4 - Séraphin

Par Elodie

Lily ne s’était pas trompée. Elle retrouva un Séraphin fort satisfait de lui-même quand il lui ouvrit la porte de son bureau si particulier.

Séraphin était une personnalité atypique et son lieu de travail reflétait fidèlement cette identité totalement assumée. La première chose que l’on pouvait voir en s’y engouffrant – mot le plus fiable pour décrire la seule et unique manière de s’introduire dans un tel lieu – était un tableau de Courbet. Et non le moindre. L’Origine du monde se pavanait effrontément dans un cadre en bois doré sculpté, sans aucune pudeur malgré le passage quotidien d’individus de tous âges qui venaient consulter son propriétaire. Juste en dessous de cette œuvre d’art provocatrice, un simple clou accroché au mur tenait, suspendu par une ficelle, un dinosaure en plastique dont la gueule enserrait une petite clé. Autour du cou du diplodocus, une inscription indiquait qu’il s’agissait d’un passe pour les lieux d’aisance qui se situaient au bout du couloir.

Toujours dans l’entrée, un authentique meuble Louis XIV enveloppé d’autocollants en tous genres trônait aux côtés d’un portemanteau en forme de pommier et d’un distributeur de bonbons vintage. Sur l’antique console triomphait un sablier géant que Séraphin retournait à chaque fois qu’il accueillait quelqu’un, comme un rappel de la préciosité de son temps. Evidemment, l’humilité n’était pas la qualité première de ce personnage haut en couleurs.

- Lily, te voilà mais… tu es en retard, précisa-t-il les lèvres pincées en un sourire moqueur.

- Très drôle ! s’énerva-t-elle en fronçant les sourcils.

Mais qu’avait-elle aujourd’hui ? Tout l’agaçait… Il serait tellement plus facile de faire comme Séraphin ou Lucien et de s’amuser de la situation. Semblant comprendre que le cœur n’y était pas, son hôte adopta une attitude solennelle et l’invita à s’installer.

Après avoir épinglé sa veste à une pomme de la patère, Lily empoigna son sac et passa devant le sablier, faisant fi de son temps déjà écoulé de moitié, en direction de l’espace de consultation.

L’entrée abracadabrante ouvrait sur une pièce des plus bigarrées. Des fauteuils et sièges disparates entouraient une table basse en bois recouverte de traces de tasses à café. Au lieu de paraître négligé, cet ensemble de ronds brunâtres rendait le meuble, à l’origine plutôt fade, très esthétique et presque ensorcelant. Lily savait que cette incongruité mobilière en était sa raison d’être dans le bureau de Séraphin, ce dernier étant bien trop raffiné pour tolérer la moindre souillure accidentelle. Et puis, il ne consommait jamais de café. « Trop excitant ! » avait-il décrété. Le comble pour l’homme le plus stimulant qu’elle connaissait.

La table basse reposait sur un tapis tissé, râpé et délavé à force de passages, qui offrait une touche berbère à cet aménagement éclectique dont la seule règle résidait dans la diversité de ses origines. La panoplie des assises proposées aux visiteurs en était l’apothéose. Elles pouvaient, à choix, engloutir son occupant dans un mélange de coussins moelleux aux arabesques hindoues, permettre un meilleur maintien avec un dossier cuirassé et austère digne d’un couvent, atteler jusqu’à cinq personnes côtes à côtes le long d’un interminable sofa nordique ou encore proposer une position bouddhique sur un pouf à même le sol. Il y avait même des strapontins accrochés au mur sur le côté et un divan pour les adeptes de la position horizontale.

A l’exception du divan et du fauteuil au format familial, chaque assise jouissait d’un jumeau dans la salle.

Lors de ses visites, Lily choisissait systématiquement le même modèle que Séraphin qui, par conséquent, s’amusait à changer de place d’une séance à l’autre alors qu’elle savait pertinemment que son séant chérissait particulièrement la discrète chaise en bois recouverte d’un coussin finement brodé. Séraphin le cachait à tout le monde mais il souffrait d’une hernie depuis bien longtemps. Et rien ne valait une bonne vieille chaise bien traditionnelle pour soulager les lancées qui lui montaient le long de sa colonne vertébrale à force de rester assis toute la journée.

Alors que son dos hurla de douleur, il ne broncha pas quand il se laissa tomber sur le petit pouf en se frottant les mains. Avide de nouvelles révélations sur l’évolution des enfants que suivait Lily dans le cadre de sa consultation, il l’interrogea sans plus attendre.

- De qui vas-tu me parler aujourd’hui ?

