50. Tatie Jeanne

Après avoir fouillé les placards vides un long moment, Jeanne était parvenue à mettre la main sur une vieille bouilloire oubliée, tandis que Pâris avait été envoyé ouvrir quelques cartons pour en extraire le nécessaire au thé que la vieille femme était en train de préparer. Astrée, les doigts refusant d’abandonner le chocolat froid qu’elle avait entre les mains, s’impatientait à sa place. La  décontraction avec laquelle la vieille femme s’affairait, cette forme de normalité familière acheva de lui retourner les nerfs.

— Tu crois vraiment que c'est le moment de faire un thé ? explosa-t-elle. Je t'ai posé une question, Jeanne ! Suis-je la seule à avoir conscience de l’urgence de la situation ? 

Un coup d'œil à Syssoï qui s’était rapproché sans pour autant s’installer à la table, lui permit de s'assurer du contraire. La mine sévère, le regard dur, il lui faisait l’effet d’une sentinelle figée dans la pierre, une gargouille immobile à l’entrée du sanctuaire. Il ne se mêlait pas au profane et se contentait de sa périphérie. Pour une fois qu’elle aurait souhaité qu’il intervienne, le Russe se drapait de silence. 

— Rien n’presse, et vous avez besoin d’vous détendre, tous autant qu’vous êtes.

Un affront de plus, formulé en déposant la bouilloire sur le gaz, qu'Astrée ne supporta pas.

— Tu te fous de moi ? De quelle planète tu débarques ? On doit prévenir la police ! On doit s'assurer que ce fils de p... finisse sa vie en taule ! On doit...

— Surveille ton langage, jeune fille ! gronda-t-elle en lui offrant le regard furibond qu'elle lui servait étant enfant.

Sidérée, la jeune femme en perdit sa verve et préféra baisser les bras.

— Très bien, laisse tomber, je vais régler ça moi-même.

Elle s’était redressée et enjambait le banc déterminée à prévenir les autorités elle-même. Le seul souci résidait dans le fait que la gentilhommière avait été en grande partie vidée par ses soins, puis ceux de Benjamin, en vue du déménagement. Le vieux téléphone à cadran devait se trouver dans un des innombrables cartons qui attendaient dans le couloir. Et son portable était probablement toujours dans la poche de sa robe abandonnée sur un parquet parisien. 

— Tu comptes faire quoi, au juste ? l’interrogea la gargouille en s’interposant entre elle et la sortie.

C’était maintenant qu’il se décidait à intervenir ? N’aurait-il pas été plus judicieux d’utiliser son autorité naturelle pour amener Jeanne à cracher ses informations plutôt que de l’empêcher elle de faire la seule et unique chose sensée de cette foutue journée ?

— Dois-je te rappeler que les forces de l’ordre, ici, se présentent sous la forme du Capitaine ? poursuivait-il à voix basse. Sans oublier le fait que tu as utilisé une arme à feu sur Pierre.

— En état de légitime défense, réagit-elle à son accusation à peine voilée.

— Il te faudra le prouver, et expliquer la présence d’une arme non répertoriée dans la résidence secondaire de ton père, fonctionnaire de police. 

Comment connaissait-il le métier de son père ? Et plus important encore, comment était-il parvenu à tirer ces conclusions évidentes, et pas elle ? Vexée, elle croisa les bras contre son torse à son tour, écho inconscient de la position défensive du danseur.

— Tu veux faire quoi, alors ? On le laisse attaché au radiateur de mon salon jusqu’à ce que mort s’ensuive ? 

— Ecoutons ce qu’ils ont à nous proposer, lui répondit-il. Et je ne serais pas contre un peu de thé. 

D’une main contre son épaule, il la força à pivoter vers la table où Pâris venait de se réinstaller et leur jetait des coups d'œil inquiets. L’homme qui accompagnait Jeanne entra à son tour, et se laissa tomber sur le banc, visiblement épuisé. Alors, Astrée le reconnut. Père Jean, curé du village et frère aîné de Jeanne. Elle le pensait malade et alité. C’est ce que Jeanne n’avait de cesse de répéter pour expliquer l’absence de ce dernier. Après avoir officié la messe pour chaque mariage et chaque enterrement de la paroisse, il s’était fait plus rare, jusqu’à disparaître totalement du devant de la scène quelques mois auparavant. Que faisait-il ici ? Plus encore s’il était convalescent. 

