4 - Les résultats (partie 1)

Levan ouvrit les yeux en gémissant. La lumière du jour qui filtrait au travers des rideaux ravivait la migraine qui le tenaillait depuis la veille, jour de l’épreuve. Le jeune homme redressa la tête vers le réveil posé sur la table de nuit. Les aiguilles indiquaient qu’il était quatorze heures passées. Il avait dormi pendant presque vingt-quatre heures, pourtant, il se sentait toujours aussi fatigué. Cependant, il ne s'en inquiéta pas longtemps : on lui avait dit que ce genre de douleurs étaient courantes, après l'épreuve.

            Levan s’assit sur le bord du lit avec des gestes lents. Il vit alors que le verre d’eau contenant une aspirine, qu’il avait mis à dissoudre avant de se coucher, était toujours là. Le médicament s’était déposé au fond du verre. Le jeune homme haussa les épaules et mélangea vaguement le tout, avant de boire d’une traite. Ce simple geste lui provoqua une nouvelle vague de douleur.

            Il remarqua alors que l’autre lit de la pièce était vide. Levan se leva et posa la main sur les draps. Ceux-ci étaient froids, Mane était donc parti, probablement en meilleure forme que lui. Levan se dirigea vers la fenêtre et ouvrit les rideaux. Dehors, le ciel était d’un gris entrecoupé d’éclaircies.

            On frappa soudainement à sa porte. Levan fit « oui » d’une voix enrouée. Aldarian entra. Levan devait sans doute afficher une mine effroyable, pâle et maladive, car le visage de son ami se fit soucieux.

            – Whao… Tu te sens bien ? De tous ceux qui sont passés hier, tu es le dernier à être encore mal au point.

            – Ça va, articula Levan.

            Aldarian leva un sourcil sceptique, mais ne dit rien. Il s’assit sur le lit de Levan. Ce dernier le rejoint et appuya son dos contre le mur.

            – Tu sais où est Mane ?

            – Dans le salon du rez-de-chaussée avec Elia. Ils ont récupéré plusieurs cartes et plans de la capitale. Ils sont en train de planifier une excursion pour quand on pourra sortir.

            Levan eut un rire amusé.

            – Ça ne m’étonne pas d’eux.  

            Il vit soudain qu’Aldarian affichait une expression gênée.

            – Qu’est-ce qu’il t’est arrivé, hier ? Tu as mis du temps à revenir. Mane ne nous a rien dit de plus.

            – J’ai fait une réaction allergique au sédatif. 

            Levan se mordit l’intérieur de la joue. Il avait répondu trop vite, son mensonge franchissant ses lèvres sans qu’il s’en rende compte. Il était incapable de dire pourquoi il avait caché la vérité. Il n’y avait pourtant rien à savoir. Il avait passé l’épreuve, avait fait des rêves bizarres, et avait dormi pendant des heures, comme tout le monde. Pourtant, quelque chose de différent s’était produit. Mais Levan ignorait quoi. Ne saisissait pas. Or, il détestait ne pas savoir ou ne pas comprendre.

            – Tu es sûr que ce n’est qu’une histoire d’allergie ?

            Aldarian le fixait d’un air peu convaincu.

            – Comment ça ?

            Son ami haussa les épaules.

            – L’épreuve a secoué tout le monde. On a tous eu des hallucinations, des rêves étranges. Il y en a même deux qui se sont évanouis. Tu n’aurais pas fait un rêve étrange ?

            Levan rit jaune.

            – Étrange ? Al, tout ça, c’est étrange.

            Aldarian lui concéda ce point.

– Un problème durant l’analyse de ton aura, alors ?

– Je ne sais pas, j’étais endormi.

Son ami se passa une main à l’arrière du crâne. Les mèches argentées de sa chevelure furent parcourues de reflets brillants.

– Tu sais, je ne suis pas Mane, mais je suis ton ami. Si tu veux parler de quelque chose dont tu es gêné avec ton frère… Je suis là.

Levan ramena ses genoux contre sa poitrine.

– Je sais. Tu me l’as déjà dit par le passé. Mais il n’y a aucun problème.

Aldarian eut une moue et hocha la tête. Levan vit bien que son ami ne le croyait pas entièrement. Il se leva et se dirigea vers la porte.

