5. L'école

Chapitre 5

L'école

 

Judy s’était assoupie tant Mireille parlait. Un véritable moulin à paroles.

— T’es pas d’accord ?

Judy entrouvrit les paupières.

— Je suis complétement d’accord avec toi.

— En fait, tu ne m’as absolument pas écoutée.

— C’est probable, répliqua Judy, pince-sans-rire.

Elle avait posé sa tête dans le creux de sa main et son coude sur l’accoudoir. Sa joue était étirée vers le haut.

— Ha, ha, ha. Très drôle ! Elle est nulle ta grimace, regarde la mienne…

Mireille commença à tirer le bout de son nez vers le plafond. Elle loucha des yeux. Judy pouffa.

— Tu…

Soudain, il y eu un bruit sourd. Une lamentation. La pie de Judy s’agita dans sa poche. Les deux filles arrêtèrent net leurs singeries et se levèrent en synchrone avec le reste du dirigeable.

— Qu’est-ce qu’il se passe ?

Un garçon aux boucles brunes tenait fébrilement ses bras en bouclier au-dessus de sa tête. Il était par terre, sur le dos dans l’allée centrale. Un jeune homme grand et trapu levait le poing dans sa direction.

— Juan !

Une fille, légèrement plus mince aux cheveux mauve et hirsutes, posa la main sur le bras du jeune homme. Juan parut se calmer, mais lança quand même, avec un drôle accent espagnol :

— Toi, tu n’as pas intérêt à recommencer. La prochaine fois, je ne m’abstiendrai pas !

Il se rassit et le garçon maigre se releva. Il épousseta sa chemise comme si de rien n’était. Judy le reconnut immédiatement. Ce n’était d’autre que Mark, le copain râleur de Jonathann. Mark dut sentir son regard appuyé car il leva ses yeux mordorés en sa direction.

— Tu le connais ? lui demanda aussitôt Mireille, à qui rien n’échappait, tant que cela lui donnait un sujet de conversation.

— Lui ? Oh, je l’ai croisé il n’y a pas si longtemps que ça. La semaine dernière, il me semble.

Le regard couleur havane délavée que lui lançait la rouquine quand elle lui posait une question était amusant.

 

*   *   *

 

 

Alors que Démétron était plongé dans le silence, Judy observait la lune pâle au-dessus des nuages. Le soleil était encore là mais dans le plafond bleu sur lequel il régnait, il se faisait discret et ténu.

Kateline avait passé les trois quarts du vol à repousser Arsène, qui accrochait son bras comme un bébé crabe, avant de s’endormir d’épuisement. Sa poitrine s’abaissait tranquillement tandis que la tête d’Arsène roulait de droite à gauche sur son épaule. Le petit garçon tenait toujours son bras.

Judy sourit et donna à manger à sa pie. Elle l’avait baptisée Grenade, le nom du fruit exotique orange. L’oiseau avait les yeux de la même couleur.

Mireille somnolait, en marmonnant.

 

*

 

À 18 heures, la voix du haut-parleur s’anima de nouveau. Les voyageurs s’extirpèrent de la léthargie qui planait dans le dirigeable.

Les murmures excités reprirent de plus belle.

— Hum, hum, fit le haut-parleur.

Et le calme revint.

— Vous voici juste au-dessus d’Otaïla. Attachez vos ceintures par mesure de sécurité. Nous allons atterrir.

— Kateline, j’ai peur ! pleurnicha Arsène.

— Tu veux bien me lâcher, j’ai mal au bras. Et arrête de chouiner, s’il te plait.

— Mais, Kateline, …

— Mets ta ceinture, et tout va bien se passer, trancha sèchement Kateline.

Le petit garçon se tut ; elle l’avait bien secoué.

— Je vais exploser, déclara Mireille, frétillante.

Des cris fusèrent. Démétron s’ébranla sur la terre ferme.

« J’y suis », pensa Judy. « Enfin. »

Cela lui paraissait invraisemblable. Mais de toute façon beaucoup trop de choses lui paraissaient invraisemblables sur ce continent.

Les ceintures de sécurité se détachèrent en produisant plein de petits cliquetis fluets.

— Nous espérons que vous avez passé un agréable voyage à bord du dirigeable Démétron. Nous vous souhaitons une bonne rentrée à Otaïla ! Et n’oubliez pas de mettre vos insignes !

Judy farfouilla dans les poches de son pantalon et embrocha son insigne sur son pull.

