5. Grésillements

Par tiyphe
Notes de l’auteur : MAJ faite le 16/06/2020 - Bonne (re) lecture :D

Johny

Caressant la peau nue qui se présentait à lui, Johny glissa son torse luisant de sueur sur un dos tout aussi transpirant. Dans l’alvéole sombre, les corps dénudés de femmes et d’hommes fusionnaient, s’entrelaçaient, se possédaient. Des râles de plaisir se mêlaient à une musique douce et sensuelle. Deux projecteurs dispensaient une lumière fauve, intime, qui transcendait cet enchevêtrement de chair dont il n’était plus possible de distinguer les différentes teintes. Les draps d’un satin noir brodé de fils d’or, froissés au bas des matelas et divans, ne captivaient plus ces coutumiers qui ondulaient depuis des heures.

Johny laissa échapper un soupir d’aise. Lors de ses journées de repos, il avait pour habitude de s’adonner à son activité préférée. Partager une orgie sexuelle était pourtant une occupation banale dans les souterrains, mais l’homme à la barbichette foncée en était devenu vite addict. Ils ne retrouvaient pas toujours les mêmes personnes et alors les fantasmes étaient souvent différents. Les possibilités semblaient infinies et l’euphorie s’en ressentait.

Des lèvres se promenèrent dans son cou, le ramenant au présent. Sans savoir à qui elles appartenaient, le trentenaire les laissa descendre le long de sa colonne, provoquant une vague de désir. Alors qu’il allait s’intéresser à cette nouvelle sensation, des bruits sourds et des cris résonnèrent dans le couloir.

L’ambiance charnelle s’éteignit aussitôt alors que les spots arboraient un éclairage étrange. Les couleurs chaudes l’instant d’avant semblaient désormais sanguinolentes, écarlates. Malgré la chaleur intense, tous se couvrirent, comme si une vague de pudeur les avait engloutis avec cette clameur inhabituelle. Cela ne ressemblait en aucun cas à des gémissements de plaisir.

Des gouttes de sueur froide perlaient à présent là où des lèvres s’étaient posées précédemment. Johny enfila un simple pantalon de toile et une tunique en lin beige qui devaient appartenir à quelqu’un d’autre. D’un regard, il intima aux hommes et femmes de se cloîtrer dans l’alvéole qu’ils embrasaient l’instant d’avant. Si un danger se présentait dans les souterrains, le fils de marin tenait à ce qu’un maximum d’Occupants soit en sécurité.

Ils se trouvaient dans une des plus grandes pièces de ce quartier du dessous. Chaque salle était simplement fermée d’un rideau sombre fait de velours et donnait sur un long corridor. Ce jour-là, Johny et ses compagnons n’avaient pas tiré le voile, laissant ouvert afin de dissiper la chaleur de leurs corps. Le trentenaire passa la tête dans l’entrée. Il dut plaquer ses cheveux épais dressés en épis plusieurs fois machinalement de sa main pour qu’ils tinssent en arrière et ne le gênassent pas.

Au cours de sa vie dans les fjords de Norvège, son père lui avait appris à observer de loin, de jour comme de nuit, sur une mer calme ou agitée. Alors l’ancien pêcheur tenta de se remémorer les gestes élémentaires. Il cala son crâne contre le mur froid du tunnel pour stabiliser les battements de son cœur qui secouaient ses tempes. Au fond du couloir, il aperçut du mouvement. Des lumières vacillaient tandis que des silhouettes se pressaient dans sa direction. Rapidement, des personnes affolées le dépassèrent sans lui jeter le moindre regard, comme poursuivies par quelque chose.

S’ils avaient entendu les cris de leur chambre, alors il s’était sûrement passé quelque chose non loin de leur quartier. Johny réfléchit un instant à la distance ainsi qu’au temps de courses des Occupants effrayés. Ils pouvaient venir de la Cinémathèque, d’un centre aquatique relié à la surface ou du Grand Théâtre. Dans tous les cas, qu’avait-il bien pu se produire pour qu’ils fuient ? Et pourquoi passaient-ils par ici ?

Johny ne put retenir ses compagnons de chambre qui suivirent le mouvement de foule, comme les occupants des autres salles liées aux activités sexuelles. Bientôt, il ne resta plus qu’un couloir peu éclairé et silencieux. L’homme de taille moyenne et aux traits fins terminés d’une barbichette prit une grande inspiration. Tout ce calme était oppressant, assourdissant. Des palpitations désagréables pulsaient dans son crâne.

L’ancien pêcheur ferma les yeux et se souvint alors des images de l’expédition dans les plaines vides, deux ans plus tôt. Il revoyait la longue lame qui l’avait égorgé cycliquement dans le phare damné. Pourtant il avait réussi peu de temps auparavant à dépasser ce traumatisme. L’inconnu et l’obscurité hérissaient encore ses poils, mais il n’avait plus peur du noir.