– Je te laisse te reposer. Je vais dire à Mane que tu es levé. Si tu veux nous rejoindre, on sera dans le salon.

Il afficha un sourire amusé.

– Je te conseille de te dépêcher. Si on ne s’y met pas à deux pour les arrêter, Mane et ma sœur vont vouloir nous entrainer dans tous les recoins de la ville.

Levan eut une expression amusée.

– D’accord, j’arrive dans quelques minutes.

            La porte se referma. Levan soupira. Il avait hâte de connaitre les résultats et d’en finir avec toutes ces suspicions sur sa personne. Il avait besoin de se rassurer, et connaitre sa future – leur future caste, à Mane et lui – lui permettrait de lever enfin le voile sur les doutes qu’il entretenait à propos de son avenir.

            Il remarqua soudain que sa migraine s’était dissipée. Par mesure de précaution, il fourra la boite de médicaments au fond de sa poche, puis partit rejoindre le trio qui l’attendait.

 

            – Élia, si tu continues de faire ça, tu vas finir par passer à travers le plancher.

            La jeune femme leva vers son frère un regard interrogateur.

            – Tes pieds, précisa-t-il.

            Cordélia ne s’en était visiblement pas rendu compte, mais elle cessait de manifester son impatience par un mouvement ininterrompu qui consistait à se mettre sur la pointe des pieds et à rebaisser ensuite les talons de ses bottines, qui claquaient alors sur le sol en lames de bois, provocant un bruit sourd.

            La jeune femme se redressa, cessant de s’appuyer contre le rebord de la fenêtre, depuis laquelle elle guettait l’arrivée des Alchimistes, censés leur apporter les résultats tant convoités. Assis sur son lit, Aldarian lui murmura un « merci ».

            Levan enviait l’enthousiasme de son amie. À ses côtés, il sentait Mane qui s’agitait tout autant. Les quatre amis avaient commencé une partie de cartes pour passer le temps, mais l’avaient rapidement abandonné, au profit de l’impatience, de l’excitation, ou même de l’angoisse. Les morceaux de cartons marqués de chiffres gisaient toujours sur le plancher, attendant d’être ramassés ou repris en mains.

            Levan était un peu déçu qu’ils aient arrêté de jouer. Il commençait enfin à gagner.

            – Ils sont là !

            Cordélia s’était de nouveau penché au-dessus du vide, rejointe par Mane. Entre leurs deux têtes rapprochées, Levan aperçut un fiacre frappé de l’emblème des Alchimistes qui s’avançait dans la cour. La vue de l’œil et la main fit ressurgir les désagréables souvenirs de l’épreuve, survenue trois jours auparavant.

           Le regard de Levan fut soudain attiré par tout autre chose. Il n’y avait pas fait attention la veille, mais les chevaux qui attelaient le véhicules n’avaient rien de réel. Le métal avait été travaillé de sorte à suggérer la musculature de l’animal aux moyens d’arabesques et de courbes. L’acier qui les constituait rappelait la couleur de l’or patiné, tandis que leurs yeux étaient deux imposantes billes noires et brillantes. La fluidité de leur mouvement reproduisait cependant à la perfection l'attitude de véritables équidés. Le jeune homme ne peut s’empêcher d’être émerveillé devant ces créations entièrement mécaniques.

            Le véhicule s’arrêta devant la porte d’entrée. Une femme et un homme en descendirent, et Levan reconnut l’Alchimiste qui lui avait fait passer l’épreuve. Celui qui l’accompagnait portait un costume bleu marine de grande qualité, parfaitement ajusté à sa silhouette bien bâtie. Ses cheveux et sa barbe rousse, qui commençaient à blanchir, encadraient un visage aux traits sévères qui exprimait pourtant en cet instant une grande bienveillance. Levan reconnut l’un des Jumeaux qui avaient été élus au poste de Président, il y a bientôt quatre ans. Il n’aurait en revanche pas su dire s’il s’agissait de Parius ou de Jadonn Silvert. La dernière fois qu’il les avait vu, c’était lors de leur parution en première page, le jour de leur intronisation. Ils posaient alors avec leur prédécesseur, un Unique dont il avait oublié le nom.