Les passagers – des élèves, plus que des enseignants – se bousculèrent vers la sortie. Un autre zeppelin se posa dans un soufflement à côté de Démétron. Judy joua des coudes dans l’allée centrale, derrière la cascade rousse de Mireille, suivie de près par Arsène et Kateline.

Un vent salé vint fouetter son manteau. Elle était dehors.

— L’océan, murmura Judy, des étoiles dans la voix.

— Waouh ! s’extasia Mireille. C’est énorme !

Les engins volants étaient immenses, comme au Montaport, mais ils suscitaient toujours le même émerveillement.

— Par ici, lança une voix forte.

La petite bande s’en approcha. Un grand monsieur à moustache était debout, encerclé par les élèves.

— Suivez-moi ! Deux par deux, s’il vous plait !

— Mais, monsieur, nos valises ! intervint un garçon à la tignasse blonde.

Il n’y avait que Jonathann qui pouvait avoir les cheveux de cette couleur.

— Elles vous attendent déjà dans les dortoirs.

Judy était captée par autre chose que le monsieur à moustache. À l’horizon s’étendait l’océan. Déjà, ces pieds s’éloignaient d’eux. Mais quand le groupe se déplaça. Judy s’arrêta.           

Ils marchaient vers un long pont qui s’échouait sur une île, en face. Une île vaste. Une île où scintillaient des vitres et des toits sous le couchant.

Judy les suivit.

Ils arpentèrent des étroits sentiers au cœur de la forêt, précédés par des prairies étonnement vertes.

Judy sentit une joie intense exploser dans ses entrailles. Elle en oublia les moutonnements de l’océan. Ah, cette odeur, cet air frais ! Elle sourit jusqu’aux oreilles.

— Qu’est-ce qu’il t’arrive ? l’interrogea Mireille. On dirait que la neige s’est mise à pleuvoir. Regarde ta tête et tu sauras pourquoi j’ai dit ça.

— C’est… c’est tout comme.

Mireille gloussa. Il fallait dire que la bonne humeur était contagieuse. Ils parvinrent à l’orée de la forêt.

— Voici… Otaïla.

Judy ne voyait rien. Elle vit juste les yeux des élèves. Ce qu’ils contemplaient devaient être très impressionnant. Elle se décala, eut un froncement de sourcil. La joie en elle s’intensifia.

Les Tours étaient splendides et aussi grandes qu’un immeuble de quatre étages. La moitié de leur base était immergée dans l’eau. Elles se trouvaient sur une petite île au milieu d’un lac doré et miroitant. Bien espacées, elles entouraient le cône de l’Esprit. Il était gigantesque, comparable à un immeuble de sept étages. Monumental ! Un rideau d’eau ruisselait entre les pierres de chaque édifice. La silhouette fantomatique des arbres clairsemés entre les Tours se découpait dans la brume légère.

Ils empruntèrent un autre pont – cette fois plus petit. Une énergie irradia leur corps. Judy en fut stupéfaite.

— L’eau qui coule sur les bâtiments est pompée grâce à l’énergie produite par les menhirs, juste-là, les informa le monsieur à moustache, en leur montrant les gros rochers en cercle devant les Tours. On sent comme… comme une onde nous traverser, la première fois qu’on pose le pied sur cette île. Magique, n’est-ce pas ?

» Nous allons procéder à la Formation des Trios. Les anciens élèves peuvent suivre ma collègue qui leur rappellera où sont leur dortoir respectif. Ils ne changent pas de place, en général, ajouta-t-il à l’adresse d’une bande d’amis boutonneux.

Les concernés se détachèrent de la queue et rejoignirent un petit attroupement mené par une petite dame ronde qui portait une toque de cuisinier sur la tête.

Le moustachu ouvrit avec aisance la grande porte en bois massif du cône de l’Esprit. L’eau qui recouvrait l’entrée se rétracta.

— Entrez. En file indienne.

Le monsieur intercepta deux garçons qui tentaient de passer le seuil de la porte en même temps.

— Tout droit.

À l’intérieur, il y avait un hall spacieux au plafond en ogive et deux escaliers en pierre qui partaient de chaque côté. Ils pénétrèrent, les uns après les autres, dans un immense réfectoire par une grosse ouverture dépourvue de porte. On entendait distinctement les chuchotements incessants des élèves dans la grande salle voûtée.

Les tables étaient empilées contre les murs du réfectoire. Une porte noire en bois sculptée se trouvait sur le mur du fond : les cuisines.

Le moustachu s’arrêta au centre de la pièce, là où était gravée une rosace complexe.

