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Charles de Fresny n’était pas, depuis quatre ans, un homme très occupé. Il avait abandonné son travail d’infirmier, incapable d’envisager de soigner encore qui que ce soit ; il vivait sur l’héritage de sa famille et profitait de la gentillesse de sa tante Régina, qui lui laissait à disposition un studio où il affrontait la solitude à l’aide de divers expédients plus ou moins efficaces.

Récemment, il s’était mis à suivre une formation en ligne pour devenir secrétaire de direction, à l’instigation de Marc, qu’il soupçonnait de vouloir l’embaucher. Il n’était pas mauvais, à sa grande surprise, sans doute en partie parce que les cours et les exercices pratiques lui donnaient une occasion rêvée de se concentrer sur quelque chose qui ne lui rappelait en rien son passé.

Mais à présent, sa formation était terminée, et il se trouvait face à un problème : il fallait qu’il trouve une place.

Il n’hésita pas longtemps avant d’appeler sa tante. D’aucuns auraient peut-être trouvé que profiter ainsi de ses relations s’approchait fortement du népotisme ; il se souvenait de terribles disputes entre ses parents et sa tante sur ce sujet, quand ils étaient encore…

Ne pas revenir en arrière, s’intima-t-il en se concentrant sur ses poings serrés. Il n’avait pas besoin de repenser à son passé pour affronter le présent. Au contraire.

— Charles ? C’est toi ? Fais vite, je n’ai que cinq minutes.

— Merci, Régina, répondit-il avec un sourire – ses manières abruptes l’amusaient toujours, sans doute parce qu’il était certain qu’elle faisait exprès de les exagérer. Je voulais juste savoir si tu pouvais te renseigner au sujet d’une place de secrétaire.

— Secrétaire ? Pourquoi… oh, c’est vrai, ta formation. Tu vas avoir ton diplôme ?

— Dès que les derniers examens auront été notés, oui.

— Parfait. Ça tombe extrêmement bien, je vais justement perdre Cécile. Elle est enceinte et il y a des complications, elle va devoir être clouée au lit jusqu’à l’accouchement. Tu imagines ? Quelle horreur.

Il savait pertinemment que c’était le fait d’être clouée au lit, et non l’angoisse liée aux complications, qui l’horrifiaient autant.

— Est-ce que tu peux venir à treize heures ? Cécile est venue aujourd’hui, elle pourra te passer le relais comme ça, elle ne pourra sans doute pas être là demain. Je ne suis pas sûre qu’elle soit même censée être encore debout à l’heure qu’il est. Il faudra que je lui appelle un taxi pour repartir, elle ne va pas affronter cette horreur de métro dans cet état…

Charles suivit en silence les divagations de sa tante, rassemblant son courage. Il s’était attendu à ce qu’elle prenne un peu de temps avant de lui trouver une place quelque part via ses innombrables relations, pas à devoir commencer ainsi au pied levé, et la perspective le paralysait.

— Alors, Charles ? Treize heures ? Ah, il faut que je te laisse, un appel d’Andréa. À tout à l’heure, tu connais l’adresse…

Et elle raccrocha pour prendre un appel qu’il soupçonnait fortement de venir de la ministre du travail. Sa tante gérait un cabinet de relations publiques extrêmement prospère, d’après ce qu’il avait compris. Il alla se poster devant l’évier de la cuisine et passa un long moment à laisser libre court à sa panique, avant de se reprendre pour aller dénicher un costume qui ne ferait pas trop honte à sa nouvelle employeuse.

Trois heures plus tard il était sur place, encore épuisé d’avoir dû affronter le trajet en métro. La réalisation qu’il allait devoir refaire ce trajet tous les jours, et à l’heure de pointe qui plus est, le fatiguait d’avance, au point qu’il joua un instant avec l’idée de repartir et d’envoyer un message à sa tante pour annuler.

Évidemment, Cécile, qui arborait effectivement un beau ventre et une mine fatiguée, choisit ce moment pour venir le faire entrer dans son petit bureau.

Le cabinet de sa tante se trouvait dans un bel hôtel particulier du VIIe arrondissement, au deuxième étage, dans une enfilade de pièces conçues avant l’invention de la notion de couloir ; le bureau de Cécile tenait ainsi lieu d’antichambre, mais heureusement il n’y avait personne qui attendait sur les chaises alignées contre le mur.

— Je vais la prévenir que vous êtes là, lui dit Cécile – mais elle fut interrompue par sa tante en personne.

— Ah, Charles, parfait. Cécile, vous pouvez annuler le rendez-vous avec Henri Matthieu de cette semaine, je viens de le croiser, nous avons discuté en mangeant.

— Très bien. N’oubliez pas le rendez-vous de quatorze heures.

— Oui, oui… Je vous le rends tout de suite.

Sur un signe impérieux de sa tante, Charles lui emboîta le pas dans son bureau. C’était la première fois qu’il y mettait les pieds, mais la décoration ressemblait en tout point à l’appartement de Régina : un mélange éclectique et sans doute très savant d’art moderne et d’antiquités, dans des couleurs primaires qui lui écorchaient les yeux.

Il alla se poster devant le bureau de sa tante tandis que celle-ci s’y installait et sortait d’un geste impatient un agenda débordant de feuilles froissées de son sac. Ainsi penchée, les sourcils froncés, ses boucles courtes lui retombant sur le front, elle ressemblait à s’y méprendre à son frère. Charles se retrouva projeté des années en arrière – à cela près que la majorité des fois où il s’était ainsi tenu devant le bureau de son père, il n’avait eu que la taille d’un enfant.

