4. Une nouvelle vie

Notes de l’auteur : Hey ! Voici quelques petites question ^^ : Est-ce que ce chapitre comporte beaucoup de passages ennuyeux ? L'est-il dans sa globalité ? Les informations sont-elles difficiles à assimiler ? Mme Yedolson est-elle trop "méchante" ?

Bonne lecture !!

Chapitre 4

Une nouvelle vie

 

M. Olivertown s'était arrangé pour aller chercher les affaires de Judy au foyer sans que les pensionnaires n'aient trop de soupçons à son égard ou à celui de Kateline. Il leur avait expliqué que Kateline avait été adoptée. En revanche, il avait préféré laisser courir la rumeur que Judy s'était fait expulser de l'établissement.

Par ailleurs, les Yedolson avaient accepté d'accueillir Judy en attendant une autre solution, après de longues heures de négociation avec le directeur, au téléphone fixe des Travel. Ils avaient un fils, Arsène, qui avait eu sept ans le mois de juin dernier.

— Dépêchez- vous ! Nous allons arriver en retard !

Judy, perdue dans ses pensées, sursauta : Lunaé avait une voix drôlement forte pour son âge !

— Je suis prête, affirma Kateline, les épaules droites, tenant de ses deux mains sa valise noire.

— Alors monte dans la voiture.

Elles disparurent par l’entrebâillement de la porte.

À cause de l’arrivée imprévue de Judy par le portail, M. Olivertown avait laissé Kateline chez les Travel pour la nuit. Il avait ensuite effectué l’aller-retour au foyer du Petit Bois. Et aujourd’hui, il la laissait rejoindre le manoir des Yedolson avec Judy, et Lunaé en tant que chauffeuse.

Judy s'efforça de trier et de ranger plus rapidement dans sa valise les derniers vêtements que M. Olivertown lui avait rapportés. Elle avait une collection importante d'habits troués datant de sa vie avec ses parents. Tout ne rentrait pas. Des cabas s’entassaient devant le seuil de la chambre et elle ne devait emmener que sa valise. Les jeter lui paraissait insurmontables. C’était comme jeter le crâne d’un homme de Néandertal à la déchetterie. Sa maison avait été vendue par sa tante pour payer le foyer, et il ne lui restait plus qu'une misérable photo où elle posait à ses sept ans entre son père et sa mère avec un air heureux et… ces vieux vêtements. Les yeux de Judy s’attardèrent un instant sur le visage de sa mère, un sourire taquin et une chevelure blonde, des yeux noisette, et sur celui de son père, des cheveux noirs et des yeux gris foncé, une paire de lunettes. Ils lui manquaient.

Elle scella sa valise d’un coup sec. Lunaé et Kateline l’attendaient à l’intérieur de la voiture. Eustache n’était pas là : il restait surveiller la maison. Sur le moment, Judy n’avait pas bien compris une conversation. Ce serait à cause de certains « espions » qui farfouillaient dans les maisons lorsque leurs propriétaires s’absentaient. Encore des choses qui dépassaient son imagination…

Sans plus attendre, elle grimpa dans la minuscule deux-chevaux jaune de Lunaé, après avoir mis sa valise dans le coffre.

— Ah, bah, c’est pas trop tôt ! J’ai bien cru qu’on allait dormir ici ! plaisanta Lunaé en démarrant le moteur. Oh, cette voiture ! Non mais, j’te jure…

Lunaé lâcha plusieurs jurons en constatant que le moteur calait et sortit de la voiture.

Judy esquissa un sourire et, Kateline, une grimace agacée, assise sur le siège avant. Lunaé fronça les sourcils, un petit air malicieux accroché à la figure :

— Les filles, tenez-vous bien ! Ça va secouer un peu…

Les yeux de la vieille femme devinrent vitreux. Concentrée, elle leva une main. Judy jura en voyant un éclair électrique jaillir de ses ongles. Médusée, elle sentit l’énergie se déferler dans le moteur du véhicule et dans son squelette vibrant. Stupéfaites, elle et Kateline se cognèrent violemment la tête contre le plafond de la voiture.

