4. Rêvalités

Le Village de la Confrérie correspondait à l’idée que se faisait Mavel d’une cité médiévale. De grandes avenues pavées côtoyaient des bâtiments en pierre, et se rejoignaient au carrefour d’une vaste place centrale occupée par une fontaine de marbre. Un bassin d’eau claire encerclait une stèle gravée de ces quelques mots : « Des vestiges d’Arkane, nous perpétuons ses chimères ». Comme tout novice fraîchement débarqué dans le monde onirique, Mavel n'en comprit pas le sens. Il remarqua en revanche que les résidents du Village s'arrêtaient lorsqu'ils passaient devant le monument, et inclinaient la tête avec respect avant de reprendre leur route. Le garçon supposa qu'il s'agissait d'une coutume, croyance ou hommage qu'il comprendrait bientôt.

Les deux apprentis suivaient la vive jeune femme qui leur servait de référente, et observaient chaque détail de leur environnement. Ils croisèrent des gens souriants, qui sortaient de leur maison, y entraient, ou encore longeaient l’avenue en direction des boutiques, des restaurants, cafés ou salons de thé qui pullulaient sur l’artère principale. D'autres rues, plus étroites, sinuaient dans l’ombre des structures. Certaines servaient de raccourcis pour passer d’une avenue à l’autre, tandis que d’autres ne menaient qu’à des impasses. Mavel respirait l'air ambiant avec sérénité. Il se sentait apaisé. Était-ce parce qu'aucun véhicule, moderne ou ancien, ne circulait ? Ou seulement parce que les résidents vaquaient à leurs occupations sans porter des regards pleins de jugements envers les autres ? Le garçon fut très vite persuadé que le Village serait un lieu de vie enviable. La population allait et venait à sa guise, les maisons s’habillaient de fleurs aux fenêtres ou près de leur entrée. Des animaux communs comme les oiseaux, les chiens ou les chats, circulaient librement, tandis que d’autres, plus inhabituelles, attiraient l'attention de Piers qui s'extasiait à intervalles réguliers.

‒ Regarde ce petit machin, Mavel ! Ça existe pas dans le monde réel, un castor à piquants qui joue de l’harmonica ! s’exclama-t-il en pointant du doigt une créature qui correspondait exactement à la description.

Assis sur un tonneau et adossé au mur près d’une ruelle, l’étrange castor partageait sa musique aux passants. Mavel laissa échapper un rire de surprise. Il était vraiment doué !

‒ Il s’appelle Rody, commenta Raven. C’est un Rongical Pointu. Son jumeau, Teddy, préfère le banjo ! Enfin, t’excites pas dès que tu vois quelque chose d’inattendu, on y passerait la semaine !

Mavel et Piers promirent de se contrôler, sans vraiment y croire. Ils auraient préféré s’arrêter sur chaque détail extraordinaire pour l’examiner de plus près, mais ils savaient qu’ils auraient tout le temps pour ça durant les mois à venir. Une question taraudait néanmoins Mavel, et il hésitait à la poser à la Capitaine qui n’avait qu’une hâte : se débarrasser d’eux au plus vite. Il se lança malgré tout :

‒ Rody est un ami imaginaire, comme Bourgon ?

‒ Pas du tout ! répondit la jeune femme. C’est un être issu des rêves et de la créativité des gens. Quand quelqu’un imagine une chose dans le monde réel, elle prend forme sur le plan onirique !

Mavel se souvint des explications de Vecner, quelques heures plus tôt. Raven ajouta :

‒ Par contre, les Rêveurs ne peuvent pas les créer. On ne peut pas jouer avec les êtres vivants, ça fait partie des interdits. Et de toute façon, c’est impossible, je crois…

Piers suivait l’échange avec intérêt. Il plissa les yeux, comme si une idée l'avait soudain traversé, et tressaillit.