— Charles ? Comment vas-tu ?

Il haussa les épaules en chassant les toiles d’araignées du passé de son esprit. Il n’avait pas besoin de ça maintenant. Elle le fixa un moment, les lèvres pincées, puis détourna les yeux.

— Et la Fresny ? Toujours pas écroulé ?

— Non, se contenta-t-il de répondre, soudain glacé.

Il ne voulait surtout pas parler du château. Il lui était intégralement revenu en héritage, mais seulement parce que sa tante avait fait la démarche de renoncer à ses droits afin de ne pas morceler la propriété. Il aurait bien fait le contraire pour lui céder ce fardeau, mais elle ne lui avait pas laissé le choix : elle avait des opinions très arrêtées sur tous les sujets possibles et imaginables, y compris à qui devait revenir la demeure familiale. Il était certain que le fait qu’il décide finalement de le vendre à une entreprise déterminée à le détruire serait loin de rencontrer son approbation et il comptait retarder cette conversation le plus possible.

— Serge m’a appelée il y a quelques jours, poursuivit-elle. Il y a eu une autre intrusion ?

Serge avait été le jardinier, garde-chasse et homme à tout faire de ses parents, et même s’il ne recevait plus de salaire à proprement parler, il n’avait jamais cessé de se considérer comme le gardien du domaine. Charles aurait dû se douter qu’il contacterait sa tante ; c’était lui qui avait repéré l’urbexeuse et prévenu Pierre, mais il aurait été surprenant qu’il s’arrête là. Charles le soupçonnait de se douter du sort qu’il réservait au château. Voilà une autre conversation à laquelle il ne voulait pas penser avant d’y être absolument forcé.

— Rien de grave. C’est réglé.

— Encore un journaliste ? demanda-t-elle, le regard noir.

— Non, une… exploratrice urbaine.

Sa tante, qui avait été prête à déchaîner toute sa furie sur le pauvre imbécile qui osait se mêler encore des affaires de famille, écarquilla les yeux à cette réponse et se rabattit contre sa chaise.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Des gens qui s’amusent à explorer de vieilles maisons, apparemment.

— C’est illégal.

— Sans le moindre doute. Pour ce qui est des propriétés privées, en tout cas.

Il avait fait quelques recherches sur l’exploration urbaine, intrigué par cette idée, et avait perdu un certain temps à suivre les différents débats sur la légalité ou non de pénétrer dans des bâtiments appartenant au domaine public en dehors des heures réglementaires. Ces gens avaient un indéniable sens de la formule, avec des déclamations comme « ce qui est public doit être à disposition des citoyens », qui avaient éveillé son intérêt.

— Enfin, toujours mieux qu’une journaliste, j’imagine.

Charles retint une grimace à la pensée du dernier journaliste dont il avait croisé la route et se contenta de hocher la tête, les dents serrées. Sa tante parut sur le point de rajouter quelque chose, mais elle se reprit, les mains soudain crispées sur son agenda. Il se demanda si elle tentait de faire preuve de tact à son égard, et découvrit alors qu’il ne savait pas ce qui était le pire : qu’elle veuille lui parler encore de journalistes, ou qu’elle se retienne pour l’épargner.

— Bien. Je te laisse régler toutes les formalités avec Cécile, j’ai un rendez-vous à préparer, des notes à prendre… Je suis sûre que ça va fonctionner du tonnerre, nous deux.

Elle se leva avec un grand sourire, lui tendit la main comme si elle voulait serrer la sienne ; mais lorsqu’il la prit, elle la saisit des deux mains et la serra, avec un regard étrange. Elle ouvrit la bouche, fronça les sourcils, et Charles finit par prendre pitié d’elle.

— J’en suis persuadé. Merci, Régina. Je vais voir avec Cécile.

— Parfait. Parfait…

Elle redressa les épaules et sembla reprendre du poil de la bête. Charles soupira intérieurement de soulagement, conscient qu’il venait sans doute d’éviter une scène émotionnelle qui les aurait autant mis mal à l’aise l’un que l’autre. Régina se rassit et il sortit pour aller faire face à Cécile qui l’attendait de pied ferme, non pas un mais deux agendas disposés devant elle sur le bureau.

— On s’y met ?

Devant son hochement de tête, elle lui indiqua un siège à côté d’elle, puis ouvrit les agendas sans attendre.

— Bon, je vous ai déjà pré-rempli tous les rendez-vous et les deadlines incontournables. Il faut aussi que je vous montre la gestion de l’agenda électronique, et mon tableau de suivi, ça va vous aider…

Charles se plongea dans ses explications avec soulagement : les conversations avec sa tante le laissaient toujours désarçonné. Voir ainsi une partie de son ancienne vie qui avait réussi à s’immiscer dans sa nouvelle était déconcertant. Il allait lui falloir quelques jours avant de se faire à voir sa tante aussi souvent.

Il allait y arriver. Et le travail avait l’air abondant, ce qui lui permettrait de se changer les idées. Exactement ce qu’il lui fallait.

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Gabhany
Posté le 02/05/2021
Hello Gwenifaere ! J'ai bien aimé ce chapitre, Charles se prend enfin en main et les échanges avec sa tante sont savoureux ! C'est assez original un homme secrétaire ^^ Je continue !
Gwenifaere
Posté le 04/05/2021
Ravie que ça te plaise ^^ merci de poursuivre l'aventure et de me laisser tes commentaires !
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