Sonnée par le choc, Judy inséra sa tête qui tournait et l’élançait avec une force démesurée entre ses paumes ouvertes.

— Et voilà ! s’exclama Lunaé en claquant le capot, radieuse.

Elle croisa le regard étourdi des deux jeunes filles, et s’empressa de demander en enfouissant son postérieur dans le siège du conducteur, l’expression soucieuse :

— Rien de cassé… ? J’espère ?

Judy écarta le majeur et l’annulaire de son œil droit et la dévisagea, interdite :

— Si Zeus existait, il vous aurait changé en crapaud.

— Parfait ! Eh bien, en voiture Simone ! s’enthousiasma Lunaé, les doigts crispés sur le volant, comme s’il avait des jambes et qu’il pouvait lui échapper en courant.

 

* * *

 

Les yeux bleus de Judy, aux iris écaillées comme le givre, voyaient le paysage défiler sans qu’elle n’y prête la moindre attention.

Encore une nouvelle destination, de nouvelles personnes, un endroit nouveau qui allaient vite faire de changer ses habitudes et qui l’éloignaient de chez elle et de son passé un peu plus.

« Lâche prise, Judy, lâche prise, n’essaie plus de comprendre le bazar d’événements qui t’est tombé sur la tête. »

En vain. Judy n’arrivait pas à se concentrer, et elle n’y arriverait sûrement pas avec la flopée de pensées et de brouhaha incessant qui la submergeaient. La petite voiture de Lunaé faisait un tel boucan qu’elle ne s’entendait même plus parler. Les nids de poule cachés dans le macadam produisaient de violentes secousses quand les roues du véhicule passaient par-dessus.

Un vrai paysage de campagne montagnarde s’ouvrait devant eux. Cela faisait plus d’une heure que les pneus de la deux-chevaux parcouraient les chemins longs et sinueux des Illias. On se perdait dans la contemplation dans ses pentes escarpées et des aigles bistres qui tournoyaient autour de leurs pics acérés. Cette grande chaîne de montagnes c’était un peu l’équivalent des Alpes.

En contre-bas, Judy pouvait distinguer une ville étendue sur plusieurs kilomètres. Des montgolfières et de nombreux dirigeables survolaient les vastes forêts qui entouraient la citée. Judy pensait que ces monstres du ciel n'existaient plus à cause de l’accident enflammé de mai 1937 dans le New-Jersey. Les avions les avaient balayés du firmament. Mais apparemment, ce n’était pas le cas en Océotanie.

Dans les sièges métalliques capitonnés de la deux-chevaux, Kateline se rongeait les ongles comme si de rien était. Comme si c’était… « normal ». Judy se demandait si les pensées de la blonde coïncidaient réellement avec le visage qu’elle arborait.

Sur la banquette arrière, elle, Judy, paraissait plus en colère que perdue. Parfois de l’amusement se peignait sur son visage qui se reflétait dans le rétroviseur, tandis qu’elle laissait rebondir le bout de sa chaussure sur le dossier du siège avant. Kateline poussait des chuchotements énervés quand elle sentait la bottine appuyer sur son dos délicat.

La voiturette quitta la montagne et les routes rocailleuses : elle vira brusquement sur la droite, tirant brutalement Judy de ses pensées, puis roula en silence sur de l’asphalte grise, terne et lisse.

 

*

 

— Terminus ! Tout le monde descend ! annonça Lunaé à la cantonade.

La maison des Yedolson était bien plus grande que l'imaginait Judy. « Intimidante » était le premier mot qui lui venait à l’esprit. C’était une grosse demeure aux volets rouges, très différente de celle de Lunaé et Eustache, petite, fleurie et biscornue.

Une femme svelte, qui devait avoir la trentaine, attendait dans l’entrebâillement de la porte d'entrée, sur le perron. Un petit garçon lové dans ses bras dormait paisiblement, le pouce coincé entre les lèvres. Arsène, sans doute.

