5. UJU

             Des champs infinis de pensées, d’idées, de sentiments entrelacés qui murissent à la lumière du soleil, leur chaleur, leur douceur, leur variété… Je les hume à travers les murs épais du sanctuaire. Une culture immense de corps remplit de promesses d’extase qui n’attendent que ma moisson divine.

            Dans la pénombre de ce lieu sacré, je me délecte du festin que les grands prêtres m’apportent chaque jour. Sans relâche, ils prêchent ma bonne parole, ils louent ma grandeur et ma bonté. Et pour les remercier, je tisse l’illusion d’une caste supérieure, dont les membres possèdent des physiques colossaux et des pouvoirs légendaires, que j’insuffle dans chacune des consciences habitant mon territoire. Les grands prêtres sont bénis par UJU. Ses fils prodigues.

            Inlassablement, les portes du sanctuaire s’ouvrent sur une marée humaine qui vient s’offrir à mon plaisir. Mes fidèles sujets, qui entrent le pied tremblant. Caché par l’obscurité d’un recoin, les liens qui nous relient frémissent timidement, tandis qu’ils essaient de deviner ma présence. Déjà de petits fourmillements me picotent le bout de la langue. Quand le lourd battement des portes qui se referment, résonne contre les murs et la voute de pierre, un rythme affolé de pulsations cardiaques lui répond. Je déglutis lentement pour mieux m’imprégner de cet instant. Doucement, j’infuse un mélange d’un soupçon de crainte et d’une grande dose d’adoration dans ce réseau invisible qui les enchaine à moi.

            Ces pensées qui ont grandit au soleil, si juteuses, si savoureuses… Un coup de langue pour les gouter, pour exciter leur parfum… Un coup de dents qui perce leur fine enveloppe et laisse leur essence décanter… Un coup de fouet pour pimenter… UJU est prêt à déguster. Je plonge avec avidité au milieu de ces corps immobilisés par ma seule volonté. Habillé d’une simple lame portée dans la main, droite, j’inspire profondément, saturant mon odorat de ces volutes douceâtres. La fête commence. Une fine entaille sur une cuisse offerte, une légère coupure sur une joue dodue, un sillon sur une poitrine juvénile… des ondes électriques qui parcourent ma peau bouillonnante, s’entremêle à ma toison qui frissonne.

            Comme des fleurs qui défroissent gracieusement leurs pétales au premiers rayons du soleil, les lèvres de mes sujets s’entrouvrent à mon aura. Je dépose une consonne au creux de leur rein, un verbe qui glisse entre leurs seins… je les sangle avec des phrases furieuses, explore leur intimité à coup de bassin et de conscience arrachée. Je presse sans pitié leurs âmes pour en extraire leurs moindres secrets, leurs moindres parcelles de vie, me rendant ivre de ce précieux breuvage. A mes pieds gît ces carcasses desséchées de leur essence, vidées de toute vie. Leurs esprits brisés par ma puissance.

            Quand le ménage commence, que les grands prêtres rejettent ces coquilles vides au dehors, je prends plaisir à m’allonger à même la pierre. A cet endroit encore chaud du sang et de l’excitation de l’instant achevé. Je délaisse chacun des fils qui me relie à mes sujets pour mieux me concentrer sur mon corps bouillonne de ces pensées, de ces existences qui m’emplissent. Je les sens se diffuser à travers moi, pour devenir une partie de moi.

            UJU créateur de vie, créateur de vide.

            UJU incandescent et flamboyant

            Je m’exalte de ma grandeur, de ma puissance absolue. Et dans une infinie bonté, j’adresse une particule de tout cela à mes fils prodigues. Je veux les sentir fort, terrible, sauvage, adoré. Je veux que par leur image, le peuple voit le reflet de UJU. Leurs voix, leurs volontés sont mienne. Je veux passer l’éternité dans ce sanctuaire, à gouter, toucher, aspirer, modeler des esprits. A peine rassasié, je fantasme mon prochain festin que j’imagine plus grand, plus divertissant, plus inédit. Et cette envie galope fougueusement jusqu’aux grands prêtres qui s’empressent de sortir pour aller cueillir de nouveaux spécimens.

