(5)

Par Dan

5

 

29 mars 1912

 

Edward avait appris à craindre Dieu, et il était clair désormais que sa malédiction avait pesé sur cette aventure avant même qu’elle n’ait officiellement débuté.

Depuis l’expédition Erebus et Terror de James Clark Ross entre 1839 et 1843, l’Antarctique avait été évincé des préoccupations politiques et boudé par les explorateurs, qui focalisaient leurs efforts sur la conquête du Grand Nord. Des ambitions nettement refroidies quand ces mêmes vaisseaux avaient été abandonnés aux glaces de l’Arctique sous un autre commandement et leurs équipages perdus à tout jamais.

Dès 1895, le VIe Congrès international de géographie avait ramené la priorité sur l’Antarctique : le public réclamait des victoires et les états avaient connu un regain de motivation pour s’assurer la primauté sur le Pôle Sud, avant que les prémices d’un conflit mondial fassent de ces expéditions un enjeu militaire : qui conquérait l’Antarctique pourrait bien gagner la guerre.

En plus du sentiment patriotique, l’appât du gain et de la gloire avait ferré nombre d’explorateurs : Shackleton, qui s’était approché jusqu’à cent miles du pôle tant convoité en 1908, avait reçu du gouvernement anglais vingt-mille livres et une médaille de la Royal Geographical Society. Il n’en avait pas fallu davantage à Robert Falcon Scott pour monter sa propre mission dès 1910 : un simple voyage d’études géologiques et météorologiques, au départ, qui avait viré à la course effrénée quand Roald Amundsen s’en était mêlé en prétendant parvenir au pôle le premier et apporter la consécration à la Norvège.

Une course vaine, cependant : lorsque Scott avait enfin mené son équipe jusqu’au point symbolique, deux ans plus tard, Amundsen et ses hommes l’avaient atteint avec un mois d’avance. Sur place, les Norvégiens leur avaient laissé une tente, quelques fournitures, un message pour Scott et une lettre adressée au roi Haakon VII authentifiant leur réussite. Ils demandaient courtoisement à Scott de la faire parvenir à son destinataire.

Une entrée dans le journal de Scott légendait un cliché pris sur place : « J’ai laissé une note pour signaler que j’avais visité la tente avec mes compagnons. Bowers photographie et Wilson dessine. Nous avons désormais tourné le dos à l’objectif de notre ambition et devons faire face aux huit-cents miles à traîner sur la glace – et au revoir à la plupart des rêveries ! ».

Edward Adrian Wilson, qui terminait sans passion le croquis du pôle, avait alors retenu ses larmes pour s’épargner la douleur de les sentir geler sur ses joues.

— Veux-tu bien relire ça ?

Plus de deux mois avaient passé depuis ce jour funeste. Désormais, le journal de Robert tremblait dans ses mains marbrées d’engelures et son écriture hachée noircissait ce qui en serait certainement l’ultime page ; mais parce qu’il avait trouvé le courage miraculeux de tenir la plume, Edward puisa le courage miraculeux de saisir le carnet.

« Chaque jour, nous sommes prêts à nous rendre à notre dépôt à onze miles d’ici, mais devant l’entrée de la tente persiste un paysage de congères se déplaçant au gré du vent. Je ne pense pas qu’on puisse espérer mieux maintenant. Nous lutterons jusqu’à la fin, mais nous nous affaiblissons, évidemment, et la fin est proche. C’est regrettable, mais je ne pense pas que je puisse écrire davantage. R. Scott. Pour l’amour de Dieu, prenez soin de nos familles. »

— Qu’en dis-tu ?

— Quel mélodrame !

Robert parvint à expectorer un rire sec et glacé. Il avait commis nombre d’erreurs dans l’organisation de cette expédition : choisi les poneys et les machines plutôt que les chiens de traîneau et les skis, opté pour les tenues sophistiquées plutôt que pour les fourrures des Inuits. Contrairement à Amundsen, qui avait étudié le fonctionnement des indigènes, il avait choisi la soi-disant civilisation, le sacro-saint progrès britannique, et perdu de vue l’essentiel : il s’agissait uniquement de survivre.

Edward ne parvenait pas à lui en vouloir, cependant, car malgré la tragique issue qui se profilait, ce périple lui avait offert des merveilles – à commencer par trois œufs de manchots, dénichés après dix-neuf jours de marche dans le froid pénétrant et l’obscurité quasi totale de l’hiver austral.

Cette mission secondaire avait également eu pour objectif de tester le matériel et les rations alimentaires en prévision du trajet vers le pôle. Le mercure était descendu jusqu’à moins soixante degrés et un blizzard violent avait balayé l’igloo construit au cap Crozier, contraignant les hommes à rester dans leurs sacs de couchage gelés. L’un des camarades d’Edward avait qualifié l’épisode de « pire voyage au monde », alors que Robert l’avait considérée comme « un merveilleux exploit » : selon lui, l’équipement avait fait ses preuves.

