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Notes de l’auteur : Une image pour ce chapitre : https://goopics.net/i/Vn7l8

La journée était ensoleillée et agréable. Apparemment, même le temps avait décidé de la contrarier : de gros nuages noirs auraient mieux convenu à son humeur.

Avec un soupir, Alexia se laissa aller contre le dossier de sa chaise, les yeux fermés, essayant consciemment de ne pas serrer les dents – elle avait déjà tout le temps mal à la mâchoire, elle avait décidé de tenter de ne pas empirer les choses, même si c’était quand même dur. Apparemment, serrer les dents était une seconde nature chez elle. Mais rien d’étonnant, quand on voyait la façon dont tout s’acharnait contre elle – surtout ces derniers temps.

Elle relut la dernière lettre de refus avant de la laisser tomber sur son clavier, dégoûtée. Puis elle leva les yeux vers le mur où, entre des photos d’urbex qu’elle n’avait pas envie de regarder maintenant, était affiché le calendrier. Plus que deux mois et elle arriverait au bout de ses économies. Elle allait bientôt être obligée de recommencer à postuler pour n’importe quel emploi, simplement pour arriver à joindre les deux bouts.

Dire qu’elle aurait dû être à la tête de sa propre entreprise de menuiserie à présent… ce n’était pas ce que Thibaud aurait voulu pour elle. Les larmes lui montèrent brutalement aux yeux et elle les essuya rageusement. Deux ans, et la sensation de douleur, d’injustice, était toujours aussi forte.

Elle ne voulait pas penser à ça, mais la seule autre chose à laquelle penser, c’était le désastre de la semaine passée. Elle n’avait même pas transféré les photos sur son ordinateur : elle n’avait qu’une envie, c’était d’oublier ce stupide château de la Fresny et son stupide propriétaire.

Mais après tout, tout valait mieux que de ressasser ce refus supplémentaire, et l’envie de revoir ses photos était trop forte. Elle s’installa donc avec une bonne tasse de café et prit le temps de parcourir ses clichés. Ils étaient magnifiques, son meilleur travail jusqu’à présent. Ne pas les poster lui semblait criminel. Elle voulait les partager. Pire encore : elle aurait pu les intégrer à son portfolio, ce qui aurait eu un but autrement plus intéressant pour sa carrière qu’un simple partage sur des réseaux sociaux.

Le seul problème était bien sûr le stupide propriétaire, avec ses amis chez les gendarmes et son avocat. Rien ne lui disait que si elle postait les photos, elle n’allait pas se retrouver avec un procès simplement parce que ce stupide parisien, sans doute plein aux as, avait décidé qu’il allait laisser pourrir un superbe bâtiment et enquiquiner le plus de gens possible au passage. Bien sûr, elle pouvait utiliser les photos de détails et compter sur l’immensité d’Internet pour la dissimuler aux regards indésirables… mais le gendarme connaissait son identité, et de là il ne serait sans doute pas difficile de trouver son site et ses différents comptes sur les réseaux sociaux. Elle ne pouvait pas être sûre que de Fresny n’allait pas mettre quelqu’un à ses trousses, son avocat, ou un secrétaire – qu’est-ce qu’elle en savait, elle. Elle n’était pas riche.

Trois coups à la porte l’interrompirent, puis Mei, sa colocataire, passa la tête par l’entrebâillement.

— Tu fais quelque chose ? Oh, ajouta-t-elle d’un ton grave, les yeux posés sur la lettre. Ils ont refusé ?

Alexia haussa les épaules sans répondre, les yeux à nouveau fixés sur son écran.

— Ils ont envoyé une lettre. C’est mignon, hein ? Apparemment, ils n’ont pas les moyens de prendre un nouvel employé sans expérience, mais ils ont de quoi imprimer et envoyer une lettre à tous les débiles qui postulent quand même.

— Allez, allez, pas de mots négatifs, la sermonna Mei en s’approchant pour lui malaxer les épaules. Tu as encore des réponses en attente, non ?

— Plus qu’une, soupira Alexia. Ma mère avait raison, en fin de compte, lâcha-t-elle avec amertume. Restauratrice… C’est pas un métier d’avenir.

Derrière elle, Mei s’immobilisa dans un silence suspect. Alexia se tourna pour la voir qui se retenait visiblement de rire. Elle repassa la conversation dans sa tête, puis poussa un long soupir.

— Attends, lâcha Mei avec un éclat de rire. Pas un métier d’avenir… C’est le moins qu’on puisse dire !

— Hilarant.

— Oh, ça va, retrouve ton sens de l’humour. Tu as encore du temps.

— Deux mois, Mei, gémit Alexia. Je vais encore me retrouver à devoir faire la caissière, et tu sais comme je déteste être caissière !

— Sinon tu peux toujours retourner à l’autre agence, là, fit Mei de son habituel ton pragmatique. Femme de ménage ça te plaisait mieux, non ? Et aide à domicile, tu y as pensé ?

— La seule raison pour laquelle femme de ménage me plaisait mieux, c’est que j’avais à voir moins de gens, alors aider des vieux à plein temps… grogna-t-elle en lançant un regard lourd de reproches à son amie.

Mei leva les yeux au ciel, mais ne lâcha pas prise pour autant :

— Mais attends, on ne sait jamais. Tu imagines, tu dois aller aider un vieux type dans son château en ruines ? Tu lui parles de ta formation, et hop ! Il t’engage pour faire les rénovations. Il en parle à ses amis châtelains, et…

Elle finit en tournant sur elle-même, les bras écartés, un grand sourire aux lèvres. Alexia secoua la tête.

— Bien sûr. Parce que les châtelains, ça court les rues.

— Quoi ? Tu en as bien rencontré un la semaine dernière.