‒ Attends ! Si tout peut exister, ça doit être vachement dangereux, ici ! Les gens imaginent des choses effrayantes, parfois ! s'inquiéta-t-il.

‒ Je crois que le Village est un endroit sûr, le rassura Mavel, heureux de remarquer que les notions partagées par son oncle étaient encore claires dans son esprit.

‒ Ton pote a tout dit, La Trouille ! se moqua la jeune femme. Ces choses apparaissent ailleurs. Rien ne peut pénétrer le territoire de la Confrérie sans y être invité. Rien ni personne, d’ailleurs ! Tu peux baisser ta garde, aucun démon à six bouches ne viendra te dévorer.

L’adolescent blond s'offusqua d'abord du sobriquet employé par Raven, puis fronça les sourcils de concentration. Mavel devina qu’il essayait de se représenter la créature.

Bientôt, la Capitaine, lassée de jouer les guides touristiques, les ramena sur la place et se posta devant la fontaine.

‒ C'était mignon comme balade, mais je rentre au Bastion, maintenant ! Vous pouvez me suivre, ou continuer la visite sans moi ! proposa-t-elle.

Mavel était impatient de plonger dans les entrailles du Bastion, mais il s’était souvenu de quelque chose pendant les derniers mètres parcourus. Il devait s’occuper de quelque chose d’important !

‒ Capitaine ? Monsieur Fortesprit m’a évoqué une façon de communiquer avec l’extérieur. Tu sais comment on fait ?

Raven pointa du doigt un bâtiment dans le dos du garçon. Il se retourna. Il s'agissait d'une sorte de boutique à la devanture vétuste, située dans l'angle de l'avenue. Une pancarte fixée de travers au-dessus de la porte représentait le cadran d’une montre accolé au nom de l’établissement : "Le Coucou de Minuit". Mavel s'interrogea. Un horloger ? Il regardait forcément au mauvais endroit ! Il fit volte-face pour obtenir une explication, mais La Capitaine s’était déjà éclipsée. Il eut beau balayer des yeux le centre du Village, il ne l’aperçut nulle part. Pourquoi lui avait-elle désigné cet endroit ? Il soupçonnait sa référente de le mener en bateau, mais il devait en avoir le coeur net.

‒ Elle nous a lâchés ! s’indigna Piers. J’ai pas vu où elle est partie, désolé !

‒ Elle ne prend pas son rôle très au sérieux, grinça Mavel. Je vais jeter un oeil chez l’horloger, tu viens ?

La porte couina et actionna une clochette. À l’intérieur, des pendules tapissaient les murs, et des meubles instables supportaient une multitude de réveils et de montres en tous genres. Depuis l'entrée, Mavel aperçut une silhouette fondue dans l'ombre à l'autre bout de la pièce. Poussé dans le dos par Piers, le garçon amorça quelques pas hésitants dans l'antre poussiéreuse. Il distingua bientôt mieux la personne qui se terrait derrière le comptoir et les observait en silence. Ses cheveux étaient lisses, longs et noirs. Un chapeau digne des sorcières de contes trônait sur sa tête, des lunettes opaques cachaient ses yeux, et de grands pendants en forme d’oiseau terminaient ses oreilles. Le reste de son corps, enveloppé dans un enchevêtrement de capes et de bandeaux teintés du même violet sombre que son couvre-chef, demeurait invisible.

‒ Bonjour, vous êtes horloger ? demanda timidement Mavel.

Le commerçant esquissa un large sourire qui découvrit ses dents pointues, et s’inclina avec grâce.

‒ Bienvenue au Coucou de Minuit ! Je suis Minuit, l’humble propriétaire de cet endroit fabuleux ! Que puis-je pour vous, jeunes gens ?

Sa voix était grave et suave, douce et sympathique. Son accueil chaleureux contrebalança son aspect inquiétant aux yeux du jeune apprenti, qui se détendit.

‒ Je cherche des nouvelles du monde extérieur. C’est chez vous qu’il faut venir ?