            Les fils prodigues parcourent le territoire et je les suis depuis le sanctuaire. Par eux, je hume l’humidité de la rosée du matin, ma peau rougit sous le soleil de midi, mes jambes tremblent d’une journée à chevaucher. Je m’amuse à relâcher mon attention lorsqu’ils choisissent les offrandes. UJU aime les surprises.

            Chacune de leur expédition devient un peu plus longue, me laissant de plus en plus affamé. Ces liens si nombreux qui parcouraient ma province, se parsèment au fil du temps obligeant les grands prêtres à parcourir de plus longues distances. A l’extrémité de certain de ces fils, je vois que des sujets tentent de se cacher, de se soustraire à l’offrande qu’ils me doivent. UJU est partout. Un seul battement de cil et l’information de leur cachette parvient à mes fils prodiguent.

            La terreur remplace la dévotion et j’aime ça. La texture des pensées devient plus granuleuse, plus intéressante à explorer. Forcer les barrières de leur conscience, se frayer un chemin dans leur intimité pour conquérir, vaincre, assujettir. Cette jouissance du moment où ma pleine puissance peut éclater. UJU en veut encore.

            J’autorise les grands prêtres à partager cette plénitude, en goutant la chair de mes offrandes. UJU n’est pas jaloux et je me divertis de les sentir posséder violemment des corps fuyants. D’arracher le consentement à l’aide de leur fouet ou de leur lame aiguisée. S’amuser de la peur qu’ils créent. Je les laisse jouer aux dieux tant qu’ils me servent sans faillir.

            A travers eux, j’observe mes contrées se remplir d’êtres qui déambulent sans but. Ces enveloppes corporelles vides de leur essence, les derniers vestiges de ces offrandes passées. Aucun lien de me rattache à eux. Seule la vie m’intéresse. Cette vie qui semble vouloir m’échapper, se dissimuler. UJU est en colère. Les cérémonies sont de plus en plus éloignées les unes des autres, et il y a de moins en moins de sujets. Le parvis du sanctuaire reste désormais vide. Qu’est-ce qu’un Dieu sans personne pour le servir ?

            Je renforce l’image que renvoi les grands prêtres, encore plus grands, plus forts, plus sanguinaires. J’accentue leur volonté de m’adorer et mon esprit s’échauffe à la chaleur de leur amour. Chaque maison, chaque bois, chaque recoin du territoire voit passer mes fils prodigues. Chaque âme m’appartient aussi jeune soit-elle et mon estomac gronde aux hurlements d’une mère qui voit son nouveau-né partir en offrande, pendant que l’un ou plusieurs des prêtres la possèdent charnellement.

            Je pulvérise les limites morales de ce monde qui ne doit avoir pour unique ambition, mon plaisir. Le temps où je modelais la réalité pour les préserver est terminée. J’envoie l’onde de ma puissance à travers la toile qui me relie à mes sujets. Je leur rappelle que UJU est tout, que UJU est grand, que UJU est éternel. Que nourrir UJU est un honneur.

            Ils sont si petits, si fragiles. Tellement vite consommé.

            Il est grand temps pour les fils prodigues d’agrandir leur terrain de chasse.

            UJU a soif d'exotisme.

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Jupsy
Posté le 18/04/2020
Coucou,

Alors je préfère la folie des grandeurs avec Louis de Funès, que celle de UJU. J'aime toujours autant la manière dont tu l'écris, mais il me rappelle à quel point je ne supporte pas l'idée d'un Dieu qui se prend pas pour de la merdasse. Ne pourrait-il pas aller gentiment mourir dans un coin avec ses prêtres ? Ou est-ce trop demander ?

J'espère que c'est le début de la fin pour lui, que la déchéance sera aussi lente que douloureuse mais bon... rien est sûr comme je ne sais pas si tu aimes les happy end, et ce que signifie un happy end. Si ça se trouve pour toi, c'est le mariage d'UJU et d'Ely et dans ce cas-là, on ne sera pas du tout sur la même longueur d'ondes.