Astrée retourna s’asseoir entre son frère et le danseur qui l’avait précédé sur le banc. Rassérénée entre ces deux corps protecteurs, elle retrouva un peu de cette patience désertrice. 

— Vous n’avez jamais connu Eugène, le grand-père de vot’ propre grand-père. Moi si. Un vieux fantasque et impressionnant. Un homme plein d’histoires qu’il contait à merveille. 

La bouilloire à la main, Jeanne circulait autour de la table, servant les uns et les autres à gestes lents et rassurants. Ses beaux cheveux argentés ondulant à chacun de ses mouvements, elle répétait ce rituel si familier qu'Astrée l'avait vue exécuter tant de fois par le passé. C'était ça, qui était si rassurant. Cet aspect simple et normal, véritable bulle anachronique et douillette en plein dans l'œil du cyclone. Cette dernière l'observait faire, sa tasse froide coincée entre ses mains. Désormais calme, l'esprit apaisé, elle écoutait, attentive, le récit que la grand-mère s'apprêtait enfin à leur confier.

— Les soirs de veillées, il racontait tout plein de légendes du coin aux gouyats du village, mais les aut’ jours, il nous parlait de la légende familiale, à votr’ grand-père et moi. Pourtant, il était pas très causant d’ordinaire, le vieux. Avec nous, c’était différent. Et quand il s’mettait à parler d’sa lignée choisie, on pouvait plus l’arrêter. Non pas que j’veuille l’arrêter, au contraire. Dans l’village, on a fini par le croire un peu fou, on s’est désintéressé d’ces histoires sans queue ni tête. Et puis il a fini par mourir, et ses légendes avec lui. 

Sa voix était douce, chaude, confortable, elle s'enroulait autour d'Astrée, elle lui caressait la peau, lui cajolait l'esprit, l'apaisait et la captivait. Achevant sa ronde, Jeanne s'était, à son tour, servit une tasse, puis s'était installée sur le banc face au trio attentif, toute proche de son propre frère qui l'observait avec une ferveur nouvelle.

— Les enfants ont grandi, ils ont tôt fait d’oublier les légendes du vieux bougre…

— Mais pas toi, l’interrompit Astrée après une gorgée, si calme qu'on l'aurait cru somnolente.

— Pas moi. Ces histoires m'avaient tant captivé, j’refusais de croire qu'elles n’puissent être qu’la création d'un vieux fou. Alors j'ai fait des recherches, un peu.

— Doux euphémisme, coupa Père Jean, un sourire tendre aux lèvres. Elle a passé plusieurs étés à casser les pieds de ton grand-père pour qu'il lui apprenne tout de l'arbre généalogique de votre famille.

— Notre arbre généalogique ? Mais pourquoi ? 

— Aelìs, comprit Syssoï bien plus réactif qu'elle.

À ses côtés, il écoutait depuis le début sans jamais intervenir, sans jamais s'impatienter malgré les longueurs. Il était à l'image de ce qu'il avait souvent été et qui ne cessait d'impressionner la jeune femme : imperturbable. Un roc, un rempart contre lequel vents et marées pouvaient venir se fracasser sans amoindrir ses résistances. Dans le contrôle et la maîtrise, il était ce danseur qui avait sacrifié son temps et son corps à son art. Un oiseau de proie parcourant des kilomètres sans perdre sa cible du regard, ne la lâchant pas une seconde de vue, il obtenait son dû à force de détermination. Son esprit redoutable suivait le fil que Jeanne déroulait, engendrait ses propres conclusions, assemblait les pièces de ce puzzle qui était encore à l'état de gros bordel dans celui de la jeune femme. Attentif, impassible, faussement détaché, tout n'était plus qu'austérité en lui, à l'exception de cette main que personne ne voyait mais qui, possessive et tendre, s'arrimait à une cuisse féminine. Une main qui expliquait l’extraordinaire calme de la jeune femme. 

— Vous saviez ? venait de s'étonner Jeanne en dévisageant le jeune homme.

