5. Sous la terre, les ténèbres (début)

Par Yannick
Notes de l’auteur : Petit saut du premier au cinquième chapitre...

Sous la terre, les ténèbres (début)

 

Le trajet jusqu’à la petite mer avait été plus tranquille. Il avait traversé la grande plaine du Cibao et rejoint la rivière Haina en évitant toute rencontre. Certes, le séjour chez les têtes carrées avait été des plus agréables, mais à ce rythme-là il n’arriverait jamais dans les montagnes de Neyba. Il avait ensuite suivi la rivière jusqu’à la côte, où les eaux chaudes et calmes étaient d’un bleu envoutant, comme la plus belle pierre de larimar. Plus loin vers le couchant se trouvait un village de pêcheurs appelé Nigua. Il prit cette direction, comptant sur l’aide du cacique pour enjoindre un groupe de pêcheurs de l’amener jusqu’à la baie de Neyba. Sinon, il ferait une première escale à Bani, une deuxième à la pointe salée, et ensuite il rejoindrait le village de Barahona en traversant la baie d’Ocoa.

Tandis qu’il se rapprochait du village, une étrange sensation mit ses sens en alerte. Il ne devait plus en être très éloigné, pourtant il n’avait encore rencontré personne. Pas de jeunes filles se rendant à la rivière pour y chercher de l’eau, aucun pêcheur le long de la côte, pas non plus de femmes pour aller s’occuper des conucos, ces jardins dans lesquels elles plantaient toutes sortes de fruits et de tubercules, une fois que les hommes avaient coupé les arbres, défriché la végétation et constitué des monticules de terres et de feuilles en décomposition. Son inquiétude s’accrut et le poussa à quitter le sentier pour continuer sa progression caché dans la forêt. Il marchait lentement, s’arrêtant régulièrement pour écouter les différents bruits autour de lui, humant les odeurs qui pourraient venir du village, percevant les vibrations de l’air. Les Caraïbes s’aventuraient rarement sur cette côte, moins encore à Nigua qui était bien loin de la pointe du levant. Étaient-ils venus jusqu’ici ? Il saisit la hache qu’il portait à la ceinture et continua d’avancer à travers les fourrés, accroupi pour ne pas se faire repérer, essayant de contenir sa respiration et de ralentir le tambour qui battait dans sa poitrine. « J’aurais peut-être mieux fait de rester chez les adorateurs de Corocote ».

À travers le feuillage, il distingua les premiers bohios à l’entrée du village. Toujours aucun mouvement ni âme qui vive. C’est alors qu’il perçut, comme un murmure, une triste mélopée accompagnée du son languide des coquillages de lambi. Se rapprochant d’avantage, les chants parvinrent plus nettement et il comprit alors : Janico, le cacique de Nigua, n’était plus.

Il remit sa hache dans sa ceinture, sortit des fourrés et pénétra dans le village jusqu’à la place du batey. Tous les villageois étaient présents, pleurant amèrement la disparition de leur cacique. Mabó distingua un groupe de nitaïnos, leurs bijoux et peintures se distinguant des naborias plus simplement parés, et s’approcha d’eux.

- Qu’est-il arrivé ?

Le plus ancien du groupe, surpris de l’intrusion, le dévisagea et lui répondit finalement :

- Janico était très vieux. Opiyelguobirán est venu le chercher ce matin pour le conduire à coaybay, le royaume de morts. Nous devons maintenant déterminer si le behique qui s’occupait de lui a fauté et s’il doit être châtié et mis à mort.

Mabó aperçût le sorcier accroupi à l’entrée du caney, à côté de la dépouille de Janico. Ses mains étaient tournées vers le ciel et il méditait à voix basse, le regard dans le vide. Il avait la figure entièrement peinte en noir, ce qui indiquait qu’il avait tenté de faire partir les mauvais esprits de l’âme du cacique. Le corps sans vie de celui-ci constatait son échec. À genoux aux côtés du défunt, une femme s’agrippait à son bras, sanglotant la tête baissée.

- Où allez-vous l’enterrer ? demanda Mabó.

- Près des grottes sacrées, non loin du village en remontant la rivière. Ces grottes sont le refuge des plus grands caciques depuis l’origine des Taïnos. Elles racontent notre histoire depuis ses origines et Janico lui-même y a réalisé de nombreuses peintures et gravures tout au long de sa vie. Sa place est là-bas.

- Sera-t-il enterré avec son épouse ? demanda encore Mabó en regardant la femme qui sanglotait à genoux.

L’ancien le dévisagea longuement. Son visage était fermé et ses yeux fatigués. Il avait probablement passé de longues nuits auprès du cacique mourant, veillant à ce que le behique fasse tout ce qui était en son pouvoir pour lui redonner ses forces originelles.

