5 - L'air

Par Elodie

Ce matin-là, Lily avait le moral dans les chaussettes. Plusieurs jours s’étaient écoulés depuis que les feux d’artifice du 450ème anniversaire de la Grande Réforme s’étaient éteints et, avec eux, ses espoirs de faire évoluer les choses. Elle avait bien essayé de se montrer plus proche de ses convictions lors des séances qui avaient suivi son rendez-vous avec Séraphin mais la réalité l’avait rattrapée en même temps que son obligation de concilier ses prises en charge avec l’encadrement de son équipe et la gestion de la ribambelle de nouvelles demandes de consultation qui affluaient en continu.

Pour commencer, elle avait dû recontacter toutes les familles qu’elle avait laissées en plan pour sa sieste impromptue sur le locomoteur trop ronronnant de l’Académie afin de les recaser dans son emploi du temps déjà saturé. Ensuite, Lucien l’avait interpelée pour transmettre un questionnaire de satisfaction à tous les anciens patients de la consultation. Patients qui n’avaient jamais été formellement répertoriés, d’où la nécessité que chaque Thérapeute en dressât la liste exhaustive. Evidemment, il fallait que la supervision de ce travail barbant lui fût décernée !

Comme si cela ne suffisait pas, Lily avait été de surcroît sollicitée plus que de raison par une de ses collègues qui montrait une fâcheuse tendance à produire dix mots à la minute, tout en subissant des irruptions inopportunes d’une autre de ses collègues qui, pour sa part, envoyait une quantité astronomique de phrases à la seconde lorsqu’il s’agissait de s’épancher sur ses problèmes personnels. Cela, bien sûr, sans jamais reprendre son souffle, histoire de lever toute possibilité pour son interlocuteur de placer la moindre interjection.

Ces intermèdes dont Lily était coutumière auraient été encore gérables s’ils n’avaient pas été accompagnés par une série d’aléas plus aberrants les uns que les autres. La couronne aurait pu être décernée à l’exercice d’évacuation « surprise » de son antenne et la confusion générale qui en avait découlé mais le débarquement, la semaine suivante, d’Artisans recrutés pour le changement non programmé de l’ensemble des vitrages de la consultation les détrôna haut la main et finit d’achever Lily.

Avec tout ça, elle n’avait absolument pas trouvé le temps de se charger de l’analyse des nouvelles demandes de la semaine qu’elle recevait déjà des messages provenant de parents mécontents de n’avoir reçu encore aucune nouvelle pour la prise en charge de leur enfant alors que les Hautes Autorités garantissaient une évaluation rapide et efficace. Tentant de les rassurer au mieux et s’évertuant à prioriser les besoins des patients et de leur famille, Lily avait ainsi totalement délaissé son travail administratif qui s’accumulait sur son bureau aussi vite que ses chaussettes dans son panier à linge sale. Malheureusement, à la différence de son linge, elle ne pouvait passer tous ces documents à la lessive pour repartir à neuf.

Dans ce gymkhana anarchique, impossible de prendre la moindre seconde pour une once recul. Lily était en mode « survie » et absorbait les chocs comme ils arrivaient, sans esprit critique ni introspection.

Ainsi, ce matin-là, elle se sentait découragée et lasse. Au réveil, elle n’avait pas réussi à camoufler les deux désagréables valises qui avaient clandestinement débarqué pendant la nuit pour s’installer sous ses yeux, trahissant ses insomnies de plus en plus longues et répétées. La couleur même de ses prunelles étaient passée du bleu turquoise à une teinte terne, poussiéreuse et triste. D’ordinaire peu coquette, elle s’était surprise à essayer tenue après tenue devant le miroir de sa chambre pour finalement enfiler par défaut une vulgaire paire de jean’s sombre avec un chemisier noir des plus sobres, parfait reflet de son humeur matinale morose. Se rappelant au moment de partir qu’elle s’était engagée à se rendre à la Table Ronde prévue en deuxième partie de matinée, elle avait néanmoins fait l’effort de troquer ses traditionnelles converses contre des escarpins à talons, décidément beaucoup trop élevés pour ses jambes courbaturées des tensions accumulées ces derniers jours. Au lieu de se satisfaire de cette touche de féminité, elle s’énervait contre elle-même : « Comme si des talons avaient le pouvoir de me sentir à la hauteur ! » Décidément, Lily broyait du noir. De même, ses cheveux charbons, négligemment rassemblés par un crayon en un chignon hirsute, s’apparentaient bien plus à un bouquet fané qu’à l’habituel palmier mutin qui égayait son visage pâle.

La perspective de son premier rendez-vous de la journée ne faisait qu’ajouter un arrière-goût âcre à son humeur chagrine. Ou il en était peut-être la raison, à vrai dire.

