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Par Dan

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14 janvier 2020

 

Frankie s’est isolée dans la salle de travail vers dix-neuf heures avec une bonne avance sur son planning. Elle pensait pouvoir relire ses notes avant le rendez-vous, mais quand elle termine l’installation logistique et la vérification des protections de l’ordinateur – une routine, à l’Oz, qui lui donne quand même un petit air d’agent secret –, la sonnerie de l’appel la plonge aussitôt en pleine panique. Quelques secondes plus tard, le retour de la webcam affiche sa tronche échevelée dans une vignette flottante.

— Bonsoir, madame, dit-elle en tentant vainement de redresser son chignon. Enfin, bonjour.

Il est huit heures trente, à Honolulu, et l’air éreinté de cette représentante lui fait un peu pitié. Cela dit, Frankie suppose que les réveils prématurés et les longues journées de bureau sont devenus monnaie courante pour les employés de Paracific Cruises. Son interlocutrice avait même proposé de veiller jusqu’à minuit pour faciliter leur entrevue et accélérer l’enquête.

— Merci de prendre le temps de nous parler, répond-elle entre deux grésillements, son visage mat se figeant parfois dans une composition abstraite de pixels. Merci de vous pencher sur l’affaire tout court. Un troisième navire de recherches est parti hier matin de Brisbane, mais vous le savez déjà, j’imagine.

— Oui, je suis au courant.

Frankie a recensé toutes les expéditions de sauvetage lancées dans le sillage du Kahana, leur port d’attache, leur nationalité, leurs équipages et leurs précédentes missions. Des corporations fiables, pour autant qu’elle peut en juger.

— Mais si vous me permettez la question, pourquoi avoir réclamé les services de l’Oz si tôt ? D’habitude, on attend au moins que les campagnes officielles soient terminées.

— Mrs McKenna, quand on organise des croisières paranormales aux alentours des quatre pires vortex du Pacifique, on apprend à vite envisager des pistes… parallèles.

Frankie s’est attendue à beaucoup de réponses sauf à celle-là. Elle sait pourtant que l’immense majorité de leurs « clients » sont honnêtes. S’ils rencontrent quelques charlatans profitant de la crédulité des ouailles pour étendre leur influence et se remplir les poches – des gourous qui se montrent parfois assez tordus pour solliciter eux-mêmes l’Oz – l’essentiel du travail des enquêteurs concerne des croyants sincères et dévoués. Rien d’étonnant alors à ce que cette brave dame croie dur comme fer que le Kahana conduisait ses passagers aux frontières de tourbillons d’énergie autrement plus impressionnants que celui de la House of Mystery de Gold Hill, Oregon.

Ivan T. Sanderson, biologiste américain et fondateur de la Société pour l’Investigation de l’Inexplicable, avait publié en 1972 un article affirmant qu’il existe douze de ces « mégavortex », répartis uniformément autour du globe : deux aux pôles et dix en quinconce le long des tropiques du cancer et du capricorne. Si on relie ces points, on obtient un solide à vingt faces parfaitement régulier.

Frankie connaît bien la théorie des viles vortices ; en vérité, c’est la première à laquelle elle s’est intéressée à son retour de l’Île de Pâques – l’un des douze sommets de l’icosaèdre –, où elle avait passé des vacances studieuses en compagnie de son père. Au cours d’une excursion, alors qu’il passait en revue les hypothèses germées dans l’esprit des explorateurs face au prodige des moaï, leur guide avait évoqué celle d’une porte ouvrant sur une dimension parallèle peuplée d’anciens dieux ou d’extraterrestres, seuls capables selon leurs ancêtres de sculpter et d’ériger des objets aussi imposants. Frankie avait ricané avec le reste du groupe.

La fameuse épiphanie avait eu lieu quelques jours plus tard. Ses recherches l’avaient menée aux viles vortices, puis à l’Observatoire zététique et à Kasper Szymankiewicz, et l’espèce d’ennui profond qui plombait Frankie même en plein voyage exotique avait disparu avant qu’elle n’ait à le nommer « dépression ».

— Mais c’est le premier accident que vous ayez eu à déplorer, non ? reprend Frankie.