Ce dernier jeta un coup d'œil à Astrée, et après un accord tacite, rectifia :

— Astrée en a rêvé quelques fois.

Alors, la jeune femme expliqua tout de son périple aux archives régionales et de leur visite à Castelnaud. Elle évoqua son tout premier bond dans le temps, et sans rentrer dans les détails, se confia plus qu'elle ne l'avait jamais fait. Cette histoire, dans son intégralité, elle s'était toujours refusée d'en faire part à quiconque hormis au danseur. Elle avait craint les regards inquiets ou compatissants, elle avait redouté le jugement de ces autres qui ne manquerait pas de se poser sur elle. Folie, dérive, démence. Lorsqu'elle-même craignait une anomalie cérébrale, comment pouvait-elle espérer que d'autres fassent preuve de plus de clairvoyance ? Cette fois c'était différent, ce n'était pas de la pitié qu'elle lisait dans les regards alentours, mais de l'intérêt, de la curiosité même. Comme si, quelque part, ses tentatives désespérées pour expliquer et comprendre ses rêves, ses névroses, ses obsessions, avaient du sens pour chacun d'entre eux.

— Et cette histoire qu’il te contait, c’était celle d’Aelìs ? demanda Astrée lorsqu’elle eut terminé.

— Non, elle, c’était qu’un exemple parmi tant d’aut'. C’était vot’ lignée toute entière qu’était l’objet d’la légende. Une lignée élue, qu’il disait, une lignée au sein d’laquelle une femme se réincarnait, au sein d’laquelle tu te réincarnes, gamine. 

Elle ? Evidemment qu’il s’agissait d’elle, mais comment Jeanne pouvait-elle le savoir ? Après tout, il ne s’agissait que d’une légende contée par un vieux fou, aux dires du village tout entier. Une légende à laquelle Jeanne s’était accrochée, certes, mais une légende qui ne visait, ni ne nommait Astrée directement. 

— Qu’est-ce qui te fait dire que cette légende a quelque chose à voir avec nous ? tenta-t-elle en usant de sa meilleure poker face.

— Avec vous ? Non. J’n’avais de certitudes que pour toi. L’reste est dev’nu évident rapidement. Vous êtes pas la discrétion incarné.

Son regard amusé s’était braqué sur Syssoï qu’Astrée sentit se tendre à son côté. Puis la vieille femme pivota en direction de Pâris qu’elle observa un instant dans un silence pesant uniquement rompu par cette cuillère que Jeanne faisait tournoyer au fond de son thé.

— Par contre, toi, t’es la surprise du chef, blondinet. J’me d’mande pourquoi on m’a pas dit qu’vous seriez deux. C’est p’t’être à cause du sang fort…

Jeanne, pensive, ne quittait Pâris des yeux, au point que ce dernier, mal à l’aise d’être l’objet de tant d’attention, commença à s’agiter sur son bout de banc.

— Comment ça « on » t’a pas dit ? demanda Astrée en venant à la rescousse de son frère. Et c’est quoi cette histoire de « sang fort » ? De quoi tu parles, Jeanne et quel rapport ça a avec maman ? 

Malgré l’impulse électrique apaisant qui remontait de sa cuisse pour s’en venir apaiser son palpitant, l’impatience de la jeune femme revenait au galop. Jeanne digressait. Jeanne survolait le sujet. Jeanne évitait les détails. Elle ne racontait rien, ou si peu. Juste assez pour laisser croire à une confession qui n’en était pas une. Astrée savait déjà tout d’Aelìs, Syssoï avait déjà évoqué la théorie de la lignée, et tous deux se doutaient bien qu’ils pouvaient s’agir d’incarnation. Finalement, même Pierre s’était plus confié que Jeanne. 

— T’écoutes don’ rien, gouyate ? J’m’en viens d’te dire qu’c’est dans ton sang. C’te famille a passé un pacte y a bien longtemps de ça, et c’est c’qui fait que tu peux renaître à travers ce sang. Au fil du temps, il s’est dilué un peu, tu t’doutes bien. L’sang du tout premier doit pas représenter plus d’un tout p’tit pour-cent dans tes veines, c’qui fait qu’t’a perdu en puissance à force d’incarnations. Logique.