— Il n’était pas exactement grabataire. Et ça m’étonnerait qu’il veuille faire restaurer son château, il avait plutôt l’air de vouloir le laisser s’effondrer…

Elle jeta un regard vers son écran, où s’affichait l’une de ses photos – celle du majestueux escalier central, qui paraissait en excellent état lorsqu’on n’était pas sur place pour sentir l’odeur de poussière et d’humidité. Cet endroit était vraiment magnifique – quel gâchis.

— Alors, tu vas les poster ces photos ?

— Je ne sais pas. C’est risqué, je n’ai pas vraiment eu le temps de jauger ce type. Je ne sais pas si c’est le genre à avoir une armée de larbins…

— Oh, alors il va falloir enquêter sur ce mystérieux châtelain ?

— Arrête de l’appeler comme ça, je t’en supplie. On se croirait dans un de tes romans.

— Tu peux faire de ta vie ce que tu veux, Alexia, fit Mei en relevant le nez. Laisse-moi prétendre que je vis dans un univers où les châtelains se rencontrent à tous les coins de rue, et où des vêtements pourront être arrachés dans un moment de passion torride.

Alexia leva les mains en signe de reddition, sans retenir son sourire amusé. Mei était la personne la plus terre-à-terre qu’elle ait sans doute jamais connue – il fallait qu’elle le soit, pour gérer la micro-brasserie dont elle était le pilier principal. Mais à côté de ça, elle était aussi capable de rêvasser durant des heures. Et même si elle parlait sur le ton de l’humour, Alexia la soupçonnait de vraiment regretter, parfois, de ne pas vivre dans un roman sentimental.

Mei se pencha par-dessus son épaule pour faire défiler les photos sur l’écran et soupira.

— J’adore vraiment tes photos. Tu as des nouveaux clients, au fait ?

Alexia fit la moue. Elle avait mis en place un portfolio en ligne et un site Internet, espérant, à défaut de pouvoir travailler dans le métier pour lequel elle avait fait des études, au moins pouvoir se faire un peu d’argent avec sa passion pour la photographie – mais elle avait vite découvert que ce n’était pas l’idée du siècle.

— Je vais peut-être laisser tomber, lâcha-t-elle en tournant lentement sur place dans son fauteuil, lançant un grincement atroce dans la pièce. Ça ne fonctionne pas, soit les gens demandent des trucs chiants au possible, soit ils veulent renégocier le prix jusqu’à ce ça devienne ridicule. C’est pourri, Mei.

— D’un autre côté, tu n’es pas exactement la meilleure commerciale que je connaisse, alors franchement, c’est pas étonnant.

— Merci, vraiment.

— Oh ! lança soudain Mei avant de se tourner vers elle, les yeux étincelants. Par contre, tu sais ce que tu pourrais faire ?

— Retourner à pôle emploi ? Me reconvertir en plombier ? Plombière ? Ça se dit, plombière ?

— C’est un dessert, je crois. Non, tu pourrais allier les deux. Utiliser les réseaux sociaux pour te faire connaître, mais pas seulement en tant que photographe ! En tant que restauratrice, aussi.

— J’y suis déjà en tant que restauratrice, souligna Alexia en se retenant de grimacer.

— Tu parles, tu ne mets jamais ces comptes à jour. Ne mens pas, ajouta-t-elle d’un air menaçant lorsqu’Alexia ouvrit la bouche, je fais partie de tes abonnés, je te rappelle.

Alexia referma la bouche et haussa les épaules, essayant de ne pas se renfrogner.

— Non, je parlais plutôt de tes photos. Si tu parlais de ton travail grâce à tes photos ? Je ne sais pas, tu pourrais prendre le processus, faire des avant-après…

— Pour ça, il faudrait que j’aie du travail, répliqua aussitôt Alexia.

Mais l’idée de Mei était intéressante – elle y avait déjà pensé à plusieurs reprises, sans jamais avoir le courage d’aller plus loin, mais à présent le désespoir pourrait peut-être lui tenir lieu de motivation.

— Tu n’as pas tort… Je vais y réfléchir. Merci, Mei.

— Oh, je t’en prie. Bon, tu me dois ta part du loyer, maintenant.

Alexia lâcha un grognement devant l’air réjoui de son amie.

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VavaOmete
Posté le 06/05/2021
Hey coucou !
Ah, pas le temps de dire ouf que ta nouvelle histoire m'accapare déjà ! J'ai hâte de pouvoir tout dévorer ^w^

J'ai un peu bugué sur un passage dans ce chapitre : au tout début tu dis qu'Alexia n'a même pas encore transféré les photos sur son ordi et ensuite... on a l'impression que les filles regardent ces dernières sur l'écran d'ordinateur. Or après relecture, il n'est fait mention nul part du transfert, juste d'un café et du fait de regarder de nouveau les photos...
Du coup c'est peut-être juste moi qui ai mal compris, mais je trouve que ça prête à confusion.

A bientôt ^w^/ je retourne te lire !
Gwenifaere
Posté le 08/05/2021
Coucou ! Ravie de te retrouver par ici ^^

Merci pour cette remarque, tu as tout à fait raison. J'ai réécrit plusieurs fois cette partie du chapitre, d'où l'incohérence... mais c'est une bien piètre excuse ^^° Merci de l'avoir relevé, je vais pouvoir corriger ça !
Gabhany
Posté le 16/04/2021
Hello Gwenifaere ! J'ai bien aimé l'échange entre Alexia et Mei, cette dernière a l'air intéressante et j'apprécie de découvrir tout de suite ses contradictions ^^ Je continue !
Gwenifaere
Posté le 17/04/2021
Coucou ! Merci pour le com ^^ Contente que Mei te plaise, je l'aime beaucoup ^^
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