‒ Évidemment, mon ami ! Autrement, à quoi serviraient les mille pendules que j’entrepose ici ?

« À indiquer l’heure ? » estima Mavel, perplexe. C’était la réponse la plus logique. Mais depuis son arrivée sur le plan onirique, la logique se trouvait reléguée à concept très relatif. Il garda sa remarque pour lui, tandis que Minuit poursuivait :

‒ Vous pouvez transmettre et recevoir des messages gratuitement ici, ou bien acheter un de mes bijoux pour communiquer depuis vos quartiers ! Les Coucous Voyageurs sont disponibles à partir de vingt Médailles !

Piers interrogea son ami du regard. Des Médailles ? S’agissait-il d'une sorte de monnaie ?

‒ Je suis désolé, monsieur, nous n’avons pas d’argent, nous venons d’arriver et…

‒ Oh ! Mille excuses ! bredouilla le commerçant. Vous êtes de nouveaux apprentis, suis-je bête ! Vous aurez tout le temps d’amasser des Médailles plus tard ! En attendant, mes Coucous en libre-service sont à votre disposition ! Qui souhaitez-vous contacter ?

Mavel remit ses interrogations sur les fameuses Médailles pour plus tard, et entreprit d’expliquer qu’il cherchait à joindre ses parents. Piers saisit l’occasion pour communiquer avec son grand-père, mais prévint :

‒ Je ne sais pas s’il sera disponible, il travaille tout le temps à l’atelier, et le téléphone ne fonctionne pas. Et le facteur oublie toujours de passer chez nous, on habite un peu à l’écart…

Minuit les conduisit vers le mur garni de pendules, et balaya ses doutes de la main.

‒ Nous sommes au Village, très cher, nous n’allons pas téléphoner. Choisissez un Coucou et actionnez la manivelle. Un tour suffira. Ensuite, fermez les yeux, et dès que l’oiseau chantera, pensez à la personne que vous souhaitez contacter, et transmettez votre message ! La prochaine fois que le destinataire plongera dans les bras de Morphée, il recevra votre message dans ses songes !

Les deux apprentis échangèrent un regard amusé. Communiquer avec le monde réel à travers les rêves de ceux qui s'y trouvaient ? Quoi de plus cohérent ?

Ils se postèrent côte à côte, et Minuit actionna les manivelles de leurs pendules. Mavel jeta un bref regard en direction de Piers, qui avait déjà fermé les yeux. Il fronçait les sourcils, très concentré, et ses lèvres bougeaient au rythme des mots qu’il se récitait. Le jeune homme l’imita. Un gazouillis d'oisillon résonna dans les profondeurs de son esprit. Il se représenta le salon de l’appartement, la main gauche instinctivement serrée autour du Dé qu’il portait au cou. Il imagina Pantoufle et Lyra sur le canapé, et leur raconta tout depuis son arrivée. Il leur assura qu’il se portait bien, que les gens lui paraissaient étranges, mais surtout sympathiques. Il leur avoua son appréhension face aux mystères de ce nouveau monde, mais affirma qu’il se sentait en sécurité. Puis il leur demanda s’ils allaient bien, et si les agents du Conclave s’en étaient allés. Il rouvrit finalement les yeux, et le chant d’oiseau s’estompa. Piers, qui avait terminé en premier, l’observait d'un air distrait. Le gérant claironna :

‒ Que les Coucous fassent le reste ! Vos missives sont entre de bons becs, les enfants. Revenez demain, et vous aurez probablement reçu une réponse ! Sauf si votre contact est insomniaque, cela va sans dire !

Mavel, exaltés par cette expérience, mais encore inquiet pour ses parents, interrogea Minuit à propos de la fiabilité de ce système :

‒ Les messages arrivent toujours à bon port ?