- J’ai longuement réfléchi au milieu de la foule, dehors, et je voudrais plutôt te parler de quelque chose qui me préoccupe depuis quelques temps déjà…

Séraphin applaudit du bout des doigts, faisant tinter ses bracelets.

- Hahaaa, Lily cogite… je suis curieux… raconte !

Elle ne savait pas par où commencer et comment exprimer son sentiment sans être confuse. Séraphin sembla saisir ses tergiversations car il ajouta :

- Lance-toi, on mettra de l’ordre après, rappelle-toi…

Et il lui indiqua d’un geste gracieux la petite pancarte négligemment posée sur la table basse où était inscrit :

Si la vue d’un bureau encombré évoque un esprit encombré alors que penser de celle d’un bureau vide ?

[Albert Einstein]

Lily n’arrivait pas à démarrer. Le simple fait d’y penser lui donnait l’impression de régurgiter le lait du sein qui l’avait nourrie. Avec une grimace, elle vomit plus qu’elle énonça ses inquiétudes, comme des jets de mots brouillons et discordants sortant bien malgré elle de sa bouche. Une fois les vannes ouvertes, le flot de paroles ne s’arrêta plus jusqu’au moment où elle eut enfin épuisé tous ses tourments. A la fin de son laïus chaotique, elle se sentait vidée et fourbue, comme après une mauvaise grippe. Ses membres grelottaient, son front en sueur tambourinait, ses bras s’étaient recouverts de plaques écarlates et son cœur battait à tout rompre.

La pétillante malice de Séraphin s’était envolée quand il la questionna avec un sérieux qu’elle ne lui connaissait pas :

- Où est La Mouche ?

C’était ainsi que Séraphin surnommait le colibri de Lily. Ce sobriquet l’aurait certainement heurtée si son auteur n’avait été celui qui le lui avait offert il y a des années de cela. Lily savait qu’il portait une affection et une attention très particulières pour ce petit oiseau. La question ne lui parût pas moins inopportune pour autant.

- J’ai laissé Sagesse dans mon bureau…

- Pourquoi ? insista-t-il sur un ton incisif.

- Il était fatigué après ma séance avec Dune.

- Evidemment…

Séraphin avait rassemblé ses mains aux multiples bijoux et tatouages devant son visage juvénile, lui conférant un air profond que Lily jugea en parfait décalage autant avec son allure qu’avec les questions qu’il lui posait. Face à ce silence de plus en plus gênant, elle ne put s’empêcher de poursuivre d’une voix embarrassée :

- Je ne comprends pas bien où tu veux en venir ?

- Nulle part, répondit Séraphin dans un sourire bienveillant, si ce n’est que tu as besoin toi aussi de repos mais c’est bien là le problème, n’est-ce pas ?! Comment dors-tu ? ajouta-t-il immédiatement, soulignant le caractère rhétorique de sa question précédente.

- Bien… Moi ça va, ne t’inquiète pas, voulut le rassurer Lily. J’aimerais plutôt que tu m’aides à savoir si j’ai raison de m’inquiéter…

Séraphin sépara ses mains d’un geste d’impatience, chassant une mouche imaginaire.

- Là n’est pas la question.

Lily resta interloquée. Séraphin avait un esprit extrêmement rapide et arborescent, ce qui rendait sa lecture trop difficile. Les petites voix qu’elle saisissaient au vol étaient trop furtives et inextricables pour faire sens. En ce moment, elle ne comprenait pas du tout son inquiétude et, d’ailleurs, n’attendait pas de sa part qu’il détournât la conversation pour se préoccuper de son état de santé : là n’était pas le sujet aujourd’hui. Elle s’était donné beaucoup de peine pour s’ouvrir, le minimum de courtoisie de la part de son interlocuteur était de se pencher sur la question qui l’agitait, elle, et non celle qu’elle occasionnait chez lui, tout Séraphin qu’il était. Lily en avait marre de son petit jeu de devinettes.

- Pour moi oui, s’impatienta-t-elle.

Séraphin fronça ses sourcils finement dessinés et, se résolvant à ravaler des idées que Lily ne parvint une fois de plus pas à assimiler, entama un résumé qu’elle jugea incroyablement pertinent pour dire les propos anarchiques qu’elle avait rendus quelques minutes plus tôt.

- Très bien. Tu es préoccupée de la tournure que prend ton travail car on te demande de plus en plus, de manière sournoise et non officielle, de prioriser le développement des phénomènes pour une rentabilisation au sein de notre communauté plutôt que leur assimilation harmonieuse pour le bien-être des enfants que tu accompagnes. Et tu te demandes quelle attitude tu dois prendre face à ce dilemme, ton éthique s’opposant aux loyautés que tu as développées envers ton employeur ?