Si Lily ressentait habituellement beaucoup de curiosité avant une première rencontre avec un enfant au sein de sa consultation, elle avait déchanté en découvrant la fiche remplie par ses collègues chargés de la détection précoce. En une phrase, elle cristallisait toutes les angoisses qui la privaient de sommeil depuis tant de nuit maintenant.

La fiche signalétique était plutôt standard et ne l’aurait pas inquiétée s’il n’y avait eu cette petite note ajoutée à la dérobée par les Hautes Autorités.

 

Prénom : Abel

Age : 6 ans

Famille : sœur aînée de 15 ans (aphénome); parents mariés, grand-mère active (aphénome); Madame (47 ans) Mère (aphénome); Monsieur (49 ans) Trésorier (aphénome)

Motif de signalement : enfant décrit par l’école comme distrait, Souffleur potentiel

Prodromes des phénomènes : climat environnant constamment doux, tendance à anesthésier son entourage (à évaluer)

Note :     merci d’accompagner progressivement ce petit vers l’avenir qui l’appelle, nous nous réjouissons de son faste épanouissement (signé : les Hautes Autorités)

Les Hautes Autorités n’intervenaient jamais sans but précis auprès des organisations qu’elles avaient instaurées des siècles plus tôt, bien trop absorbées par le développement de leur idéologie et le respect de son maintien. Mais Lily, connaissant l’état actuel de pénurie des Officiers Mécaniciens Naviguant, avait rapidement deviné que cette note a priori inoffensive dissimulait bien mal une sommation portée par des impératifs communautaires. Lucide, elle avait vite fait de traduire le post-scriptum : « Merci d’accompagner urgemment ce petit vers l’aéronautique, nous nous réjouissons de son intégration satisfaisante au sein de la Compagnie des aéroplanes ».

Tout d’abord abasourdie par ce qu’elle lisait entre les lignes, elle avait alors empoigné son crayon avec empressement, renversant par la même occasion sa tasse de café sur une pile de dossiers, pour que Lucien lui confirme qu’elle s’était trompée, qu’elle délirait, que jamais au grand jamais les Hautes Autorités prioriseraient l’intérêt commun sur le bien-être individuel, que rien qu’imaginer cela était de la diffamation gratuite et farfelue. Mais, alors qu’elle épongeait la mare brunâtre qui ruisselait le long de sa table de bureau, elle avait reçu en retour un laconique : « Nous en reparlerons à la prochaine Table Ronde, sois présente (signé : Lucien) », d’où ses talons hauts et son humeur du jour des plus maussades.

Perché sur son baobab, Sagesse piailla dans une tonalité grincheuse, comme pour rappeler à Lily qu’il était inutile de repousser l’inévitable. Après avoir consulté machinalement une dernière fois la fameuse fiche signalétique, comme si une réponse réconfortante pouvait jaillir de cet ensemble de mots critiquables, Lily se résigna à aller chercher son jeune patient dans la salle d’attente.

Elle le chercha silencieusement et le découvrit tout au fond de la pièce, debout, les coudes tranquillement appuyés sur le rebord de la fenêtre, la tête légèrement inclinée sur le côté et le regard perdu au loin. Tout son être désertait le petit espace de jeux qui passait pour esquinté et délavé à côté du paysage enchanteur qu’il dévorait des yeux. S’approchant doucement de lui, Lily osa un regard par-dessus son épaule et reconsidéra instantanément son point de vue sur sa journée. Finalement, le temps était radieux, le printemps pointait le bout de son nez, avec tous ses délices. Les oiseaux chantaient dans les arbres en fleurs, l’air était doux et il y flottait une odeur de légèreté. Le tableau qui s’offrait à Lily était si angélique que toutes ses préoccupations s’envolèrent. La vie était belle en somme !

Ne pouvant et ne voulant sortir de cet état d’extase, elle ne perçut pas que le petit garçon était parti de la fenêtre pour se réfugier vers sa mère. Subitement, le charme fut rompu et l’état de félicité de Lily du même coup.

- Merci Abel, dit-elle tout d’abord sans se retourner, c’était vraiment très beau !

Il la regarda de ses grands yeux ronds et Lily fut plongée à nouveau dans un abîme de douceur, les yeux bruns de l’enfant se métamorphosant en deux ours câlins qui l’étreignaient entre leurs grosses pattes moelleuses.

- Tu es vraiment doué, continua-t-elle en s’extirpant à contrecœur de ses douillettes prunelles. Tu veux bien m’expliquer comment tu t’y prends ?

Lily avait décidé de profiter de ces belles manifestations des phénomènes d’Abel pour aborder directement le sujet, ne se préoccupant ni de se présenter ni de commencer la séance dans la salle d’attente.

- C’est simple : j’augmente la quantité du protoxyde d’azote environnant et hop : vous êtes de bonne humeur ! c’est chouette hein ?

Lily fut émue par sa candeur… et surprise par son vocabulaire. De son côté, elle dut aller fouiller dans les mémoires transmises par son arrière-grand-mère, membre de l’ordre des Guérisseurs, pour comprendre.