Bref enchaînons avant de te donner de mauvaises idées :P
Cocochoup
Posté le 18/04/2020
Oh ouiiii un mariage pour une happy end !
Tu seras le témoin ? 😜
Xendor
Posté le 11/04/2020
Je le déteste intégralement, et je ne le cacherai pas. Uju est la pire des pourritures. J'espère sincèrement qu'il trouvera infiniment plus juste et plus fort que lui pour que justice soit rendue. Désolé ^^ mais il m'est horriblement antipathique
Cocochoup
Posté le 11/04/2020
Arf... Je crois qu'aucun avocat au monde ne pourrait le défendre.... Il est indéfendable...
Soah
Posté le 20/03/2020
Piou piou !

J'aime beaucoup la manière dont tu exprimes la démence dans ce personnage. Tout particulièrement parce que tu le fais de plus en plus parler de lui a la troisième personne je pense.
Si je peux me permettre, je pense que le glissement de mégalomanie jusqu'à cet esprit vindicatif est peut-être trop timide. Je pense qu'il y a pas assez d'ennui de la part de UJU. Un truc qui ferait vraiment tout explosé.
Cocochoup
Posté le 21/03/2020
Coucou petit ananas, je retiens ce que tu me dis. Plus appuyer sur l'ennui et trouver un élément declancheur
Merci de ton conseil !
_HP_
Posté le 20/03/2020
Salut !

Bon UJU a atteint une nouvelle étape...Y a (presque) plus personne...
Je trouve que tu as très bien su retranscrire ce chemin vers cette étape, la folie de ce Dieu toujours en manque, toujours en demande de 'plus'.

"Une culture immense de corps remplit de promesses d’extase" → remplis
"Ces pensées qui ont grandit au soleil" → grandi
"Un coup de langue pour les gouter" → goûter
"s’entremêle à ma toison qui frissonne." → s'entremêlent
"au premiers rayons du soleil" → aux
"sur mon corps bouillonne de ces pensées" → qui bouillonne/bouillonnant
"Je veux les sentir fort, terrible, sauvage, adoré" → forts, terribles, sauvages, adorés
"leurs volontés sont mienne" → miennes
"à gouter," → goûter
"parvient à mes fils prodiguent." → prodigues
"en goutant la chair de mes offrandes" → goûtant
"Aucun lien de me rattache à eux" → ne
"Je renforce l’image que renvoi les grands prêtres" → renvoient
"Le temps où je modelais la réalité pour les préserver est terminée." → terminé
"Tellement vite consommé." → consommés
Cocochoup
Posté le 21/03/2020
Et oui, il commence à péter un peu un câble... Mais où s'arrêtera-t-il??
Même moi il arrive à me faire peur !
Renarde
Posté le 07/03/2020
Coucou CorinneChoup,

Bon, on a atteint un nouveau sommet avec UJU.

Je trouve que tu as parfaitement rendu le glissement qui s’opère vers entre le dieu jouisseur du début, qui se "contente" du plaisir de quelques fidèles, et ces massacres de masses opérés sans le moindre remords.
Un drogué en manque qui a besoin d'un shoot toujours plus important pour planer. UJU n'est qu'un junkie immoral, ce qui le rend bien plus dangereux qu'un simple dieu omnipotent.

Mais misère, cela ne doit vraiment pas être facile de se mettre dans la peau de ce personnage, bravo d'y arriver !
Cocochoup
Posté le 07/03/2020
Salut Renarde,
Et vi, UJU a repousser les frontieres de sa moralité vraiment... Très très très loin.
Et j'avoue que ce n'est pas un personnage facile mais il me permet de voyager dans des facettes de personnalités différentes :)
Alice_Lath
Posté le 19/02/2020
Ooooh, on commence à saisir où tout ceci nous amène et j'adore, découvrir plus sur UJU qui part en mode berserk. On sent toute sa folie et sa démesure, et j'adore le récit de ce temps qui passe et lui qui reste au présent. Tu as pleinement su lui donner cette dimension immortelle et éternelle. Du coup, je me demande s'il a déjà rencontré d'autres dieux huhu et à quoi ils ressemblent
Cocochoup
Posté le 22/02/2020
tout arrive à qui sait attendre :) et meme si j'ai la ligne directrice pour chacun de mes perso, ils arrivent à me surprendre de chapitre en chapitre!
Allie Oster
Posté le 17/02/2020
Tes phrases sont de plus en plus belles, et je les goûte avec une avidité toujours plus grande, à l'image de celle d'UJU peut-être o_o
Je l'aime beaucoup, ce personnage. Il est "plein"!
Cocochoup
Posté le 17/02/2020
Oui clairement ce personnage est plein, peut être même trop plein XD
Ravie que tu ais aimé ce chapitre !
peneplop
Posté le 16/02/2020
Encore un super chapitre. Uju, qui aime donc parler de lui à la 3e personne, me fait toujours autant flipper. Je salue vraiment ton style dans ses chapitres. Bravo, vraiment !