Un peu honteuse du manque de confiance qu’elle lui avait octroyé en l’accusant presque de ne pas l’avoir écoutée, Lily répondit un « Exactement » mi-franc mi-interrogatif.

- En ce jour de célébration de la Noble Cause, quelle meilleure attitude que de la remettre en question ?!

Si Lily ne connaissait pas les élans séditieux de Séraphin, elle aurait pu prendre cette remarque comme une remontrance.

- Tu en penses quoi, toi ? l’interrogea-t-elle.

- Je pense que toute idéologie a ses limites. La Noble Cause a proposé de valoriser les différences, de changer le point de vue commun sur ce qui était maladroitement appelé « les maladies psychiques » en les intégrant pleinement dans le bon fonctionnement de la société. En bref, d’exclure l’exclusion.

Lily sourit face au paradoxe mis en évidence par Séraphin.

- Mais, depuis cette mise en pratique et les premières apparitions des phénomènes qui s’en suivirent il y a quoi ? 400 ans, de l’eau a coulé sous les ponts. Subrepticement, notre compréhension des phénomènes est passée de « ho mais oui : la différence a du bon ! » à « comment faire sans elle ? »

- De l’acceptation à l’instrumentalisation, reprit Lily plus pour elle-même. Mais comment empêcher ça ?

- Pourquoi veux-tu l’empêcher ?

- Pour moi, l’exclusion ou l’intégration forcée, c’est du pareil au même : c’est mépriser les libertés individuelles !

- Qui souffre de ça ?

Prise de court par la question de Séraphin, Lily se mit à bredouiller :

- Heu ! Je… Eh bien, mes patients tout d’abord…

- Evidemment, mais encore ?

- Tous ceux qui n’ont pas vraiment eu le choix de leur profession étant donnée leur affinité avec l’un ou l’autre élément naturel.

- Tu as des exemples précis ?

- Pas forcément… J’imagine, voilà tout !

- Qui d’autres ?

- Comment ça ?

Ne comprenant à nouveau pas où Séraphin voulait en venir, Lily tenta une brève incursion dans ses pensées mais il le remarqua et la réprima :

- Voyons Lily, ce n’est pas très poli et tu n’as pas besoin de ça : ce n’est pas un casse-tête !

Elle avait néanmoins eu le temps d’attraper subrepticement la préoccupation principale de son mentor et en méditait les raisons. On en revenait donc là : Séraphin se faisait du souci pour elle. Mais pourquoi particulièrement maintenant ? Tout-à-coup, Lily comprit. Ce n’était ni un hasard ni une farce s’il l’avait faite venir précisément ce jour-là. Il savait que ce contexte de fête allait faire ressurgir ses doutes consciencieusement enfouis au fond d’elle-même et espérait qu’elle les partagerait avec lui. Car si Lily ne leur accordait pas de place dans son quotidien surchargé, ils la travaillaient bel et bien depuis belle lurette. Avec un soupir, elle admit presque à contrecœur :

- Moi. Oui, moi j’en souffre…

Après un silence introspectif que Séraphin respecta, elle ajouta, d’une voix à peine audible :

- Je ressens une énorme pression au niveau de mon travail. J’ai l’impression qu’on me dit à la fois de prendre soin de mes patients et de les intégrer au plus vite dans la vie active… C’est complètement contradictoire !

- Et tu t’épuises à trouver des compromis…

- Je ne sais pas, peut-être.

- Ce n’était pas une question.

Du même coup, Séraphin se leva et passa les dix minutes restantes du sablier à fouiller dans ses tiroirs encombrés à la recherche de quelque chose. Un papier. Ou un document officiel. Lily n’avait pas bien saisi. Et ses petites voix s’étaient rapidement mises à chanter une berceuse en boucle. Stratégie efficace. Et inquiétante. Séraphin cherchait à lui cacher son intention. Lily envisageait le pire.

Grommelant sur le Nettoyeur qui avait rangé son chaos organisé, Séraphin commençait à franchement s’énerver lorsqu’elle comprit enfin la teneur du sésame qu’il s’évertuait à récupérer.

« Non mais je rêve ?! Il n’a rien compris s’il croit que ça va m’aider… » s’angoissa-t-elle en se redressant sans plus attendre.

Prenant conscience que Lily avait découvert ce qu’il tramait, Séraphin la rejoignit en trois grandes enjambées et lui enferma délicatement ses mains dans les siennes.

- Lily, il faut que tu penses à toi.

- Je te remercie, Séraphin, mais la séance est terminée, voulut-elle esquiver en désignant le sablier d’un mouvement de tête.

- Baliverne !