- Passionnant ! s’exclama-t-elle. Donc tu sais manipuler le gaz hilarant…

- Oui mais avec modération, coupa sa mère d’un ton solennel et le regard sévère.

- Moi ça ne me fait rien, répliqua le petit Abel, fâché.

La maman tressaillit mais se ressaisit très rapidement. Elle se montrait visiblement peu encline à l’arrogance mais semblait juger que la priorité demeurât de faire bonne figure. Elle lissa sa robe impeccable d’un geste sec et poursuivit avec une intonation catégorique qui calma instantanément l’enthousiasme d’Abel :

- Tu sais que ce n’est pas le cas pour ton entourage alors arrête immédiatement ton petit jeu.

Lily entendait l’inquiétude maternelle derrière ces remarques autoritaires mais n’en fut pas moins attristée en découvrant la mine affaissée qui avait pris la place du jovial visage d’Abel. Semblant coutumière de ce triste spectacle, sa mère poursuivit à l’égard de Lily avec une expression guindée :

- Eugénie, sa grande sœur, souffre de problèmes d’équilibre à cause de l’engourdissement aux jambes que lui provoquent les petits tours d’Abel. Pour ma part, je suis proie à de violentes migraines et ma mère ne peut assurément pas rester plus d’un repas avec nous, au risque d’avoir des nausées pendant des heures durant. Son père est le seul immunisé. Bon, il faut dire qu’il est si peu présent à la maison. Son travail, vous voyez…

- D’accord, je vois merci, l’interrompit Lily, craignant le règlement de compte conjugal devant le pauvre Abel qui devait déjà endosser assez de charges dans les souffrances familiales pour ne pas y ajouter encore la responsabilité de problèmes de couple. Je vous propose d’entrer dans mon bureau pour que nous fassions plus ample connaissance.

Lorsque Lily ouvrit familièrement la porte de son bureau pour faire entrer son innocent patient et son intransigeante mère, elle ne savait pas alors qu’elle déverrouillait par ce geste les premiers rouages d’une mission essentielle dont elle allait être la principale protagoniste.

Comme d’accoutumée, elle parcourut docilement l’anamnèse d’Abel ainsi que son contexte familial et social avant de s’éloigner de sa mère pour s’assoir à la petite table qu’occupait l’enfant.

- Qu’es-tu en train de dessiner ?

- Ce que je veux faire plus tard : je veux être Guérisseur !

Abel avait répondu avec vigueur. Et son dessin reflétait son engouement. A côté de ce qui semblait être un hôpital, un immense bonhomme occupait la plus grande partie de la page. Ses vêtements étaient de la traditionnelle couleur aubergine des Guérisseurs et ses longs bras s’ouvraient en grand de chaque côté d’un buste rectangulaire sur lequel figurait l’emblème du Service de la Santé. Au-dessus de ce torse d’athlète trônait une tête particulièrement démesurée, agrémentée d’une fine ligne souriant d’une oreille à l’autre, de deux ronds vides et d’un nuage en lieu et place du front. En guise de cheveux, des petits bâtons désordonnés couronnaient cette projection d’Abel dans son futur métier.

- Guérisseur, dis-tu ?

- Ho oui ! Vous avez vu comme vous étiez heureuse juste avant, devant la fenêtre ?

Lily acquiesça silencieusement.

- C’est ce que j’aime par-dessus tout : rendre les gens heureux !

Puis faisant la moue :

- Maman me dit que je crée plus d’effets secondaires que de bonheur mais je suis sûr que je peux apprendre.

Lily resta coite. Abel, dans toute sa spontanéité et son innocence, la mettait dos au mur.

- C’est bien pour ça que je suis ici, hein ? Pour apprendre à faire du bien sans faire de mal… Réaliser mon rêve quoi : être un Guérisseur de compétition !

Après avoir dégluti à grands bruits, Lily se força à lui répondre fébrilement :

- Oui, c’est ce que nous allons travailler ensemble…

Puis avec une conviction qui lui venait des tripes, elle ajouta d’une voix forte qui la surprît elle-même :

- Tu veux être un Guérisseur hors-pair, nous allons faire de sorte que ton rêve se réalise. Un Guérisseur de compétition, c’est bien ça ?

Et alors qu’Abel hochait vivement du chef, Lily conclut, déterminée :

- Alors oui, tu peux compter sur moi !

Sur ces mots, Abel leva la main en direction de Lily qui répondit à son geste avec un sourire presqu’aussi grand que celui du dessin. En arrière-plan, elle aperçut néanmoins la mère de son petit patient la scruter, perplexe. Une pointe d’espoir avait adouci son visage austère mais des rides indélébiles creusaient son front méfiant. Tout comme Lily, elle savait que tenir cette promesse ne serait pas aussi simple que le geste qui l’avait scellée.

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