— Oui, heureusement. On a déjà eu des retards, même quelques blessés lors d’une tempête, mais jamais rien de tel…

Frankie doit admettre que l’affaire est intrigante : parti de Nouméa le soir du 31 décembre, le Kahana n’a jamais atteint Maré, la première de ses trois escales dans les Îles Loyauté où se trouve le supposé vortex. Après avoir signalé un problème de télécommunications aux alentours de vingt heures, le bateau s’est muré dans le silence radio et plus aucune sollicitation des autorités portuaires n’a abouti.

Les bulletins ne font état d’aucun phénomène météorologique particulier : vent et houle dans la moyenne, temps clair ; les premiers patrouilleurs n’ont d’ailleurs décelé aucun signe de naufrage dans les eaux de Nouvelle-Calédonie. Deux semaines plus tard, il n’est pas encore exclu de voir le Kahana surgir dans un port de Nouvelle-Zélande ou de Polynésie française avec une antenne radar cassée et une folle histoire à raconter, mais Frankie peut comprendre l’inquiétude de Paracific Cruises.

— Et question sécurité à bord, ça se passe comment ? demande-t-elle. Pour la gestion des départs d’incendie, des voies d’eau, les menaces pirates ou terroristes…

— Ça, ça va être délicat. La CLIA refuse généralement de divulguer les protocoles en vigueur, pour des raisons de sûreté. Si on fait une demande conjointe, avec un courrier officiel de l’Oz, peut-être…

Frankie entre « contact Cruise Lines International Association » dans la fenêtre réduite de son classeur de notes pendant que la représentante continue :

— Ce que je peux vous dire, c’est qu’on a des systèmes d’alerte silencieuse reliés aux autorités côtières, et qu’aucune ne s’est déclenchée.

— Aucun groupe extérieur ne s’est manifesté ? Pas de demandes de rançon ? De revendication ?

— Rien de rien.

— Vous pouvez m’envoyer les dernières coordonnées transmises par le Kahana ? Il me faudrait aussi le rapport de révision technique, l’inventaire de toutes les cargaisons et le manifeste de l’équipage et des passagers.

— Pour le manifeste, il faudra peut-être attendre un peu… Comme les gens embarquent et débarquent un peu partout pendant ces croisières, c’est difficile de déterminer qui était à bord au moment de la… disparition.

— OK.

Un prétexte un peu fumeux, du point de vue de Frankie : avec le scanner des billets électroniques et la gestion par ordinateur, les effectifs du Kahana ont dû s’actualiser quasi instantanément. La raison du délai est plus probablement humaine que technique : même si Paracific Cruises a délibérément démarché l’Oz, les pressions commerciales continuent à peser sur les décisions de la compagnie, qui doit obtenir l’autorisation de toutes les familles avant de diffuser la liste des disparus. Familles qui ne vont sans doute pas tarder à intenter quelques procès.

— Je vais passer des coups de fil dès aujourd’hui, reprend la représentante, qui a peut-être perçu la méfiance de Frankie. Je ferai au plus vite et je vous enverrai le tout en même temps. Quand est-ce qu’on peut espérer vous voir arriver ?

— Arriver ?

— Vous faites des enquêtes de terrain, non ?

— Si, si. Mais, heu… tant que j’ai pas mieux étudié le cas, ça serait pas très productif.

Frankie s’imagine soudain grimper dans un chalutier et sillonner le Pacifique armée d’un pendule et d’un bâton de sourcier.

— Je vais commencer par éplucher tous les rapports que vous me transmettrez, continue-t-elle. Et je vous tiens au courant, évidemment.

— D’accord, merci. À très vite.

Son visage épuisé disparaît et un petit « bip » marque la fin de la communication. Frankie fixe longtemps le fond d’écran standard des moniteurs de l’Oz, suivant sans le voir le point de fuite d’une route de briques jaunes qui s’enfonce dans un tunnel percé d’une lumière vive. L’angoisse qu’elle avait réussi à dompter à force de démarches administratives et de travail préparatoire revient au grand galop et Frankie commence à hyperventiler. C’est une chose de suivre Kas sur un autre continent, mais l’idée de se lancer seule à la poursuite d’un paquebot fantôme a tout du cauchemar.

Frankie tente de changer ses appréhensions en excitation tandis qu’elle range son équipement, même si en l’état, l’opération lui semble plus compliquée que de transmuter le plomb en or.

