5. La bonne soupe

— Miaou ?

— Ce n’est pas un chat, Mirette, c’est un lézard.

— Je sais bien papa, mais je trouve qu’il ressemble à un joli chaton. On peut le garder ?

Un chaton ?! À Yashcheritsa, on avait traité Krrkippaal de bien de chose, mais jamais de chaton. Où était-il donc encore tombé ? Quels maudits humains l’avaient repêché ? Voulaient-ils le retenir dans une cage et le nourrir de noix pendant qu’il chanterait des chansons ?

Tandis qu’il entendait le père s’éloigner, la jeune fille se mit à fredonner. Elle apposa d’une main douce une compresse sur les yeux meurtris du lézard. Avec effort, il essaya de soulever une paupière, mais sa maigre tentative se solda par un échec cuisant suivi d’une lancinante douleur.

— Miaou ? Es-tu réveillé petit chat ?

Bien qu’il n’eût aucune envie de converser avec cette gamine qui le prenait pour un vulgaire animal de ferme, Krrkippaal répondit en hochant la tête. Il devait savoir où il se trouvait.

— Je me prénomme Aklaf, mais tout le monde m’appelle Mirette.

Ça me fait une belle patte, songea le reptile, amer.

— Pourquoi étais-tu inconscient près du fleuve ? Tu es tombé exprès dedans ?

Le fleuve, s’il retrouvait ce maudit capitaine !

— Comment te sens-tu ? As-tu faim ? Voudrais-tu de la soupe ? Mère en a préparé une pleine marmite, je vais en chercher !

Oui, la paix ! pensa-t-il tandis que l’enfant s’éloignait en courant. Faites qu’elle s’encouble et se renverse la soupière sur la caboche ! Certains humains ne pipent mot durant une décade et d’autres ne peuvent s’empêcher d’avoir le bec ouvert. Comble de malheur, il ne pouvait la faire taire par une phrase bien sentie, car sa gorge semblait avoir accueilli l’ensemble des cailloux de Yashcheritsa.

Sa mauvaise humeur le surprit, lui qui d’habitude débordait de bienveillance et débagoulait de sentiments positifs. Les lézards étaient toujours dotés d’un esprit affable. Était-ce dû à ce mal qui le rongeait et qui lui obstruait les sens ?

L’insupportable gamine revint beaucoup trop prestement au goût de Krrkippaal.

— Voici ta soupe, petit chat. J’ai discuté avec papa, il est d’accord pour que tu restes parmi nous. Je lui ai demandé de te construire un nid, tu y seras très bien.

Nous y voilà, songea Krrkippaal, il ne manque plus que les noix !

Il se dégageait de l’étrange mixture une forte odeur. Mais la particulière émanation eut au moins le mérite de dissoudre la colle qui emprisonnait les yeux du reptile et à franchir le barrage de mucus qui séquestrait son nez. La vive lumière du jour – combinée à un surprenant mélange d’épices qui contraria les susceptibles narines du lézard – déclencha une réaction en chaîne. Sans avertissement aucun, il s’ébroua puis éternua sans retenue, crépissant Mirette d’une épaisse morve jaunâtre qui se maria à merveille avec ses jolies boucles blondes. La bouche ouverte, le bol encore en mains, elle regardait son patient avec des yeux ronds.

Krrkippaal ne put s’empêcher de rire devant cet affligeant spectacle. Face à cette réaction, la fillette fondit en larme, lâcha l’assiette et quitta la pièce en hurlant après son père. Le reptile scruta prestement les alentours. La chance devait avoir tourné, au fond de la chambre reposaient sa sacoche et son bâton de marche. Préférant ne pas connaître la suite des évènements, il bondit sur ses affaires et fila.

 

Une légère brise caressait les rares filaments noirs qui ornaient encore le crâne du lézard. Le sol et les arbustes grouillaient d’insectes et de fruits des plus gouleyants. Les feuillets de son carnet séchaient sous le soleil radieux près du hamac de fortune installé entre deux hauts chênes et ces derniers apportaient l’ombre nécessaire à un honnête somme.

Après les ultimes épreuves et après avoir mis six bonnes lieues entre lui et la ferme, Krrkippaal avait décidé de s’accorder du repos. Depuis deux jours, il se revigorait en alternant dégustations de spécialités locales, lectures des aventures du Hobereau et puissantes siestes. Si soudainement il avait un peu le cafard, il se remémorait la tête de Mirette après sa visqueuse représentation et le moral revenait. Une fois le corps et l’esprit revivifiés, il repartirait en quête de la légendaire cité d’Arckaweik.

D’habitude – et comme tout lézard qui se respectait –, il aurait continué sur le champ son voyage. Malheureusement, il se sentait encore faible et comme disait le plus célèbre proverbe de Yashcheritsa, « Un lézard requinqué rampera toujours plus vite et plus loin qu’un lézard éreinté ».

Alors que le Hobereau le transportait hors de son hamac vers un pays peuplé de troll et de gobelin (mais quel génie d’originalité cet auteur !), une voix terrifiante se fit entendre... et glaça le sang du lézard, une prouesse !

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