyances d’un œil, et les Télékinésies, de leurs propres éléments. C’est-à-dire une cascade pour la Tour de l’Eau, un brasier pour celle du Feu, des menhirs pour celle de la Terre et un cyclone pour celle du Vent.

Judy remarqua les panneaux d’affichages : les premiers cours étaient prévus pour le lendemain. Elle avait une journée de libre devant elle. Libre pour explorer les bâtiments qu’elle avait longtemps étudiés dans les premiers chapitres La Nouvelle édition des plans d’Otaïla 2001 à la lueur d’une lampe.

Un autre panneau indiquait le chemin qu’il fallait suivre pour trouver les salles numéros 1, 2, 3, 4, 5 et 6 aux étages supérieurs. « Pas très intéressant pour le moment. »

Judy se dirigea vers la sortie en scrutant l’huisserie de l’entrée. Ils n’avaient pas nettoyé leurs coins et les toiles d’araignées prospéraient. Judy esquissa un sourire.

Quelqu’un la percuta de plein fouet. La personne était plus grande qu’elle car sa tête avait culbuté un menton. Elle s’écarta brusquement en marmonnant un pardon indigné. Elle se retourna à l’extérieur de la Tour pour voir qui était l’étourdi qui… Elle vit une tête blonde entrer dans le bâtiment.

« Kateline. »

Judy s’arrêta et pivota sur les talons. Elle se cogna de nouveau dans une épaule, cette fois, sur sa droite. Un garçon châtain au regard sardonique la jaugeait. Kateline et Judith était à ses côtés.

« Oh. »

— Hum, fit Judy à voix haute. Je… te cherchais.

Le garçon brun la dévisagea, soudainement intrigué :

— Moi ?

— Mais non, pas toi.

Elle eut un geste agacé.

— Kateline, l’enveloppe. J’ai besoin de l’enveloppe.

Kateline eut un air méprisant.

— Qu’est-ce que tu veux, moucheron ? lui répondit-elle, en employant le surnom qu’elle lui avait trouvé au foyer, celui que tout le monde adorait mais que Judy ne trouvait pas assez original.

Judy leva un sourcil.

— Je viens en paix. Drapeau blanc.

Le garçon s’amusa :

— Chaussure trempée, cheveux graisseux, et mains égratignées. On dirait que tu sors du champ de bataille.

 Judy souffla d’énervement :

— Oui, effectivement. Tu n’as jamais vu une fille avec des chaussures trempées, des cheveux graisseux et des mains égratignées qui sort du champ de bataille ? Dommage pour toi. Bon, Kateline, l’enveloppe !

Judy regarda la fille blonde, sérieuse.

— Elle est dans le même dortoir que moi, une vraie cruche cette fille, intervint Judith, de sa voix criarde insupportable.

— Je sais, dit le garçon avec un sourire cynique. C’est elle, la fille qui a traversé le rideau d’eau comme une parfaite empotée. Sans Mme Gustave, elle serait déjà morte de honte.

Grand, svelte, il avait les cheveux ébouriffés comme Jonathann, et des yeux bleus. Judy, lassée, dit :

— L’effet « tête au réveil » est-il voulu ? Les cheveux, comme ça.

Elle le montra du doigt. Il fronça ses épais sourcils.

— Oh, ne réfléchis pas trop, ça n’en vaut pas la peine. Des idioties. Bref…

Judy s’avança vers Kateline et Judith qui se tenaient devant elle, et s’éloigna au fond du hall où gloussait un groupe de jeunes filles surexcitées qui regardaient le garçon en se donnant des coups de coudes dans les côtes.

« Merci, les filles, merci. Vous m’aidez beaucoup, là ! C’est vrai que sans votre soutient je n’y arriverais pas ! Sympa, qu’est-ce qu’on se serre les coudes entre filles ! », s’offusqua Judy mentalement. « Un populaire, manquait plus que ça. »

Le garçon haussa les sourcils puis les fronça une seconde fois, ne sachant où caser Judy : dans le rang des idiots ou de ceux dont il faut se méfier ?

« Le rang des idiots, mon cher, le rang des idiots », conseilla intérieurement Judy, amusée.

Kateline lança au garçon châtain un regard implicite en secouant légèrement la tête.

— Laisse tomber, Davy. Je la connais mieux que toi, le résonna la fille blonde. On s’occupera de ça plus tard. Viens, on s’en va.

Elle fourra la lettre dans la main de Judy comme si le papier était rongé par un mal répugnant puis lui lança un regard mauvais qui signifiait clairement qu’elle n’en avait pas fini avec elle.

« Sayônara ! »

 Ils partirent tous les trois – à « la queue leu-leu », aurait envie de dire Judy –, en la toisant, tandis que Judy arborait d’un sourire satisfait. Et s’ils étaient venus pour les panneaux, ils ne les avaient pas regardés.

Judith se retourna une dernière fois pour ricaner :

— Sache qu’on n’en a pas terminé avec toi !

Elle détourna la tête en s’appliquant à mettre un point d’honneur sur son regard méprisant (ce qui, selon Judy, était ridicule) puis trottina derrière le garçon, les yeux emplis d’une adoration aveugle.

Judy se pencha sur l’enveloppe. Elle passa son doigt entre ses bords déchiquetés qui confirmaient bien que Kateline l’avait lu. Une fine écriture s’étendait vers le haut, avec des boucles et des ligatures soignées, sur le carton, poinçonné dans un coin par le symbole d’Otaïla et du drapeau océotanien :

 

Pour me rejoindre, venez au vieux Phare.

En ce moment, je suis très occupé.

Eustache Travel

 

 

 

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