— Tiens, ta valise.

Lunaé la laissa tomber sous le nez de Judy. Celle-ci la rattrapa aussitôt, et s’apprêta à protester. Mais cette dernière ne lui accorda pas la moindre attention : elle discutait déjà avec la mère d'Arsène.

— Va falloir t'y habituer, lui souffla Kateline d'un ton narquois, en lui marchant volontairement sur les pieds. Laisse pas traîner tes grôles.

Judy la fusilla du regard, la main gauche serrée comme un étau autour de la poignée de sa valise. Elle soupira puis emboîta le pas de Kateline sur les marches en béton.

— Voici Judy, déclara Lunaé à Mme Yedolson.

— La petite imprévue... Entrez, je vous en prie.

Mme Yedolson avait prononcé ces trois premiers mots comme si cela était regrettable.

Elle fit un pas en arrière pour ouvrir le passage à Lunaé.

— C'est très gentil à vous, mais… j'ai de très urgentes affaires à régler. Bonne soirée et... et, saluez bien votre mari de ma part ! C’est important !

Lunaé s'éloigna, préoccupée.

— Entre, Judy. Tu n'as rien à craindre.

Mme Yedolson avait une voix grave et douce qui embaumait les oreilles d’une chaleur étrange.

— Quoi ? marmonna Judy en sursautant.

Elle venait de s'apercevoir qu'elle était restée seule, plantée comme une idiote sur le pas de la porte.

« Je crois que la honte m'adore. Franchement Judy, la prochaine fois, sois plus attentive ! »

« Il suffit d'un bruit de porte qui claque, d'un moteur qui démarre, pour que Lunaé disparaisse. Me voilà de nouveau dans les bras d’inconnus. Mais je la reverrai à Otaïla puisqu’elle est professeure là-bas. Je n’en suis pas si sûre. Il faudrait déjà que je passe ces fichus examens. BON. Assez apitoyer sur mon pauvre sort. Elle est COMMENT, cette maison ? »

Judy serra les poings pour s'encourager. Elle sentit la poignée rugueuse de sa valise râper sa main.

« Ah, toujours là. Je finissais par oublier que je portais quelque chose. »

Un grand escalier en colimaçon prenait pied à gauche du hall d'entrée, en face du salon et de la cheminée. Il montait en spirale vers l’étage. Judy entraperçut une longue table en bois qui s'étirait dans la largeur de la maison. Les meubles étaient semblables à ceux qui ornaient le bureau de M. Olivertown.

L'intérieur de la bâtisse était à l’image de sa façade : on se serait cru dans une maison bourgeoise d’un autre temps. Cela la changeait des meubles fades et sans goût du foyer, triste et lugubre comme du jus de chaussette.

Judy suivit Kateline et Mme Yedolson dans l'escalier. Elle laissait ses yeux errer sur les marches en chêne vernis. Ainsi rivée au sol, elle ne prenait pas le risque de croiser le regard rouge-orangé de Mme Yedolson. Dès que Judy l'avait aperçue, un sentiment de malaise s'était propagé le long de ses entrailles : cette femme ne l'aimait pas. Une évidence.

Judy percuta Kateline de plein fouet. La fille blonde s'était arrêtée pour laisser Mme Yedolson ouvrir une porte.

— Désolée, pardon, s’excusa précipitamment Judy. Erreur, c’était une…

La femme aux yeux rouges l’observait de si haut que Judy se ratatina. Elle aurait voulu disparaître sous le sol.

« Je dois dompter mes étourderies, sinon ils me mettront dehors. »

Judy s’imagina avec un bonnet sur la tête et une paire de panoufles sur le perron, ses bagages à la main.

« Nan, nan. Je ne les laisserai pas me faire ça. »

Elle renifla.