Mais le temps s’était également gâté sur le chemin de retour du pôle ; la glace malmenée par les températures exceptionnelles était devenue aussi piégeuse que des sables mouvants et nombre de dépôts de rations s’étaient avérés vides. Un nouveau blizzard les avait coincés sous leur tente dix jours plus tôt et depuis, impossible d’avancer.

Les réserves s’amenuisaient, le nombre d’hommes aussi : sur les cinq parvenus au bout du monde, il n’en restait que deux. Bowers les avait quittés le premier, emporté par la malnutrition et le scorbut, puis Evans avait succombé des complications de ses précédentes blessures. Le jour de son anniversaire, Oates s’était extirpé de la tente malgré la souffrance des gelures et de la gangrène en disant : « Je vais sortir et j’y resterai peut-être longtemps ».

Son sacrifice n’avait malheureusement offert aucune chance supplémentaire à ses coéquipiers, à peine un sursis. Aujourd’hui, Edward luttait pour ne pas fermer les paupières, où les petites formes chaloupantes des manchots se peignaient contre un gris anthracite. Le froid l’entraînait vers un sommeil dont il ne se réveillerait pas et il refusait de céder tant que Robert serait conscient.

Il avait ses défauts et son lot d’erreurs à porter, oui, mais il avait tenu à ramener les quatorze kilos d’échantillons géologiques récoltés en chemin ; quelqu’un prêt à dilapider ses dernières forces pour la science ne pouvait pas être mauvais, n’est-ce pas ?

— Me pardonneras-tu de t’avoir entraîné là-dedans ? souffla Robert, dont le vent vola aussitôt la voix.

— Il n’y a rien à pardonner, répliqua Edward tout aussi bas, car tu ne m’as entraîné nulle part. Tu n’es pas le centre de l’univers et de mes motivations, tu sais ?

Robert pouffa. Edward avait refusé une place au sein de la mission qui avait fait de Shackleton un riche chevalier, par loyauté envers Robert essentiellement, car s’il se sentait irrésistiblement attiré par ce terrible endroit, cela ne gâchait rien de s’y rendre en bonne compagnie.

Cela ne gâchait rien de mourir en bonne compagnie non plus.

Contre toute recommandation, Robert avait ouvert son sac de couchage pour allonger le bras vers Edward.

— Je… J’ai écrit dans mon journal, à propos de toi, articula-t-il. Une note inutile, certainement, puisqu’elle dit « Les mots me manquent toujours quand je parle de Bill Wilson. Je crois qu’il est vraiment le meilleur personnage que j’ai jamais rencontré ».

— Voilà qui me dégèlera le cœur faut de me dégeler les doigts.

Edward ne sentit pas ceux de Robert lorsqu’ils se refermèrent autour de son gant, et il se mit à prier.

Le Seigneur est mon berger : je ne manque de rien. Sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer…

« Sacrément fraîche », ne put-il s’empêcher de songer avant d’adresser une excuse muette aux cieux déchaînés. Ce n’était pas le moment de vexer le propriétaire de sa dernière demeure.

— Je… J’entends quelqu’un…

Robert commençait à délirer. Edward aussi avait cru capter des mots dans les hurlements incessants du vent qui griffait la glace ; il avait même cru reconnaître l’appel de sa mère. Il se souvenait maintenant de sa ferme de Leckhampton, où il avait passé la majorité de son enfance dans ses jupes d’éleveuse de volaille. Son amour de la campagne et du dessin s’étaient rencontrés parmi les animaux et, à neuf ans, il avait annoncé à ses parents qu’il deviendrait naturaliste. Ce qu’il avait fait.

S’il en avait eu la force, il aurait croqué le portrait de Robert, en cet instant, et peut-être…

— Je l’entends aussi.

Ce n’était pas le vent, mais des voix, et elles se rapprochaient. Edward avait à peine rassemblé l’énergie nécessaire à se redresser quand un pan de toile se souleva pour révéler le visage d’un adolescent aux yeux bridés.

— Ne restez pas là ! s’exclama-t-il.

Edward trouva le regard de Robert.

— Il en a de bonnes, lui…

— Oqruchi ! Tu as trouvé des survivants ? Il faut les évacuer, vite !

Une seconde tête apparut, tout aussi jeune, mais féminine, brune, et visiblement affolée.

— Inutile, Pooja, fit l’adolescent. Ils ont l’air condamnés…

— Dr Stanley ! s’écria-t-elle. On a besoin de vous !

L’instant suivant, la tente qui devait leur servir de sépulture s’anima comme le chapiteau d’un cirque. Des individus de tout âge et de tous horizons s’y agitèrent fiévreusement et, avant d’avoir pu poser la moindre question, Robert et Edward furent hissés à bord d’une chaloupe munie de patins qu’une équipe de six hommes tiraient à vive allure. Le dénommé Stanley s’affairait au-dessus des pieds dénudés et noircis de Robert, qui ne semblait même pas s’apercevoir qu’on l’avait déchaussé.

— Qui… Qui êtes-vous ? balbutiait-il. Comment nous avez-vous trouvés ?

— Calmez-vous donc, soupira Stanley.