«Caché(s) par l’obscurité d’un recoin, les liens...»
«Je délaisse chacun des fils qui me relie à mes sujets pour mieux me concentrer sur mon corps bouillonn(ant ?) de ces pensées,»
«Chaque âme m’appartient aussi jeune soit-elle et mon estomac gronde aux hurlements d’une mère qui voit son nouveau-né partir en offrande, pendant que l’un ou plusieurs des prêtres la possèdent charnellement.» : ce personnage est complètement barré...
«Je pulvérise les limites morales de ce monde» : tu m’étonnes...
«J’envoie l’onde de ma puissance à travers la toile qui me relie à mes sujets.» : je trouve que cela fait écho aux chuchoteurs... Je suis vraiment curieuse de savoir comment le chemin de Ely et Uju vont finir par se croiser...

Est-ce fait exprès le jeu entre "fiLs" (de la toile...) et "filS" (disciples) ? Si oui, c'est très habile.

"UJU a soif d'exotisme." : excellent !
Cocochoup
Posté le 17/02/2020
Ah ah je te confirme qu'il est barré. J'aimerai clairement pas croiser sa route !
Et merci pour ton œil perspicace qui relève toutes mes coquilles !
Heureuse de voir que la lecture n'est pas trop compliqué entre fils et fils ! J'avais peur que ça rende la compréhension plus ardue !
Flammy
Posté le 16/02/2020
Okay, ça s'arrange clairement pas UJU ='D

Déjà que la mégalomanie, c'était pas ouf avant, mais si encore en plus, il devient genre méga gourmand et tyrannique, ça s'arrange pas ='D Je plains ses croyants, même si, clairement, sur la fin, ses croyants doivent plus se sentir face à Lucifer que face à dieu x) Et clairement, ses fils prodigue, ça fait un peu cavaliers de l'apocalypse.

Et sinon, le coup d'aller "coloniser" les autres pays, clairement, ça sent pas bon pour les autres ='D Parce que bon, s'il a réussi à zombifier ou tuer tous les êtres vivants de son pays, ça augure rien de très bon pour les autres ='D Je serai curieuse d'avoir l'avis des autres sur UJU ^^

Un chapitre que j'ai apprécié encore une fois, même si ça part très clairement de plus en plus en cacahuètes ^^"

Bon courage avec la suite ! Pluchouille zoubouille !
Cocochoup
Posté le 16/02/2020
hey hey, je suis contente que t'ai complètement capté l'esprit de ce chapitre! merci pour ton passage ici :)
PetraOstach - Charlie O'Pitt
Posté le 16/02/2020
Woaa !
Je comprends que ce soit difficile de se mettre dans sa peau. Ma gorge s'est serrée sur la fin avec les nouveaux-nés qui partent en offrande et le sort réservé aux mères par les prêtres. brrrrr

Peut être que je me trompe, mais j'ai le sentiment que l'action d'UJU dans l'histoire se réalise davantage au travers des prêtres que lui-même. Dans l'écriture tu restes cohérente avec le personnage que tu nous as présenté dans les chapitres précédents, mais dans l'action il semble que son intrigue avance moins vite qu'Ely, du coup ça peut laisser une impression de répétition. Mais c'est peut être voulu que son intrigue soit plus lente ?

Des coquillettes se sont infiltrées :
- me concentrer sur mon corps bouillonne de ces pensées, de ces existences qui m’emplissent. > qui bouillonne ? bouillonnant ?
- Aucun lien de me rattache à eux. > ne me
Cocochoup
Posté le 16/02/2020
effectivement, ça avance moins vite pour l'instant pour ce narrateur. J'avais envie que le lecteur ressente comme UJU cette lassitude de ces jours qui se suivent et se ressemblent, cette soif de nouveauté :)
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