Kateline lui sourit, moqueuse, sitôt le regard de sa mère adoptive éloigné. Elle voulait faire bonne impression. Kateline était une jeune fille sage et distinguée dans le monde des adultes. Et Judy, l’idiote de service, peu importe le monde.

Elles entrèrent dans une pièce circulaire où un lit trônait. De grandes bibliothèques, un bureau et une armoire sur mesures épousaient le contour des murs. Comme chez Eustache et Lunaé, pleins de petites fenêtres de tailles et de formes différentes couvraient le mur du fond. Une source de lumière vive se déversait dans la pièce ; des fenêtres normales n'auraient pas données un tel résultat.

— Voilà votre chambre. Ton lit, Judy, est de ce côté.

Mme Yedolson leur fit signe de s'écarter et referma la porte d'un geste gracieux derrière elles. Un matelas à même le sol et grossièrement bordé s’étalait juste-là. Judy songea à Lunaé et Eustache qui s'étaient donnés tant de mal à l'accueillir, et eut un drôle d’air.

— Kateline, tu dormiras sur le lit du milieu. Je vous laisse, je vais aller coucher le petit.

La femme s'absenta, faisant onduler sa tresse châtain comme un serpent. Le bruit régulier de ses talons contre le parquet résonna dans le couloir silencieux, puis se tut.

Judy s'approcha du matelas. Il avait été rongé par les mites un peu partout. On pouvait voir les ressors qui dépassaient sur certains côtés. Les couvertures étaient déchirées : anciens édredons ayant perdu tout leur duvet. Seul le coussin paraissait intact. Elle espérait dormir dessus que temporairement. Elle le compara au lit de Kateline d'un œil critique. La tête de lit était en bois sculpté, les couettes blanches et moelleuses, le matelas neuf.

« Mmm, et là, je suis censée remercier les Yedolson de m’offrir l’hospitalité ? »

Judy posa sa valise et s'assit sur le matelas. Si elle devait trouver un adjectif pour le qualifier, elle emploierait le mot « dur ». Il était dur, très dur. Aussi dur que la pierre des marches qui menaient à l’entrée du foyer quand elle s’asseyait dessus, méditant sur la retenue prochaine en fin d’après-midi.

Au moins, elle ne dormait pas dans le jardin. « Il ne manquerait plus que je me caille les miches dans leur pommeraie riquiqui ! »

Judy éclata de rire, ce qui lui accorda l’attention étonnée et dégoûtée de Kateline. Le monde était si injuste ! Absurde.

Contre tout attente, elle adorait ce lieu, cette maison, cette chambre. Un sourire fendait ses taches de rousseur. Cette fois, même Kateline ne la dérangeait plus, ne l’oppressait plus de son regard brûlant de mépris.

Mme Yedolson revint, et en voyant Judy, interrogea Kateline en plissant son front lisse. La blonde lui répondit d'un air blasé et d'un haussement d'épaules contenus.

— Je m’appelle Margarita. L'enfant qui dormait dans mes bras est Arsène, mais Léo… hum… M. Olivertown vous en a déjà parlé. Fabrice, mon mari, est sur la trace d’un détenteur de pouvoirs en Asie. À la rentrée, il ira à Otaïla : il est le professeur de Trio de plusieurs élèves là-bas.

Mme Yedolson tapota l’étoffe de sa robe, et ses traits s’adoucirent :

— Et je voulais te dire, Kateline : ne m'appelle plus madame. J'aimerais que tu me tutoies et que tu m'appelles par mon prénom, s'il te plaît. Quant à toi Judy…, dit-elle en se massant pensivement les paumes. Je ne te connais pas et je voudrais que tu me vouvoies encore.

Ces dernières paroles refroidir Judy, malgré leur couleur et leur chaleur. Elle comprenait que Kateline puisse tutoyer Mme Yedolson, mais…

— Je demandais, commença-t-elle pour couper court à ses vilaines pensées, ce matelas… Je me demandais si…

Elle ne savait pas quels mots employer.

— Eh bien, Judy, ce matelas est ton lit, lui répondit Margarita Yedolson avec indifférence.