‒ En général ! Ils ne se trompent jamais de destinataire, si c’est là que se situent tes craintes ! Il arrive parfois que la personne soit tirée de son sommeil avant la fin du message. Mais c’est très rare, les Coucous sont malins, ils choisissent bien leur moment !

Mavel et Piers remercièrent chaudement hôte pour son aide et ses services. Ce dernier se mit à rougir.

‒ Je suis là pour ça, voyons ! Revenez quand vous voulez, et offrez-vous un de mes jouets lorsque vous disposerez de Médailles ! Ce sont les meilleurs Coucous du Village ! Et les seuls, pour tout avouer !

Le soleil s'enfonçait doucement dans les nuages qui enveloppaient les îles. Mavel et Piers ne sentaient plus leurs pieds. Ils avaient parcouru les axes principaux en long, en large et en travers, considérant que chaque détail du Village méritait leur attention. Sur la grande avenue, Rody enthousiasmait une petite foule grâce à son harmonica. Libres de l'écouter jusqu'au bout cette fois-ci, Mavel et Piers applaudirent la performance du Rongical Pointu, qui salua le public de courbettes avant de sauter de son tonneau pour s'aventurer dans un ruelle. Intrigués par ces passages peu empruntés, les garçons commirent l'erreur de l'imiter. Ils comprirent vite que s'orienter dans le labyrinthe qu'elles constituaient n'était pas à la portée du premier venu. Après avoir débouché trois fois sur des impasses, et perdu une demi-heure à chercher la sortie, une habitante potelée et rieuse les interpela depuis sa fenêtre. Lorsqu'elle comprit que les adolescents s'étaient perdus, elle descendit en hâte pour leur indiquer le chemin.

‒ Vous n’êtes pas les premiers à vous perdre ! Le Commandeur lui-même a erré une nuit entière dans ce dédale, lorsqu'il était plus jeune ! gloussa-t-elle.

Hilares au sujet des mésaventures de monsieur Fortesprit, ils poursuivirent leur visite en direction du grand pont de pierre qui reliait l'est du Village au reste de l’archipel flottant. À son embouchure, une pancarte annonçait : « Îlots suspendus ». Les garçons hésitèrent. La nuit approchait, et les territoires qu'ils observaient au loin semblaient vastes. Mavel doutait de son endurance, et Piers suggéra de remettre la visite des îlots à un autre jour.

‒ On va se faire tirer les oreilles si on rentre trop tard ! Peut-être même que la Capitaine nous forcera à rester dehors. Je veux pas dormir dans une ruelle comme le Commandeur ! plaida-t-il.

Mavel remarqua cependant que son camarade lorgnait sur le pont et le vide vertigineux en contrebas.

‒ T’as juste la trouille de traverser ! le chambra-t-il.

Piers plaida coupable. Le pont était large, et sa solidité ne faisait aucun doute. Malgré tout, Mavel connaissait bien la peur, pour l'avoir expérimentée à de multiples reprises. Il savait que ce sentiment perfide passait outre la logique et la réflexion. Par respect pour Piers, il n’insista pas, et accepta de se diriger vers le Bastion.

Alors qu'ils revenaient sur leurs pas, Mavel reconnut deux des apprentis rencontrés au Bazar de Bourgon. Ceux qui, lors de le la formation des binômes, n'avaient pas daigné leur adresser la parole. Edwin, le garçon aux cheveux noirs, menait la marche. Loin du regard des instructeurs, il se pavanait à outrance et adressait des remarques condescendantes à propos de tout ce qu’il voyait. Emi, sa camarade, lui emboîtait le pas en compagnie d'un adolescent que Mavel n'avait pas aperçu au Bazar. Lorsque leurs chemins se croisèrent, Edwin toisa Mavel et Piers avec dédain.

‒ Tiens, voilà les clowns ! Mlle Soam a mis les cas désespérés ensemble, et les a confiés à la référente la plus naze ! Comment elle se fait appeler déjà, Vergil ? Capitaine Raven ?