Baissant les yeux au sol, Lily récupéra honteusement ses mains. Elle détestait inquiéter. Elle aurait eu mieux fait de se taire. Mais elle n’avait pas anticipé que la discussion prendrait cette tournure. Rejetant la proposition tacite de Séraphin de « faire une pause », elle le remercia encore une fois pour l’aide que lui avait apportée sa clairvoyance. Son résumé lui avait remis les idées en place. Elle n’en attendait pas plus.

Quand elle referma la porte du bureau, elle eut juste le temps d’entrapercevoir son mentor claquer le battant de son pupitre si violemment que le bouton se dévissa et tomba lourdement au sol.

Un peu sonnée par le spectacle de ce mouvement rageur, Lily se repassa l’échange qui l’avait précédé. Grâce à Séraphin, elle se sentait plus consciente de ses doutes et déterminée à en faire quelque chose de constructif. Désolée de l’avoir inquiété, elle se félicita néanmoins de lui avoir parlé. Une fois de plus, Séraphin s’était montré à la hauteur. Il finirait bien par se calmer, il n’y avait vraiment pas de quoi se mettre dans des états pareils…

Lorsqu’elle ouvrit la porte du Géopolis, Lily fut à nouveau envahie par l’ambiance saturée de réjouissances. Décidant de ne plus lutter contre ce bain de bonne humeur, elle se laissa porter par les flots de rires, cris d’émerveillement et chaleureuses poignées de mains alors que le locomoteur la ramenait à l’entrée de l’Académie.

- Mais maman, tu ne comprends pas, ça me fait mal…

- Arrête de pleurer Lily, je sais très bien ce que c’est, moi aussi je suis passée par là : tu dois te montrer forte et faire fi des petites voix, voilà tout ! Allez ! On y va maintenant.

- Je ne veux pas ! Je veux rester seule, je ne veux pas aller à la fête foraine. Il y a trop de gens… trop de gens qui souffrent, ça me fait mal.

Lily se réveilla en sursaut, frissonnante. Elle s’était assoupie sur le locomoteur et le climat festif l’avait ramenée bien des années plus tôt, alors qu’elle n’avait pas encore appris à contrôler les petites voix qui l’accablaient.

Chassant ce pénible souvenir de ses pensées, elle essaya de se repérer en scrutant de tous les côtés mais il faisait sombre et, avant même de recouvrer son sens de l’orientation, elle sentit le locomoteur s’arrêter sous ses pieds. Tout-à-coup, Lily constata qu’elle était seule sur l’escalier ambulant. Personne non plus dans les environs. Elle avait dormi tout l’après-midi, debout sur sa marche d’escalier à faire des tours à travers les bâtiments de l’Académie. « Punaise ! Mes patients !! » Lily s’en voulait à mourir. Elle s’était endormie alors qu’elle devait voir quatre nouvelles familles l’après-midi-même. Comment allait-elle rattraper ce retard ? Et, plus improbable encore, comment se faisait-il que personne ne l’avait réveillée ?! « C’est quand même un monde ! Je dors debout au milieu d’une foule et pas un seul citoyen pour s’en inquiéter… »

Ruminant son exaspération, plus envers elle-même que quiconque, Lily descendit du locomoteur et entreprit de se rendre à la station d’aéroplane à pieds. « Encore heureux, je vois l’Amphimax, je ne dois pas être trop loin… » Lily s’étonna néanmoins de l’absence totale de lumière, tant sur le bâtiment outrageusement décoré peu de temps auparavant que dans les allées du site. « Mais quelle heure peut-il bien être ? » Plissant les yeux pour distinguer où elle posait les pieds, Lily ne vit pas immédiatement le ciel s’éclairer de lumières multicolores, formant un bouquet pyrotechnique des plus resplendissants.

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DraikoPinpix
Posté le 27/06/2020
Coucou !
Séraphin est un sacré phénomène ! Rien que la description de son bureau est tellement jouissive à lire ^^ Et sa manière de parler... ^^
On en sait plus sur Lily, c'est intéressant cette particularité et ces bribes de son passé qui lui reviennent.
A bientôt !
Elodie
Posté le 10/07/2020
Bonjour, bonjour, bonjour,

Je réponds en une fois pour tes 3 commentaires dont je te remercie. J'aime le fait qu'ils soient également critiques et suis contente que ta curiosité reste attisée :-)

Raaah! Les longues phrases et les adverbes: mon plus grand combat! Ils me viennent spontanément et me semblent ensuite si indispensables.... Mais je prends note et vais tenter de m'améliorer!

Les personnages vont de plus en plus prendre forme au fil des chapitres, tout particulièrement Lily. Mais n'hésite pas à noter si tu as l'impression que ça traîne un peu.

Bonne suite de lecture et au plaisir de te relire à nouveau...
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