Judy leva un sourcil étonné.

— Que… quoi ?

— Ce matelas est ton lit pour le moment. Je ne peux pas monter un lit plus gros sans aide, tu comprends ? Outre cela, et si je vous faisais visiter la maison ?

Margarita Yedolson sortit dans le couloir. Les deux filles laissèrent leurs affaires dans la chambre et lui emboîtèrent le pas.

— La salle de bain et les toilettes sont au fond à droite et, de l'autre côté, ce sont les chambres, dont la mienne et celle d'Arsène.

Le couloir s’élançait sur toute la longueur du bâtiment. En son bout, une petite fenêtre éclairait les première marches d'un escalier.

« Un deuxième étage... Pourquoi dois-je dormir dans la même chambre que Kateline alors que la maison est si grande ? », s'interrogea Judy.

La réponse affleura de la bouche de Margarita Yedolson :

— L'étage du dessus est entièrement destiné aux recherches scientifiques. Le Champ de force qui permet à l'Océotanie d'être et de rester invisibles aux profanes a vu le jour ici, dans la maison de Jena Clastfov, il y a de cela presque quatre siècles. C'est une sorte de laboratoire qui prend tout l’étage supérieur. Nous n’avons que quatre chambres, la quatrième est réservée à Océane (elle posa d'un geste machinal la main sur son ventre). L'entrée au laboratoire est interdite, j'espère que vous vous montreriez compréhensives, termina-t-elle sur un ton d'avertissement.

Elle descendit d'une démarche déterminée les escaliers, sa robe de soie violette voltigeant tel un halo autour de ses mollets, les deux filles sur les talons.

Judy regarda avec plus d'attention le salon et la salle à manger. Les pièces étaient belles et spacieuses. Lors de son arrivée, elle avait plus observé l'extrémité de ses chaussures que l'intérieur de la maison. Dans tous les cas, Judy n'avait pas pris en compte l'espace des pièces, si grandes soient-elles. La cuisine était séparée par une porte vitrifiée de la salle à manger.

— Le repas est prêt, vous irez défaire vos bagages plus tard.

Margarita Yedolson désigna la longue table où trois couverts avaient été dressés.

Les plats étaient succulents, rien à voir avec les haricots beurres répugnants que distribuait le foyer du Petit Bois. Judy pensa à sa mère, la cuisinière de la famille.

— Kateline, Judy, notre ville Ewigeflame, est une ville du Feu, commença Margarita Yedolson de sa délectable voix grave, (elle posa sa fourchette). À l’époque, les détenteurs de pouvoirs étaient contraints de se marier en fonction de leurs connexions et, ici, vivaient les Maîtres du Feu. Je maîtrise le Feu et l'Eau, et j’ai hérité le manoir de mes grands-parents.

Elle se perdit un instant dans ses pensées.

— À Otaïla, il y a un professeur du savoir intérieur pour deux élèves. On appelle cela des Trios. C’est un voyant de la dimension des esprits – aussi appelé moine liseur du passé ou moine liseur d’âme, en l’occurrence M. Cube – qui choisit votre instructeur pour toute la durée de votre apprentissage à Otaïla.

Margarita Yedolson reprit sa fourchette et la planta dans une carotte. Cela remémora de drôles de souvenirs à Judy.

— Connaissez-vous l'histoire du vieux sage Sahô ?

Judy ouvrit la bouche pour exprimer son ignorance, claqua de la mâchoire puis secoua la tête, alors que Kateline prenait la parole :

— Oui, Margarita, je la connais.

— Je n'aimerais pas t'ennuyer, mais Judy ne la connaît pas du tout. Je vais la lui conter maintenant.

Son regard pénétrant se posa sur Judy. Celle-ci prit bien soin de l’éviter en fixant le bout de son index qui se baladait sur le bord de la table. Judy comprit que M. Olivertown avait dû enseigner beaucoup de choses sur la culture océotanienne à Kateline.