Ces épreuves avaient eu l’avantage de rapprocher les trois hommes qui avaient accompagné la Princesse et Lucas. Et si Sibylle avait toujours été parmi eux, Tadjou, Hans et Johny l’auraient accueillie avec plaisir. Ils étaient devenus comme un petit groupe de vétérans passant des journées ensemble, parlant de leurs peurs, leurs joies, leurs occupations. Ses amies se moqueraient certainement de lui en apprenant lors de quelle activité il avait été interrompu.

C’était cela. Il devait penser à ses camarades afin de se détendre, ils étaient son ancre. Appuyé au mur et à présent accroupi, le trentenaire se concentra. Après la guerre contre Jacques, Tadjou avait pris de l’assurance et s’était lancé dans le projet d’ouvrir la Grande Académie. Imaginer les magnifiques couleurs qui habitaient la bâtissent apaisa un instant l’ancien fils de marin. Quant à l’architecture, tout était doux et somptueux. Conçue par Hans, l’université était un chef-d’œuvre.

Johny soupira. Blotti sur le seuil de la chambre, il essaya de se donner du courage. Ses amis comptaient sur lui. Il aurait pu travailler avec eux, mais sa loyauté était dans les souterrains aux côtés de Roan, Isabella et leur fille Cacilda. Quand il n’était pas videur aux entrées du dessus, il s’occupait de la sécurité et du maintien du peu de règles que suivait le dessous. C’était son activité principale et il aimait ce métier. Si ses acolytes avaient réussi, alors lui aussi le pouvait.

Les idées dorénavant un peu plus claires, il se focalisa sur le danger. Devait-il fuir également ou aller au-devant de la menace ? Le temps semblait suspendu dans le conduit fait de pierres brunes, pourtant il y était affalé depuis plusieurs dizaines de minutes. Les luminaires éclairaient doucement dans des tons chauds et séduisants, indiquant le genre de salles se trouvant dans cette portion des souterrains. Johny allait enfin se décider à se lever lorsqu’un léger mouvement attira de nouveau son attention. Quelqu’un s’approchait de lui, d’un pas décidé. La silhouette s’agrandit jusqu’à ce qu’il reconnaisse la fille de Roan.

— Cacilda ? réussit-il à sortir en se raclant la gorge, la voix faible.

Une enfant qui devait mesurer un mètre quarante tout au plus s’arrêta devant l’ancien marin qui s’était redressé. Elle leva son visage arrondi, entouré de cheveux blonds coupés en carré qui lui tombait sur les épaules. Ses iris ambrés étaient emplis de sagesse. Elle portait une large chemise à motifs galaxies et les manches avaient été relevées au-dessus de ses coudes. Un jean taille haute s’ajustait par-dessus, retenu par des bretelles couleur carotte.

— As-tu vu des Occupants s’enfuir, je dirai il y a environ une demi-heure ? demanda-t-elle d’un ton calme qui ne correspondait pas à celui d’une fillette de son âge.

Johny avait fini par s’y habituer. Il se trouvait dans l’Entre-Deux depuis plus de quarante ans, dépassant son temps de vie sur Terre. Il avait alors eu l’occasion de rencontrer beaucoup de personnes qui en apparence semblaient plus jeunes, mais qui étaient âgées de plusieurs siècles.

L’homme se secoua et sortit de l’alvéole pour se donner une contenance face à sa coéquipière. Maintenant qu’elle était là, il se sentait rassuré et en sécurité.

— Cacilda, répéta-t-il, encore patraque. J’ai bien vu plusieurs Occupants courir dans cette direction, pointa-t-il du doigt. Mes compagnons de chambres, ainsi que ceux des autres pièces les ont suivis. Que se passe-t-il ? C‘était il y a trente minutes ? Déjà ?

Johny n’avait clairement pas ressenti un tel délai. Il se garda de prévenir la jeune fille de son inactivité pendant tout ce temps.

— Dis-moi que c’est encore un spectacle de clown glauque, préféra-t-il demander.

Un sourire se glissa sous les pommettes saillantes de l’enfant. Une complicité était née entre les deux partenaires de la sécurité des souterrains. L’homme ne faisait plus attention à l’apparence juvénile de Cacilda et cette dernière semblait l’apprécier réciproquement.

— Malheureusement non, reprit-elle avec un air plus grave. Suis-moi, je t’expliquerai en chemin. Au fait, Louise est là, ajouta-t-elle.

Ils se mirent donc en route vers le Grand Théâtre. Johny soupira, il aurait préféré se rendre dans la Cinémathèque. La fille de Roan raconta l’attaque, les fils d’argent, les Occupants pétrifiés et ceux qui s’étaient enfuis. Lorsqu’ils arrivèrent, certains fuyards avaient été retrouvés, apparemment rappelés grâce à leur oreillette de télépathie. Cacilda se permit de faire une remarque à son collègue à ce propos :

— Si tu avais activé la tienne pendant tes ébats, ou même après, tu aurais pu être au courant toi aussi de ce qu’il s’était passé, constata-t-elle avec plus de la moquerie dans la voix que du reproche.