- Nous ne pratiquons pas cette coutume à Nigua, finit-il par répondre. Opiyelguobirán ne vient que pour les morts, par pour les vivants. Seuls les morts sont enterrés.

 

Sur le chemin des grottes, Mabó retrouva de vieilles connaissances datant de son précédant passage. Arasibo était l’un d’eux ; ils furent heureux de se retrouver malgré les circonstances. De petite taille mais extrêmement agile et rapide, Arasibo faisait partie du réseau de messagers de l’ile, communicant les nouvelles de la région à tous les autres villages et cacicazgos d’Ayiti. Mabó l’informa du projet de mise en place d’un système alertant de l’arrivée des Caraïbes, songeant qu’il pourrait reproduire le dispositif sur cette côte une fois qu’il aurait terminé la première partie. Il fut surpris de constater que les nitaïnos étaient déjà au courant du projet, Arasibo ayant été averti par un messager du Magua. Un fort sentiment de fierté lui gonfla de nouveau la poitrine, qu’il tenta de dissimuler autant que son orgueil le lui permettait.

Lorsqu’ils arrivèrent dans une petite clairière bien défrichée, au milieu d’une végétation luxuriante, la fosse était déjà prête. Le cacique avait été transporté sur son duho, attaché par des bandes de cotons, son guanin en or accroché au cou. L’un des nitaïnos le coiffa de sa couronne avant qu’il ne soit déposé au fond de la fosse, avec de nombreux objets qui lui appartenaient : vases, bijoux, armes. Les rites mortuaires se poursuivirent et durèrent tout l’après-midi. De nombreux areytos à la gloire du cacique furent chantés, accompagnés de danses et de prières. Le behique qui avait tenté de soigner le cacique avait finalement été reconnu innocent et sa vie épargnée. Son visage n’exprimait pourtant aucun soulagement. Il semblait proche de l’épuisement, triste d’avoir échoué à sauver le vieux cacique et presque déçu de ne pas en avoir fini lui-même de son passage dans le monde des vivants. Malgré tout, il avait conduit les chants et les prières, entouré d’un groupe de nitaïnos.

La luminosité déclinait lorsque les villageois prirent le chemin du retour. Mabó se mit en marche pour les suivre, quand il entendit le behique l’appeler.

- Tu restes avec nous. Ton arrivée en ce jour ne peut être une coïncidence. Yocahú en a voulu ainsi. Tu entreras dans la grotte avec nous.

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annececile
Posté le 15/05/2020
Encore un chapitre tres bien ecrit, qui se lit avec plaisir et grand interet. Je ne sais pas qui sont les "tetes carrees" mentionnees au debut (ou est-ce que ca m'a echappe?) peut-etre sont-ils mentionne dans les chapitres intermediaires?

Petit detail : "Le plus ancien du groupe, surprit de l’intrusion..." est-ce que ca ne devrait pas plutot etre surpriS? puisque le mot est ici un adjectif?
Yannick
Posté le 19/05/2020
Oui, les têtes carrées font partie du chapitre précédent que je n'ai pas publié ici, car à priori déjà bouclé et validé (c'est une manière de faire très égoïste, je l'admet complètement!).

Faute corrigée (surprit/s), merci!
Esmée
Posté le 24/04/2020
Je retrouve avec plaisir le héros. Je suis un peu frustrée en tant que lectrice des nombreux mots dont j'ignore la signification, mais ils ont sans doute été expliqués dans les chapitres précédents. Je suis ravie de voir que cette peuplade n'assassine pas les veuves ni les sorciers impuissants !!
J'ai constaté l'absence de deux mots, dans le premier paragraphe je pense qu'il manque le mot "les" avant "têtes carrées" et dans le deuxième paragraphe, je pense qu'il manque le mot "était" avant "bien loin".
Yannick
Posté le 24/04/2020
Merci Esmée!
Effectivement, j'ai fait des corrections (simplifications) de dernière minute en supprimant trop de mots! C'est corrigé.

Hormis les lieux, quels sont les mots dont tu ne comprends pas dans ce passage? Ça m'aiderait pour les retrouver dans les chapitres précédents et voir s'ils sont suffisamment expliqués.
Esmée
Posté le 25/04/2020
Après une relecture attentive, j'ai effectivement compris certains termes par déduction, comme le behique, qui est donc le sorcier, ou encore les areytos qui doivent être des cantiques. Les nitaïnos et les naborias sont des noms de tribus, c'est bien ça ? Opiyelguobirán est un dieu ? Ensuite, voici les mots dont j'aimerais bien connaître le sens mais qui sont peut-être expliqués précédemment : pierre de larimar, bohios, batey, cacique, caney, cacicazgos, duho et guanin.
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