Margarita Yedolson fit une pause, pour manger, et Judy eut un sourire gêné tant le silence lui paraissait pesant.

— Écoute-moi bien, Judy. Ce que tu vas entendre ce soir est un chapitre essentiel de l'Histoire de l'Océotanie et est indispensable pour passer les examens d'Otaïla. Sur-ce, commençons :

« Il y a bien longtemps, un sage parvint au sommet de la sagesse. Il méditait souvent entouré d’eau, la source mère de toute vie.

» Quand je dis « au sommet de la sagesse », j’entends par-là qu’il a acquis une sagesse de l’esprit sans égal.

Un jour, dans un temple du Tibet, le sage s’installa devant une fontaine. Cette fontaine, il l’avait contemplée des années durant.

On ne sait pas comment, ni quand exactement cela s’est passé. On peut seulement affirmer que ce jour-là, une goutte d’eau qui jaillissait de la fontaine se déplaça en l’air et se posa dans le creux de ses deux mains jointe.

Ce fut l’Éveil. Le sage avait réussi l’exploit ! L'Eau répondait à sa volonté d’esprit.

» D’après nos connaissances, nous savons que l’Esprit de l’Eau s’est uni à celui du sage, créant de cette manière ce qu’on appelle une connexion.

Cet évènement majeur dans l’Histoire océotanienne fut nommé l’Éveil des éléments.

Les semaines s’écoulèrent et le vieux sage continuait, comme à son habitude, de méditer auprès de la fontaine. Le phénomène se répéta. Heure après heure, nuit après nuit, il renforça le lien qui l’unissait à l’Esprit de l’Eau.

Puis vint le deuxième Éveil. Celui de la Voyance Intuitive, un autre élément. De violentes intuitions ou visions se manifestaient pendant ou avant des événements majeurs de la vie. Il sentait l’avenir à travers des pressentiments.

Un jour de printemps ensoleillé, une intuition caressa son cœur, l’étrangla d’une grande terreur. Il sut alors qu’il devait sauver la vie de l’un de ses novices. Le grand sage fit ce que le destin attendait de lui et sauva son apprenti d’une mort assurée. Après cela, il s’employa jour et nuit à enseigner ce savoir et à aider ses élèves à développer leurs propres éléments.

» Les Esprits de ce qu’on appelle maintenant « les cinq Télékinésies » : la Terre, le Feu, l'Air, l'Eau et la Télékinésie des Objets ; « les trois Télépathies » : Végétale, Animale et Humaine ; « les deux Voyances » : Intuitive et Volontaire se lièrent de la sorte aux humains d’une grande sagesse. Puis, en approfondissant les connexions, on les transmit de générations en générations. À présent nous n’avons plus besoin d’être sage pour maîtriser un élément. »

Margarita Yedolson dévisagea longuement Judy.

— Lunaé t’a-t-elle raconté l’histoire des Clastfov ?

— Heu… Non…, dit Judy d’une voix éraillée. Elle m’a…

— Non ? Eh bien, je vais le faire.

« Yeird Clastfov était un grand chercheur d’origine italienne, pendant la Guerre des silences. Il était l'un des arrière-arrière-arrière… petits fils d’un apprenti inconnu du sage Sahô. Son principal but fut de dénicher les trous-noirs, et de prouver leur existence. Il n’y parvint pas vraiment. Il fut hué par tous les scientifiques océotaniens et sa réputation, bafouée. Il déménagea en Océotanie à l’âge d’une quinzaine d’années. Il supposa d’abord que c’était ces mystérieux trous-noirs qui alimentaient les dolmens et les menhirs en énergie blanche – une forme d’énergie qui alimente chaque foyer en Océotanie, à présent. Cette énergie est palpable par certaines personnes. D’après Yeird Clastfov, elle provenait des trous-noirs. Il pensait que les trous-noirs et les menhirs, les dolmens et certains vieux arbres entretenaient un lien malgré la distance qui les séparaient. Il énonça la théorie : Lorsqu’on rentre dans un trou-noir, on ressort par un trou blanc ; de cela résulte un trou-de-verre.