La population était calmement rassemblée par le gérant du dessous. Johny aperçut ses compagnons de chambre qui avaient sûrement dû suivre les spectateurs de la pièce de théâtre lorsque ceux-ci avaient été contactés. Une multitude de larges bulles d’un bleu azur volaient à quelques centimètres du parquet de la scène, où elles avaient été entassées.

Cacilda emmena le trentenaire jusqu’à son père. La Princesse était bien là et semblait submergée. Depuis deux ans, Johny ne l’avait pas beaucoup vue. Le départ de Jeanne avait affecté leur Créatrice qui ressemblait maintenant à une table où il manquerait un pied. L’homme sourit et décida de garder cette comparaison pour sa coéquipière qui aimerait sûrement l’entendre.

— Roan, Louise, fit l’amuseur, un rictus espiègle qui tardait à s’effacer. Cacilda m’a prévenu. Vous avez retrouvé tout le monde ou faut-il fouiller les souterrains pour chercher ceux qui n’ont pas d’oreillette ? demanda-t-il, plus sérieusement.

— Presque tout le monde, exposa le codirigeant du dessous. Il y a quatre personnes que nous n’arrivons pas à joindre alors qu’ils possèdent bien une bille de télépathie. Nous avons déjà passé les tunnels au peigne fin. Ils sont peut-être remontés dans l’Entre-Deux.

Louise n’avait pas prononcé un mot et le nom de son monde ne la fit pas plus broncher. Elle semblait trouver un certain repos à leur arrivée puisqu’elle n’était plus assaillie de tous les côtés. À ce moment-là, une petite femme au regard fuyant s’approcha d’eux.

— Je… je, bégaya l’Occupante, sûrement gênée de les interrompre.

— Gabie, je t’en prie, convia Roan avec gentillesse.

— JenarrivepasàjoindreGaum, sortit-elle rapidement d’une voix très aiguë.

Le gérant du dessous posa une main bienveillante sur l’épaule frêle de la femme. Elle semblait au bord de l’effondrement.

— Respire Gabie, l’encouragea Johny qui savait ce qu’elle ressentait.

— Je n’arrive pas à joindre mon ami Gaum, répéta-t-elle plus lentement.

Chaque mot était saccadé, mais doucement les couleurs de son visage étiré redevinrent hâlées et sa respiration se calma grâce aux deux hommes attentifs.

— Il est un des disparus, précisa Roan à l’intention du petit groupe.

— Lorsque j’essaie de communiquer avec lui, j’entends comme des grésillements, reprit-elle en détaillant son explication. Je ne me suis jamais vraiment penchée sur les oreillettes du Créateur, mais elles doivent forcément fonctionner par émission et réception. Il y a donc un partage d’ondes électromagnétiques entre deux billes télépathiques. Et ici, c’est comme si quelque que chose brouillait l’échange. Ça ressemble fortement à un équipement militaire que je fabriquais lors de mon vivant.

Tous n’eurent pas le temps d’être impressionnés par les connaissances de l’Occupante et sa passion certaine pour les télécommunications.

— Je n’ai pas compris tout ce que vous avez dit, intervint alors Louise. Mais est-ce que cela pourrait signifier que votre ami ne se trouve plus dans l’Entre-Deux ? Comme s’il était en Enfer ? risqua-t-elle.

Gabie la regarda avec des yeux effrayés, incapable de répondre. Alors que tous se taisaient, réfléchissant aux paroles de la Princesse, Johny se souvint d’un détail. Il lança son sourire le plus rassurant à la petite femme qui semblait avoir perdu toute la confiance qui l’habitait l’instant d’avant et se recroquevillait sur elle-même. Elle allait s’affaler au sol quand un siège volant se précipita pour la rattraper.

— Lorsque Sibylle a été envoyée en Enfer, raconta le trentenaire d’une voix calme. Nous avons essayé de la contacter puisqu’elle avait été équipée, comme nous, d’une bille de télépathie. Aucun son ne nous revenait, même pas un bruit parasite.

Louise tiqua en entendant le prénom de la jeune rousse qui les avait accompagnés dans les plaines vides. Elle semblait s’être remémorée de quelque chose.

— Johny a raison, admit finalement la Créatrice. J’avais également essayé de la contacter et contrairement à ce que vous nous dites, il n’y avait pas de grésillements.

Le fils de marin cacha sa surprise. La Princesse était difficile à cerner ce qui la rendait mystérieuse et inaccessible, encore plus pendant l’absence de Jeanne.

— Il y a donc un espoir de retrouver Gaum ? souffla la petite voix de Gabie.

***

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