— Ah, chouette, t’es encore là, lance Camille lorsque Frankie rejoint leur bureau en somnambule. T’avais laissé tes affaires, mais j’étais pas sûr que tu repasserais. Tu voudrais aller boire un verre, ce soir ?

Iel l’observe par-dessus l’écran de son ordinateur, avachi dans son siège avec une décontraction un peu forcée, et Frankie doit rejouer ses paroles pour être certaine d’avoir bien compris. La plupart des membres de l’Oz conversent en anglais par facilité, mais Camille sait que Frankie a appris les rudiments de la langue de Voltaire à force de séjours estivaux dans le Roussillon. Peut-être pense-t-iel leur assurer une certaine intimité, ou peut-être espère-t-iel seulement entendre son accent si charmant.

— Heu…, répond-elle, ce qui est à peu près universel.

Le visage androgyne de Camille se décompose et Frankie essaye de ne pas détourner les yeux. Malgré ses plaisanteries et ses regards prudents, ce n’est pas à luel que Frankie rêvasse quand elle feint de chercher l’inspiration par la fenêtre. Ni à qui elle rêve quasiment toutes les nuits dans des décors brûlants de soleil et de moiteur.

— Je suis vraiment très occupée, ajoute-t-elle en français. La nouvelle mission, tu sais…

— Pas de problème ! lance Camille avec un peu trop d’enthousiasme en passant une main dans ses courts cheveux savamment décoiffés. Bon courage avec le boulot, c’est une chouette opportunité.

— Ouais, merci, répondit-elle en s’efforçant de ne pas grimacer. Et… heu… à demain.

Frankie saisit sac à dos, clefs, manteau et bonnet en une brassée mais attend d’avoir rallié le hall glacé de l’immeuble haussmannien pour s’emmitoufler convenablement. Puis elle plonge dans la nuit.

Avec l’improbable redoux et les averses persistantes, le centre-ville s’est changé en pataugeoire. Des rivières profondes de cinq ou dix centimètres ont fait leur lit le long des lignes de tramway et les voitures écopent les routes inondées en aspergeant généreusement les trottoirs. Frankie a renoncé à l’élégance vestimentaire dès les premiers signes du déluge et, bien au sec dans son pantalon de rando imperméable, elle apprécie la vue des piétons trempés jusqu’aux fesses. Elle n’a pas emporté grand-chose de son Irlande natale, mais l’acclimatation à la pluie constitue un héritage ancestral.

Pour Frankie, le parcours du combattant est de toute façon de courte durée : trois rues à peine séparent son logement des locaux de l’Oz. Elle rallie sa résidence et grimpe quatre étages en s’échinant à refouler l’insoluble problème du Kahana. Problème qui déserte totalement son esprit lorsqu’elle parvient à la porte de son appartement.

Entrouverte.

La serrure bâille, fracturée, et une constellation de copeaux de bois et de petites vis saupoudre le paillasson. Son pouls battant ses tympans comme un tambour, Frankie extirpe son portable de sa poche et cherche le numéro de la police avant d’oser entrer.

Elle remonte le couloir en enroulant son porte-clefs autour de ses jointures, façon poing américain, comme les tutos de self-defense le lui ont appris. Elle est à peu près certaine de se mettre à couiner et de se pisser dessus si elle découvre un intrus dans son salon, mais ça ne coûte rien d’essayer.

Fort heureusement pour son orgueil et son rythme cardiaque, il n’y a personne, ni dans le séjour, ni dans la cuisine, ni – Dieu merci – dans la chambre. Mais quelqu’un s’est trouvé là. Quelqu’un s’est assis sur son lit en imprimant ses contours sur sa couette, quelqu’un a déplacé sa bouteille d’eau, touché son élastique, rangé son livre de chevet sur la mauvaise pile de romans à entamer.

Engoncée sous des couches de laine et de coton qui la cuisent à l’étuvée, Frankie se sent nue, vulnérable et souillée.