» Le trou-blanc est l’inverse du trou-noir, il expulse, vomi, tout ce que le trou-noir absorbe, dont énormément de lumière, d’où son nom. 

Il conçu les portails d'aujourd'hui, suite à des recherches qu’il mena toute sa vie sur la théorie du trou-de-verre. Treize répertoriés en Océotanie, et soixante-dix-huit autres dans le Monde Normal.

» Aujourd’hui, il nous est impossible de créer de nouveaux portails car ce savoir a disparu en même temps que leurs détenteurs. Pour qu'un portail fonctionne, il faut qu'il dégage de l’énergie. Voilà pourquoi on utilise des arbres centenaires, des dolmens ou des menhirs. L'énergie est assez puissante pour relier les continents et nous permettre les passages. Les portails s’ouvrent grâce à nos connexions et l’énergie qu’émettent les Esprits des éléments auxquels nous sommes connectés. On s’évanouit si l’on n’est pas habitué. Les profanes ne peuvent pas les emprunter parce que l’énergie produite par les éléments est indispensable, or ils ne possèdent aucune connexion, ou s’ils en possèdent, elles sont trop minces.

Jena Clastfov est la sœur jumelle de Yeird Clastfov. C’est elle qui a établi le Champ de force autour de l'Océotanie. Celui qui nous rend invisible au reste du monde.

» Comme je vous l’ai expliqué, elle l’a mis au point dans le laboratoire du dessus. Il n’est pas impossible que je sois l’une de ses descendantes. 

La mère d’Arsène avait une voix exceptionnelle : douce et grave comme du velours ou sèche et ardente comme une éruption volcanique. Judy était béate. Elle la regarda débarrasser son assiette et celle de Kateline dans un tintement de porcelaine, et disparaître dans la cuisine.

Saisissant que Mme Yedolson ne ferait pas de même avec elle, Judy prit ses couverts et l'imita, soulagée que l'attention de la femme se porte ailleurs. L'histoire du sage Sahô avait éclairée quelques pans obscurs qui constituaient l’Histoire de ce nouveau continent. Elle comprenait. Tout avait un sens, une logique. Un schéma se dessinait à coups de crayon hésitants dans sa tête embrumée. Tout était cohérent. Pour le moment.

 

*   *   *

 

Impossible de fermer l’œil pour Judy. Ses pensées se bousculaient inlassablement. Les ressors du matelas lui faisaient mal au dos, lui tiraillaient les omoplates.

Judy se retourna, se redressa, frappa son coussin, se jeta sur son matelas (au prix d'un beau bleu à la cuisse) : rien à faire. Finalement, elle s'endormit par terre, emmaillotée dans ses couvertures, tandis que Kateline ronflait paisiblement dans un lit de princesse.

 

 

 

 

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sifriane
Posté le 24/11/2020
Coucou Prudence
Ce chapitre n'est pas ennuyeux. Il y a beaucoup d'infos c'est vrai. Tu peux peut-être garder les infos sur les profs et les cours pour le jour de la rentrée, ça fera un peu moins à assimiler.
Mme Yedolson n'est pas si méchante, mais je trouve un peu cliché que Judy soit encore aussi mal traitée. J'aurais préféré une seule vraie pique méchante de sa part, cela aurait suffit je trouve. Quelques mots valent souvent plus que de longues descriptions.
Mais cela n'engage que moi.

Tu as oublié le P de pantoufle à un moment et d'autres petites fautes mais je lisais et je ne voulais pas m'arrêter.
Prudence
Posté le 24/11/2020
Mmm... oui, je comprends. Peut-être des descriptions plus subtiles ? Arff, je vais voir ce que je peux faire...
Ah oui, désolée pour les coquilles, je prévois de les passer au peigne fin à la fin de la réécriture, haha. Merci pour le P de pantoufles XD...
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