Cela faisait beaucoup trop de « sang » d’un seul coup pour une Astrée tiraillée entre dégoût et tentative désespérée de suivre le fil. Les deux index contre ses tempes, elle tentait de chasser la migraine dont le débarquement semblait proche. Son frère, à ses côtés, n’osait plus le moindre mouvement. Elle se doutait que sa capacité de concentration avait atteint ses limites, et qu’il comptait sur elle pour lui fournir un résumé plus tard. 

— Mais parfois, il arrive que les sangs s’recoupent.

— Les consanguins, lâcha Pâris distraitement.

De la pointe de son index, il dessinait des rosaces et des arabesques dans un peu de thé renversé. Ainsi, il suivait toujours ?

— Fadaises ! tonna Jeanne à en faire regretter au jeune homme d’avoir ouvert la bouche. Au bout d’plusieurs millénaires, la lignée s’divise plus d’une fois, hein. J’te parle pas du cousin Gaston au troisième degré, là, mais d’ce un pour-cent d’sang du tout premier qui s’retrouve à la fois chez la mère et chez l’paternel. 

— Juliette Capulet, comprit brusquement Astrée.

— Voilà…

Étirant la dernière syllabe, Jeanne pointait du doigt Astrée à son frère comme on montre un bon élève au dernier de la classe. Mais, hormis la postière, personne ne semblait comprendre l’intervention de la jeune femme. Cette dernière sentit les regards masculins qui l’entouraient converger soudainement sur sa personne. Incapable de déterminer à qui elle devait s’adresser, elle s’offrit un maigre sursis sous les traits d’une gorgée de chocolat froid avant de reprendre la parole. Elle ne savait par où commencer. Son rêve concernant l’italienne dont on avait tué le frère ? Le fait que Benjamin y ait vu un parallèle possible avec Roméo et Juliette ? Ou encore que cette fiction, toujours selon son cousin, n’en serait pas une ? 

— Syssoï a fait des recherches généalogiques, et il existe une possibilité que Juliette Capulet soit une descendante directe d’Adhémar de Beynac, expliqua-t-elle finalement. Et il est également possible que maman ait été une descendante de la famille Capulet. Et si c’est vrai, alors maman et papa étaient des Beynac. 

— C’est quoi cette histoire ? Maman nous en aurait parlé, contesta Pâris dont elle fuyait le regard.

— Elle l’a fait. Elle m’en a parlé.

— Quand ? 

Astrée n’avait pas la force de répondre à cette dernière question. Elle n’avait que trop conscience du caractère privilégié de cet échange qu’elle venait d’avoir avec sa propre mère. Elle ne ressentait que trop la culpabilité de s’y être rendue seule alors qu’il lui aurait suffit de toucher son frère pour l’emmener avec elle. Au lieu de quoi, elle avait cherché à fuir ce même frère, et c’est ainsi qu’elle avait achevé sa course entre les bras aimants de sa mère à lui également. Aussi, Astrée releva un regard suppliant en direction de Jeanne. C’était à la vieille dame de parler, pas à elle.

— Un soir d’été, tout l’monde s’était retrouvé sur la grand place pour la fête du village. Y avait votre oncle et votre père, y avait vot’ grand père aussi, mais pas vot’ mère. Isabella était restée à la maison, elle gardait le p’tit Simon qui d’vait avoir deux ans à peine. Et puis, c’est qu’elle était grosse de plusieurs mois, vot’ mère. J’la pensais pieutée d’puis bien longtemps, quand j’ai vu son ventre tout rond s’pointer au milieu d’mes gamelles. « Jeanne, Jeanne » qu’elle m’a dit avec son accent d’la Toscane. « Jeanne, j’ai vu ma fille. »

Dans un sanglot, les larmes d’Astrée revinrent coloniser ses joues. Un sanglot qui se transforma en rire à mesure que Jeanne poursuivait son récit et s’évertuait à reproduire l’accent d’Isabella malgré son propre accent, ce qui rendait le tout absolument et divinement ridicule.  

— C’est là que tu étais ? Quand tu t'es volatilisée, c’est là que tu es allée, auprès de maman ? 

Astrée ravala larmes. Plus rien ne prêtait à rire. Pâris avait délaissé ses arabesques humides et la toisait d’un regard qu’elle ne lui reconnaissait que rarement. 