Le troisième apprenti, un garçon solide au regard dur, haussa les épaules, indifférent. Les joues de Piers s’empourprèrent, et Mavel sentit la colère monter. Il n’était pas d’une nature impulsive, mais quelque chose le dérangeait. Il repensa à Paul, et comprit la source de son malaise. Il n’avait pas confié son avenir à la Confrérie pour se laisser malmener dès le premier jour ! Il avait laissé Paul et sa bande derrière lui, il prenait un nouveau départ, et pour que tout se passe bien, il devait répliquer.

‒ Edwin, c’est ça ? Si tu croises la Capitaine, tu lui diras en face, OK ? On viendra avec du pop-corn.

Vergil étouffa un ricanement, ce qui irrita son acolyte.

‒ Ça te fait rire, Khann ? menaça Edwin.

Mavel remarqua que ce nom lui était familier, et l’image d’un colosse chauve muni d’une épée gigantesque s’imposa dans son esprit. Il étudia Vergil avec attention. Aucun doute, il s'agissait bien d'un parent proche de monsieur Khann, l’instructeur en Duels et Survie. Vergil toisa Edwin, les bras croisés. L'apprenti prétentieux perdit de sa superbe et recula d’un pas, avant de se réorienter vers Mavel et Piers.

‒ Bon, je t’écoute ! Pourquoi on est des ratés ? enchaîna Mavel d’un ton provocateur.

Outre la colère qu’il ressentait, le garçon était curieux de comprendre les raisons cachées derrière le discours d’Edwin.

‒ J’ai entendu ton nom, tout à l’heure, Brassevin ! lâcha-t-il en prenant soin d’articuler le dernier mot. Et la seule personne qui porte le même est un pleutre qui se cache du Conclave depuis des années !

Mavel se raidit, et Piers lui saisit le bras. Il secoua la tête pour le dissuader de frapper. Mais ce n’était pas l’intention de Mavel. La mention du Conclave avait engendré chez lui une tension proche de la panique, qu'il s'efforça de contrôler.

‒ Mon oncle n’a rien d’un lâche ! Et qu’est-ce que tu as à voir avec le Conclave ? Siffla-t-il, le souffle court.

L’intéressé étouffa un rire, et répondit avec dédain :

‒ Rien, qu’est-ce que tu imagines ? Le Conclave est enterré depuis vingt ans. C’est pour ça que ton oncle est minable ! Il fuit un fantôme !

Mavel respira à nouveau. Edwin faisait fausse route à propos des gens qui tourmentaient Vecner, mais cela n'avait aucune importance. Conscient que son interlocuteur n'était rien de plus qu'un provocateur en mal d'ego, il réfléchit à un moyen de terminer cette discussion désagréable. Mais Piers, tout aussi concerné, intervint à son tour.

‒ Et pour moi, c’est quoi ton excuse, hein ? s’offusqua-t-il.

‒ Tu ressembles à un paysan, Winters. Et je n’ai jamais entendu ce nom, ce qui signifie qu’il n’y a pas d’autres Rêveurs dans ta famille.

Contre toute attente, Piers rougit. Edwin avait visiblement tapé juste, et cela expliquait que le garçon soit encore plus perdu que Mavel depuis leur arrivée.

‒ Je vaux toujours mieux que toi ! cracha le blond, le poing serré.

‒ Je te crois sur parole, c’est pas difficile ! confirma une voix dans leur dos.

Ils firent volte-face. Une jeune fille se dirigeait vers eux. Elle était vêtue d’un pull rayé gris et d’un long manteau long au col évasé, et ses longues boucles rousses fouettaient l'air au rythme de ses pas.

‒ Dans sa famille, ils sont Rêveurs de génération en génération, poursuivit-elle. Il imagine que sa lignée le rend supérieur. Ce qui est très drôle, quand on sait que son père s’est vu refuser trois fois un poste d’instructeur ici ! C’est ce qui heurte ton orgueil, Dugrimoir ?