— Mais qu’est-ce que…

— Capitaine Crozier ?

Edward, qui avait recouvré juste assez de discernement pour observer l’immense peloton accompagnant la barque, ne parvenait plus désormais à détacher le regard de l’homme qui marchait à la proue : cheveux roux tirant sur le blond, yeux clairs, demi-sourire enfilé entre des cicatrices d’acné à l’entente de son nom. Car il s’agissait bien de Francis Crozier, commandant du Terror qu’on disait pris dans les glaces à l’autre bout du globe depuis plus de soixante ans.

— Comment…

Une gerbe de sang éclaboussa les lèvres entrouvertes d’Edward, mais ce qui s’imposa ne fut ni la peur ni la surprise : seulement le plaisir à goûter le nectar chaud qui lui tapissait la langue. Puis le corps inanimé du docteur Stanley s’écroula entre Robert et lui, un long trait blanc sans pointe ni empennage fiché dans le cœur.

Edward remarqua alors le ciel d’un bleu d’améthyste, le relief de la neige fraîche, l’étrange qualité de la lumière qui semblait presque vrombir, et le concert de sifflements mêlés de tambours qui battait l’immense plaine où deux statues blanches se dressaient comme des totems.

Des chants de guerre.

Trois autres soldats s’effondrèrent contre le canot, touchés à la tête.

— Grand oerleuk !

L’adolescent – Oqruchi – se rua auprès de lui, seulement pour recevoir à l’épaule l’une de ces étranges flèches dont personne ne semblait pouvoir cerner l’origine. Où les archers se cachaient-ils ? Quelle portée pouvaient bien avoir leurs armes ?

— Arrêtez donc de gesticuler !

Un homme aux foisonnantes boucles brunes s’était rué auprès d’Oqruchi et avait entrepris de dégager son armure, digne des plus grands samouraïs.

— La… La chemise de soie…, grogna Oqruchi, le visage froissé de douleur.

Edward vit le médecin improvisé manipuler le vêtement autour de la plaie alors que leurs camarades se dressaient en arc de cercle pour les protéger ; après avoir rapidement inspecté la blessure, il arracha la pointe avec une facilité déconcertante : la soie souple avait pénétré la chair avec la flèche et il avait suffi de tirer pour déloger le tout.

— C’est diablement ingénieux ! constata-t-il, ébahi. Une invention de votre peuple dont vous ne m’auriez pas fait part ? D’où vous est…

— Ce n’est peut-être pas le moment, Harry ! lança Pooja en accourant pour remplacer un homme abattu à l’attelage de la chaloupe. Hissez Oqruchi à bord ! Danai, tu grimpes aussi, et en avant, vite !

L’adolescent voulut protester, mais une voix d’enfant intervint :

— Elle a raison. On va les ralentir, sinon.

Une fillette noire bondit dans le canot et aida les soldats à y installer Oqruchi. L’instant suivant, l’élan des tireurs ébranla l’embarcation.

— P… pourquoi une attaque, cette fois ? grommela Oqruchi.

— Je ne sais pas, dit Danai. Ils sont peut-être inquiets de voir que nous réussissons à rassembler autant de rescapés.

Le chuintement des flèches les suivit jusqu’à ce qu’ils atteignent une chaîne de collines. Là, sous leur couvert dérisoire, ils profitèrent d’un instant de soulagement avant de replonger en pleine tourmente : un homme venait de surgir devant la caravane.

Maigre, pâle, vêtu de haillons, il aurait eu l’air faible et sans défense si l’expression de son visage creux et la lueur froide de ses yeux n’avaient pas été si fermes. Les premières lignes de défense se hérissèrent aussitôt de lames et de fusils, pourtant l’intrus demeura immobile, paumes dressées en signe de paix.

— Vous avez traversé, vous aussi ? demanda-t-il alors que les sifflements s’intensifiaient. Je peux vous conduire à l’abri.

Pooja, Oqruchi, Danai et Harry échangèrent un coup d’œil lourd.

— Nous devons céder ce que les dieux réclament et accepter ce qu’ils nous offrent, déclara finalement Pooja.

L’étranger haussa un sourcil, mais comme le charabia de la jeune fille semblait valoir l’assentiment général, il reprit :

— Suivez-moi.

Edward ne comprenait rien à rien, mais sous les replis des couvertures, au fond du canot, il sentait enfin la main de Robert dans la sienne.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Kevin GALLOT
Posté le 09/04/2021
Hey salut Dan ! Enfin la suite tant attendue ! Pour finalement nous affamer encore davantage :D
Aha première attaque des natifs, les fameux "Eux", c'est très intriguant

Toujours au RDV pour la suite !

petite coquille repérée : — Voilà qui me dégèlera le cœur faut(E) de me dégeler les doigts.

A+ !!
Dan Administratrice
Posté le 09/04/2021
Hey !

Haha je suis sans pitié ! Contente que leur apparition ait fait son petit effet !
Merci d'être toujours au rendez-vous, ça me fait super plaisir (et merci pour la coquille) :D
Vous lisez