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Herbe Rouge
Posté le 18/02/2021
C'est... flippant. La fin je veux dire, cette idée que quelqu'un soit entré dans son appartement, c'est bien rendu, et assez effrayant.
Bon, alors, lisons la suite quoi :)
Dan Administratrice
Posté le 07/04/2021
Merci beaucoup, contente que ça fonctionne !
Kevin GALLOT
Posté le 28/09/2020
Salut !
Bon bah j'attends la suite avec toujours autant d'impatience : D
Petite remarque : La dernière phrase m'a fait l'effet d'une répétition.
Je découvre également le "iel", "luel" et autres pronoms personnuiels qui m'ont fortement perturbés dans un premier temps. Je me suis demandé d'abord si c'était des fautes de frappe, puis si c'était "correct" de les utiliser, pour finalement renoncer à aller vérifier, car après reflexion, je trouve ça très original et moderne. J'ai pas une grosse culture LGBT+ mais ce lexique littéraire particulier me plais bien.
A+
Dan Administratrice
Posté le 23/10/2020
Salut Kevin !
Désolée pour le retard, j'ai été très prise par beaucoup de choses ><' Je vais me rattraper rapidement en postant un ou deux chapitres !

C'est très juste pour la dernière phrase, je vais remanier ça ! Quand aux pronoms inclusifs, c'est encore un peu à l'essai, même si "iel" a l'air de s'imposer. Je comprends tout à fait que ce soit perturbant, d'ailleurs y a fallu que je m'y reprenne à plusieurs fois pour ne rien manquer x'D Et je sais pas si c'est vraiment "correct", mais c'était l'occasion de tenter ! Ça reste imparfait pour les accords, que j'ai laissés au masculin faute d'une solution qui me convenait à 100%...

En tout cas merci d'être toujours au rendez-vous, et merci pour ton retour !
Isapass
Posté le 23/09/2020
Décidément, ton héroïne est assez originale : elle semble pétrie de blocages et d'angoisse. Pas vraiment la championne de la confiance en elle ni de l'enthousiasme à tout crin. Et d'après l'anecdote de l'île de Pâques, ça ne date pas d'hier (quoique l'anecdote ne soit pas datée).
Ça commençait à se dessiner au chapitre 3, mais là c'est évident. Bon, ceci dit, hériter d'une grosse mission comme ça la première fois qu'elle travaille en solo, je peux comprendre que ça fasse un peu flipper. Et si on ajoute un cambriolage par-dessus tout ça, évidemment, rien ne va plus !
Encore une fois, comme pour le précédent pov de Frankie, je termine ma lecture de ce chapitre un peu frustrée, avec l'impression que cet arc ne progresse pas très vite. Mais d'un autre côté, je n'arrive pas encore à évaluer dans quelle mesure les petits détails que tu nous livres sont importants pour l'histoire. Et puis l'arc de Célestine est tellement énorme, que je pense que c'est par contraste que je ressens ça.
En tout cas, j'aime beaucoup les petites particularités de Frankie !
Sur la forme, je n'ai trouvé aucun pinaillage à faire ! ;)
"Au cours d’une excursion, alors qu’il passait en revue les hypothèses germées dans l’esprit des explorateurs face au prodige des moaï," : j'ai lu "face au porridge des moaï"... du coup, j'ai buggé XD
A très vite
Dan Administratrice
Posté le 23/10/2020
Coucou Isa et désolée pour mon retard v.v

Non, effectivement, malgré ses opinions très arrêtées sur beaucoup de choses, Frankie est quand même criblée de doutes ; surtout parce qu'au fond, elle ne sait toujours pas exactement pourquoi elle s'est lancée dans cette "carrière". Mystère mystère :p Et oui, faut dire que les circonstances ne l'aident pas vraiment à avoir l'esprit tranquille !

Je comprends complètement la frustration, c'est clair que c'est difficile de rivaliser avec un naufrage x'D Il y a beaucoup d'éléments importants pour la suite dans les passages du point de vue de Frankie, mais ils sont moins flagrants, et l'action un peu plus diluée. J'espère que le déséquilibre ne deviendra pas trop pénible, n'hésite vraiment pas à me le signaler si c'est le cas ! Peut-être que la lecture fractionnée me dessert aussi, sur ce point...

Pas de pinaillage ! C'est Noël ! XD
Presque envie de rajouter du porridge pour la peine :p

Merci pour tout Isa ! J'espère que la suite te plaira ♥
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