— Viens, dit-il, en tendant la main vers une petite fille blonde. Place-toi sur la gravure, comme ça. Très bien. N’aie pas peur, le socle va s’ouvrir et tu descendras une échelle. En bas, tu verras une porte : c’est par-là que tu entreras. (Il se retourna.) Tout le monde a écouté, parce que je ne répèterai pas. L’attente risque d’être longue…

Pendant ce temps la fille disparut.

Cinq minutes s’écoulaient entre chaque passage. Puis ce fut le tour de Kateline, puis de Judy. Déglutissant, elle s’avança et appuya la semelle de ses chaussures sur le métal tiédi par les précédents élèves.

Sous terre, une porte était éclairée par des candélabres brûlants. L’humidité perlait. Judy pressa la poignée et entra.

Quatre hommes et femmes étaient assis derrière une table rectangulaire. Une ombre en tailleur l’observait, assise sur un coussin rouge.

Une dame attablée à la peau noire fit un signe à Judy. La jeune fille s’assit devant le coussin rouge et les jambes croisées de l’ombre que faisaient vaciller les lumières.

— Donne-moi tes mains.

Ce devait être M. Cube dans ces vêtements vert et bleu nuit.

Judy passa ses mains frêles et décharnées dans la callosité de celles de M. Cube. Bienveillance et sérénité. Une vague tranquille l’apaisa. Judy cessa de trembler, contemplant son visage aux paupières closes.

Après ce qui sembla à Judy une éternité, M. Cube rouvrit les yeux.

— Maîtrise de l’Eau. Vaste conscience.

Les hommes et les femmes émergèrent de leur léthargie et se mirent à écrire.

— Une Exception.

Ils levèrent tous la tête, vaguement surpris, et la dame à la peau sombre dit à Judy :

— Tu peux sortir.

Judy se releva. Alors qu’elle lui jetait un regard nerveux, M. Cube lui souffla :

— Tu as une belle âme, mais fais très attention, car elle est très puissante.

Les yeux de Judy s’agrandirent. Déstabilisée, elle chercha des explications sur les visages des adultes attablés. Rivés sur leurs paperasses, ils ne se préoccupaient plus d’elle.

La soie turquoise des habits de M. Cube voleta.

« Tu peux sortir. », résonna la voix de la dame.

C’est ce qu’elle fit.

 

*   *   *

 

— Jude, c’est bien que l’on soit dans le même dortoir, toutes les deux.

Judy regarda Mireille qui faisait du trampoline sur son lit. Elle ressassait sans arrêt l’avertissement de M. Cube, en lui cherchant un sens plausible. Il y avait là de quoi flatter son égo, et elle n’aimait pas ça.

— Je pense.

Judy avait enfilé son pyjama et s’était allongée sur son lit, elle lisait La Nouvelle édition des plans d’Otaïla 2001. Elle était assez ancienne, mais lui convenait parfaitement.

Deux rangées de trois lits à couverture rouge longeaient les murs. Trois jolis lustres éclairaient la pièce. Le lit de Judy se trouvait dans un coin, celui de Mireille à sa gauche et d’autres filles occupaient les quatre derniers.

— Camille, qu’est-ce que tu as fait de ma brosse à dent ? s’exaspéra une fille au nez bossu et aux cheveux châtains coupés au carré.

 Judy la connaissait sous le nom de Lylou.

— Elle a dû s’égarer dans le trou des toilettes, rétorqua sa grande sœur en souriant.

Elle lisait un Agatha Christie, enfoncé dans ses couettes, ses cheveux blonds étalés sur les coussins.

— En fait, je préfère ne pas savoir, dit Lylou, la moue songeuse.

— Judith, j’ai vu que tu en avais une de rechange. Tu me la prêtes ? Je te rembourserai.

— D’accord.

Judith, une fille à lunettes aux longues nattes brunes, lui tendit une brosse. Elle retira l’objet d’un coup sec lorsque Lylou voulut la prendre et lui sourit d’un air moqueur, dévoilant une rangée de bagues collées à ses dents.

— Tu croyais vraiment que j’allais te prêter quoi que ce soit ?

Mireille cessa de sauter et les traits de Lylou s’affaissèrent.

—  Ah, je vois qu’on a affaire à beaucoup de générosité, répondit Lylou, déçue et mécontente à la foi. Camille, passe-moi la tienne.

Alors que les deux sœurs se disputaient, Judith parlait à elle-même d’une voix basse :

— Ils m’ont vraiment collée avec des cruches, quoi !