— Ce n’était pas intentionnel ! se défendit-elle bien mal. Je ne maîtrise rien, je ne décide pas où je vais… ni même quand j’y vais. Je… je crois que je suis envoyée là où j’ai besoin d’être. Mais je ne décide pas. 

— Et pourquoi je l’apprends que maintenant ?

— J’allais te le dire.

— Quand ? Tu allais me le dire quand, Astrée ? En même temps que pour les réincarnations et les recherches généalogiques de Mister Freeze ?

Sa colère était légitime, et Astrée en avait parfaitement conscience. La mine basse, elle ne lui tenait pas tête, se contentait d’accueillir les conséquences de ses trop nombreux silences. Peut-être aurait-elle pu lui dire qu’elle n’avait jamais rien initié, que les réincarnations n’étaient qu’une théorie qu’elle avait passé son temps à rejeter, ou encore que Syssoï avait fait ses recherches de sa propre initiative sans l’en informer. Mais méritait-elle de se dédouaner ? La culpabilité lui rongeait les nerfs, alors elle courbait l’échine et acceptait le blâme malgré son innocence. 

— Ce que j’aimerais savoir, c’est pourquoi vous, Jeanne ? sonna la voix du Russe au milieu du tumulte. Pourquoi leur mère est-elle venue vous voir, vous ? 

Astrée n’aurait su dire s’il était simplement hermétique à la dispute qui couvait entre le frère et la sœur ou si, au contraire, son intervention avait pour réel but de la tirer d'affaires en braquant le projecteur sur une autre. Quoi qu’il en était, la reconnaissance s’exfiltra sous forme d’un léger sourire en biais tandis qu’elle reportait son attention sur Jeanne. Elle aussi était curieuse de connaître la réponse à cette question. 

— Parce qu’elle savait qu’j’étais au courant des légendes, pardi !

— Je suis au courant de plusieurs légendes de ma propre famille et pourtant si une femme enceinte venait m’affirmer avoir reçu la visite de son foetus en version adulte, je l’inviterai à passer un IRM.

— Ca t’regarde, gamin, se renfrogna la vieille femme.

Le frère et la sœur, silencieux, observaient l’échange comme on suit la balle sur un court de tennis. Syssoï au service marquait le point, mais Jeanne ne se départissait pas de sa fougue pour autant et son regard vif défiait celui de danseur. Un silence s’installa. Un long, très long silence. A croire que le premier à reprendre la parole perdrait le match. Ce fut le Père Jean, finalement, qui interrompit cette ébauche de torture en allant claquer sa tasse contre la table en bois.

— Ça suffit, Jeanne. Assez de secrets !

Cette dernière quitta les yeux du Russe pour reporter son regard incendiaire sur son frère, puis expira de tout son soûl. 

— Pignouf, maugréa-t-elle.

— Vieille bique, répondit l’autre. 

— Si vot’ mère est venue m’voir c’est parce qu’elle savait que j’la croirais, reprit-elle à contre-coeur. C’est que j’avais reçu une visite moi aussi, alors forcément, j’risquais pas d’la prendre pour une toc-toc. 

Une visite ? Qu’entendait-elle par là ? Astrée avait de plus en plus de mal à suivre ses explications. Peut-être était-ce le contre-coup de ce qu’elle venait de vivre, ou la fatigue d’une journée durant laquelle elle avait parcouru la moitié du pays, mais son cerveau semblait fonctionner au ralenti depuis de longues minutes. Le sang était revenu battre ses tympans. A grand renfort de percussions, il lui matraquait le crâne et affûtait ses nerfs.

— T’es allée voir Jeanne aussi ? l’accusa brusquement Pâris sans qu’elle ne comprenne où il voulait en venir. 

— Quoi ? Non, s’entendit-elle répondre péniblement.