Edwin s'empourpra de rage, et ouvrit la bouche sans parvenir à émettre un son. Ses yeux lançaient des éclairs. Mavel et Piers ne purent réprimer un sourire satisfait. Ils ressemblait à un poisson rouge en colère. La jeune fille s’adressa cette fois à Vergil :

‒ Pourquoi tu traînes avec ce crâneur, Khann ?

‒ Edwin et Emi sont supervisés par Esther, comme moi. Faudra bien qu’on s’entende…

Il soupira à la fin de sa phrase. Cette perspective ne générait chez lui aucun enthousiasme. Puis il ajouta :

‒ T’as peut-être pas percuté, d’Avenin, mais ces deux-là sont les nouveaux protégés de Raven.

Surprise, elle braqua son regard sur Mavel et Piers, qu'elle inspecta de la tête aux pieds.

‒ Je m’en accommoderai ! déclara-t-elle. Dans ce cas, on va rejoindre la Capitaine ensemble. Vous devez déjà savoir qu’il vaut mieux éviter de la mettre en colère, elle est un peu… soupe au lait  ?

Elle contourna l’autre groupe d’apprentis, et Mavel et Piers, trop heureux de se débarrasser d'Edwin aussi facilement, lui emboîtèrent le pas. Le jeune Dugrimoir leur décocha un regard furieux, mais n'osa pas s'interposer. Lorsque Piers passa devant Emi, cependant, elle le bouscula, feignant une maladresse, et lui offrit son plus beau sourire, avant de sortir de son mutisme.

‒ On va se revoir, tous les deux ! murmura-t-elle à son oreille.

Mavel et Piers s’éloignèrent jusqu’à perdre l’autre groupe de vue. La jeune fille qui les guidait questionna Piers au sujet des mots prononcés par Emi. Ce dernier assura qu’il ne la connaissait pas, mais ajouta que si Edwin se contenter d'être détestable, il trouvait Emi effrayante. Mavel ne pouvait qu'approuver. Ce sourire charmeur, suivi d’une menace à peine déguisée, annonçait le coup d’envoi d’un jeu malsain, dont ils se seraient bien passés en ce premier jour.

Mavel et Piers traversaient le pont-levis qui rattachait la place du Village à l’enceinte extérieure du Bastion, accompagnés par la jeune fille qui était venue à leur secours. Elle s’appelait Gabrielle d’Avenin, et entamait sa seconde année d'apprentissage. Elle aussi se trouvait sous la tutelle de la Capitaine.

‒ Dis, puisque tu connais déjà Raven, tu sais pourquoi Edwin en disait du mal ? s'enquit Mavel.

Elle leur expliqua que les référents étaient en général responsables de trois apprentis au minimum, mais que Mlle Soam jugeait Raven trop imprévisible, et l’avait mise à l’essai l’année précédente, en lui confiant une seule apprentie : Gabrielle.

‒ Les référents sont désignés chaque année par la réunion d'un comité. Le père d’Edwin en fait partie. Il s’est sûrement opposé à la nomination de Raven cette année, sans obtenir gain de cause.

Elle leur conseilla de ne pas prendre Edwin et sa bande trop au sérieux.

‒ Ils sont un peu en avance sur vous, car ils connaissent bien le plan onirique, mais ça n’en fait pas des génies ! Vergil Khann, à la limite, pourrait m’inquiéter, mais il n’est pas méchant, et avec un père instructeur, il ne peut pas se permettre le moindre écart de conduite, le pauvre !

Ils approchaient désormais de l’entrée du Bastion. Plutôt que d'en franchir les lourdes portes en chêne, ils se dirigèrent vers une étendue d'herbe à proximité, et s'installèrent à même le sol pour faire plus ample connaissance. Mavel appréciait beaucoup la jeune fille, qui se révéla rassurante, sympathique et joviale. Elle était tout ce qu’il aurait attendu d’une référente, et lui fit remarquer qu’elle assumait mieux ce rôle que Raven. Gabrielle accepta de bon cœur le compliment, mais prit la défense de sa tutrice.