Mireille riposta la première :

— Pourtant, je n’ai pas trop bu, ce matin. Franchement : cruche ? Gourde, OK, mais cruche ? Encore, si tu nous avais traitées de bombonnes…

Judith l’ignora et alla se coucher. Judy remonta les draps sur sa tête. « Je vais quand même essayer de dormir. »

La pie somnolait dans sa valise entrouverte sous son lit.

— Bonne nuit, Grenade…

— Tu sais qui c’est, la fille qui porte des shorts alors qu’il ne fait même pas cinq degrés dehors ? lui demanda Mireille.

Judy grogna.

La fille en question avait le regard dur et ne parlait jamais. Elle s’était installée dans un coin du dortoir et dormait déjà.

« Ce que je voudrais faire, par ailleurs… »

— Sympa, constata la rouquine, le regard morne. Est-ce que quelqu’un peut éteindre les lustres, s’il vous plait ?

— Deux secondes, je finis ma page, couina Camille, le nez dans un livre.

Quelques instants plus tard, elle referma son livre – en prenant soin de bien mettre son marque-page –, se leva et se dirigea vers l’entrée. Elle tâta le mur, les sourcils froncés.

— Vous savez où se trouve l’interrupteur ?

Lylou éteignit sa lampe de chevet et mit sa tête sous l’oreiller.

— Camille…, ronchonna-t-elle.

Mireille haussa les épaules.

— Y en a p’t-être pas. T’as bien cherché au moins ?

— Ben oui. Je ne comprends pas, à Dolleïlila ce n’était pas comme ça.

Lylou émit son approbation par un grognement indigné.

— Dolleli… quoi ?

— Notre ancienne école. On n’apprend qu’à maîtriser les Télékinésies, là-bas, alors on est venues ici.

Judy s’était, entre temps, redressée.

— Vous êtes sûres de vous ? demanda-t-elle, en scrutant l’un des lustres.

Elle arqua les sourcils.

— Des bougies, ça s’explique.

— Vous ne l’aviez pas encore remarqué ?! s’exclama aussitôt Judith, en feignant d’être surprise. Des vraies cruches, je ne m’étais pas trompée.

— Dommage que ce ne soit pas des lits à baldaquins, commenta Mireille, l’expression soucieuse. Y a-t-il un Maître du Feu dans cette pièce ?

Tous les yeux du dortoir dérivèrent vers le font du dortoir, sur la fille au regard dur.

— Une volontaire ?

— Elle dort, souligna Lylou, en se grattant le front. Elle, elle n’a pas besoin de lumière éteinte…

— Tu maîtrises le Vent, non ? fit valoir Judy. Alors pourquoi, tu ne t’en charges pas, toi-même ?

La rouquine vira au rouge clair.

— Je… ce n’est pas mon élément principal, du coup… je ne l’ai pas beaucoup expérimenté… Vous comprenez ?

— C’est bon, je m’en charge, dit Judy, bougonne.

Elle ne fit même pas trois pas hors de son lit que les flammes des bougies rapetissèrent jusqu’à ce que la lumière baisse dans toute la pièce.

— C’est bizarre.

— Pff… on peut se coucher, maintenant, fit Judith, en secouant l’un de ses oreillers.

— Oui, acquiesça Lylou qui baillait à s’en décrocher la mâchoire.

Judy retourna dans son lit avec un air méfiant. Elle repensa à la soirée. Qu’insinuait M. Cube par Exception et âme puissante ? Les paroles de M. Cube valaient-elles la peine d’être prise en compte ? Judy en doutait.

« Qui est-il d’abord pour qualifier mon âme de belle et puissante, hein ? Je… je… »

La réalité, c’était qu’elle était touchée et qu’elle ne comprenait pas. Aussi se rabattit-elle sur des pensées moins tortueuses, de simples constats.

Elle se trouvait dans le dortoir numéro 28 du Cône de l’Esprit. À Otaïla, sur une île dont l’Océan Pacifique léchait les plages. Une île raccordée à une des sept îles à Rudolf. Sur un continent qui s’appelait l’Océotanie, caché au reste du monde.

Loin, très loin de Dree-Loster et de la Normandie, de l’Europe, qui n’était accessible que par des portails aux pouvoirs ahurissants. Elle vivait sur la plus belle planète de l’Univers.

Sur la Terre.

Et surtout, elle n’était plus seule. Mireille était devenue son amie.

Judy fixait le plafond. Elle se sentait plutôt bien.

Le lendemain M. Olivertown ferait son discours annuel pour accueillir les nouveaux arrivants, expliquer le fonctionnement des règles et de l’école.

Les Trios formés cette soirée par les Juges seraient dévoilés.

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