Jeanne se faisait entendre en fond sonore, mais Astrée ne trouvait plus le sens des mots. Sa tête, ses pensées, l’intégralité de son lobe frontal n’était plus qu’une énorme cocotte minute dont la soupape sifflante et tournoyante menaçait d’explosion la cuisine entière. Même la luminosité d’une pièce, pourtant baignée d’un éclairage tamisé, lui devenait difficilement supportable. Elle tentait de se focaliser sur les invectives de son frère, mais ce dernier avait cessé de remuer des lèvres, et semblait visiblement en attente de son plaidoyer. Mais la jeune femme n’en avait aucun. Aucune excuse, aucun contre-argument, elle n’avait tout simplement jamais vécu ce qu’on lui reprochait d’avoir fait. Sa mère oui, Jeanne jamais. Astrée se surprit à souhaiter être ailleurs qu’ici, au milieu de tout ce bruit, de cette agitation, de cette myriade de questions sans réponse. Elle le pensa un tout petit instant et le regretta tout aussitôt.

Mais il était trop tard. Elle eut à peine le temps d’attraper le regard hébété de son frère, et soudainement il n’était plus. Plus rien n’était. Les ténèbres avaient remplacé le plafonnier de la cuisine. Où était-elle ? Quand était-elle ? 

— Maman ? appela-t-elle pleine d’espoir.

Mais la réponse tant désirée ne se fit pas entendre. Au lieu de quoi une lueur brusque et froide émergea de sa droite immédiate. Prise de panique, Astrée tournoya en direction de la lumière si proche et son bras heurta quelque chose. Le faisceau se braqua sur l’obstacle, et la jeune femme se retrouva nez à nez avec les entrailles évidées d’un gibier suspendu aux poutres de la vieille cuisine. L’odeur infecte satura ses poumons et lui tomba lourdement au fond de l’estomac. Le sang de la bête gouttait lentement sur les dalles inégales, tandis que son regard vide contemplait les chevilles de la jeune femme. De part et d’autre du pauvre chevreuil, des lapins et quelques volailles la fixaient de leurs yeux vitreux si culpabilisants. Un cri d’horreur s’échappa des tréfonds de son ventre pour remonter jusqu’à sa mâchoire grande ouverte. Astrée ne fut capable de rien d’autre, seulement hurler à s’en époumoner, jusqu’à ce qu’une main s’en vienne s’écraser contre ses lèvres et ne parvienne à éteindre ce cri assourdissant.

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Notsil
Posté le 28/08/2021
Coucou !

Ahah, les fameuses explications ! Pas facile d'amener tout ce petit monde à discuter mais Jeanne gère.
J'aime bien comment tu gères leur temps de parole et comment ils ont tous leur petit commentaire à faire en accord avec leur caractère.

"Astrée ravala larmes. Plus rien ne prêtait à rire." -> je crois que tu as oublié un "ses" dans la 1ère phrase.

"Je suis au courant de plusieurs légendes de ma propre famille et pourtant si une femme enceinte venait m’affirmer avoir reçu la visite de son foetus en version adulte, je l’inviterai à passer un IRM." -> je le visualise parfaitement dire ça de façon hyper sérieuse, une façon tellement polie de dire à l'autre "tu es folle" ^^

Et le petit coup de "j'aimerai bien être ailleurs oh purée mince j'y suis zut je le voulais pas en fait" , j'ai beaucoup aimé ^^ Va-t-elle retrouver Jeanne, cette fois, en train de s'occuper du gibier ?
Je croise les doigts, parce que sinon, c'est mal barré pour elle :p

Et j'espère que Pâris lui pardonnera, après sa petite escapade ^^
OphelieDlc
Posté le 03/09/2021
Désolée, ma semaine de reprise a été quelque peu intense, je n'ai rien eu le temps de faire, même pas répondre à ton commentaire (ça rime !)

Zut pour la coquille. J'ai corrigé cette phrase en supprimant des mots, et visiblement j'ai supprimé un peu trop de mots.

Top si tu entends Syssoï parler ! C'est un sacré compliment pour moi. Je ne savais même pas que j'étais capable de transmettre ça.

Pour la suite, il n'y a plus qu'à tourner la page. Enfin à cliquer sur "suivant", je crois.

Merci, merci, merci (je vais tâcher de te le dire dans toutes les langues maintenant pour plus d'originalité)
Notsil
Posté le 06/09/2021
Pas de souci, je comprends totalement j'ai eu la même, retour de plein de trucs à gérer, et j'ai même pas eu le temps de bouquiner ce week-end ^^
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