‒ Ne lui en tenez pas rigueur. Quand elle joue à la méchante, c’est pour se protéger. Je parie qu’elle vous a déjà menacé d'un plongeon dans la mer de nuages ?

Ils acquiescèrent et Piers laissa échapper un frisson craintif.

‒ Dans ce cas, laissez-moi vous expliquer un truc : les nuages autour de l’archipel, c’est comme un sol mou, on ne tombe pas au travers. Le Village est un espace très sécurisé. On peut se blesser en pratiquant les Arts oniriques, évidemment, mais à part ça, vous ne risquez quasiment rien !

Piers sembla revivre, tout à coup. Il souriait à pleines dents, comme lors de leur rencontre, ravi d’être débarrassé de cette phobie de tomber dans le vide infini qui englobait la contrée. Mavel apprécia l’analyse de la jeune fille à propos de Raven. Il voyait désormais la Capitaine d’un autre œil. Elle employait un mécanisme d’autodéfense comme un autre, et il connaissait bien ça, lui qui vivait reclus dans les livres et les jeux pour oublier le monde extérieur depuis des années. 

Désormais, Mavel avait hâte. Il avait hâte de visiter chaque recoin du Village, et de commencer les cours. Hâte de passer plus de temps avec Gabrielle et Piers, d’apprendre à les connaître, car pour la première fois depuis longtemps, il était en compagnie de gens compréhensifs et bienveillants. Pour la première fois depuis Freddy, il envisageait de se faire des amis. Puis, pendant qu’il se laissait aller à ce bien-être, le ventre de Piers gronda. Et Mavel révisa ses priorités. En fait, il avait hâte de manger.

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LionneBlanche
Posté le 03/01/2023
Coucou, Tom ! Me voilà enfin pour la suite !

J’avais envie de découvrir les lieux, et tu as exaucé mon souhait, bon, il faudra attendre la suite pour le Bastion, mais j’ai de belles images en tête et j’imagine parfaitement le décor. Il promet une magnifique histoire !

Bon, la capitaine les a très vite lâchés, mais ce n’est pas étonnant au vu de son implication. C’est chouette, cependant, qu’on découvre la raison de ce qui, au final, n’est qu’une apparence et de la défense. J’aime beaucoup ce genre de mise en lumière ;
J’ai trouvé très malin la communication par rêves. Et du coup, le message ne se faisant pas en direct, l’horloge semble plus logique, ainsi que le terme « minuit ».

J’ai beaucoup apprécié aussi que Mavel réplique face aux garçons, qu’il décide de se défendre. Et puis c’était bien trouvé. Bon, je ne suis pas sure du tout que ça suffise, mais au moins, il ne se laisse pas faire.

La jeune fille qui les a sauvés promets d’être d’un grand secours en plus d’une amie. Comme elle connait déjà les lieux, elle va pouvoir les guider et elle a l’air très gentille.

Par contre, j’ai eu un peu de mal avec le passage du castor, à comprendre l’interdiction de les créer alors qu’ils sont issus des rêves. Parce que, du coup, je me dis qu’ils sont bien créés par les rêveurs… C’est le fait qu’ils n’en aient pas l’intention qui change les choses ? Qu’ils ne le font pas délibérément, ou, vraiment, je suis passé à côté d’une info ou je l’aurais oublié ? peut-être aussi que je saisirai mieux la nuance plus tard…
« Mavel et Piers remercièrent chaudement hôte pour son aide et ses services. Ce dernier se mit à rougir. » Leur hôte ?

En tout cas, j’ai hâte de découvrir la suite ! Le Bastion, les cours, encore plus d’univers ! Cette histoire et prometteuse et je te dis donc à bientôt ! Ah, et bonne année aussi ! 😉
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