Même de là où il était, Levan vit son regard bleu clair qui pétillait de joie à l’idée de révéler enfin leur avenir aux nombreux Jumeaux présents. Le Président invita l’Alchimiste à ouvrir la marche.

Dans le couloir de l’internat, Levan entendit des éclats de voix et des bruits de pas pressés. On avait vu le fiacre entrer et l’on voulait savoir le plus vite possible. Cordélia abandonna son poste d’observation et saisit Mane par le bras pour l’entrainer avec elle dans le couloir, non sans jeter un regard pressant à son frère et à Levan pour qu’ils en fassent de même. Les quatre amis se mêlèrent à la petite foule qui se massait dans les escaliers.

Au rez-de-chaussée, les portes du salon étaient maintenues fermées le temps d’afficher les résultats. Après plusieurs minutes passées au milieu des corps surchauffés par l’impatience, Levan, Mane et les Jumeaux Carmène purent accéder au salon. Le Président et l’Alchimiste s’étaient écartés contre un mur pour laisser passer tout ce monde. Personne n’eut le moindre regard pour eux.

Lâchant le bras de Mane pour celui de son frère, Cordélia fendit la foule avec grâce et aisance et se mit en quête de leur nom dans la liste alphabétique. Il ne leur fallut pas longtemps pour pousser un cri de joie. Ils revinrent en sens inverse vers les Jumeaux Saravel, qui n’avaient toujours pas pu s’approcher, préférant attendre que la cohue s’atténue. 

– Défenseurs !

Les Carmène s’étreignirent. Cordélia sautillait sur place et Aldarian affichait un sourire plein de fierté.

– Allez ! C’est à vous, maintenant !

La jeune femme poussa fermement les deux frères dans la foule. Levan ouvrit la voie en jouant des coudes et s’avança jusqu’à la catégorie des « S ».

Il fouilla la liste du regard, cherchant leur nom de famille parmi une dizaine d’autres. Après un rapide examen, il ne le trouva pas. Le jeune homme se rapprocha et lut de nouveau la feuille, avec plus de lenteur, mais il était toujours bredouille. Il lisait « Sahal », « Salleck » puis arrivait directement à « Swan ». Levan sentit qu’un nœud commençait à lui nouer l’estomac. À ses côtés, il vit le visage de Mane se parer d’inquiétude, puis secouer la tête d’un air négatif. Dans le doute, ils fouillèrent dans les autres listes, des fois que leur patronyme ait été écorché.

Rien. Les feuilles étaient vierges du nom des Saravel. Ils n’étaient nulle part.

Interdits, Levan et Mane revinrent vers leurs amis. La joie de ces derniers se dissipa lorsqu’ils remarquèrent leurs visages fermés et inquiets.

– Qu’est-ce qu’il y a ? fit Cordélia. Ça ne va pas ? Vous n’êtes pas contents du résultat ?

Elle posa une main réconfortante sur le bras de Mane.

– Il n’y a pas de résultat, laissa tomber ce dernier.

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Bleiz
Posté le 12/12/2021
Bonjour,
Je ne m'attendais pas à ce retournement de situation ! J'aime toujours autant l'histoire et là, je suis franchement intriguée. Je m'attendais à ce que Levan se trouve sur une liste différente de celle de Mane, mais pas à ça !
Il y a deux petites choses qui m'ont fait un peu tiqué pendant la lecture : la première est l'attitude de Cordélia et des garçons, mais surtout Cordélia. Tu lui as donné cette apparence élégante avec un caractère vif, ce que je trouve génial, mais là elle fait très gamine, sans avoir de quoi contrebalancer cette impression. Je ne retrouve pas les éléments descriptifs que tu mentionnais dans les chapitres précédents et qui lui donnaient cette vision que j'avais d'elle. Cela dit, c'est peut-être volontaire de ta part. Mais de façon générale, je trouve les personnages ici moins matures que ce qu'ils étaient avant, et je me retrouve à les imaginer plus jeunes.
La deuxième, c'est juste une phrase au début du chapitre qui pourrait être reformulée : "Mais puisqu’on lui avait dit que c’était normal, il ne s’en inquiéta pas." Peut-être remplacer par "Cependant, il ne s'en inquiéta pas longtemps : on lui avait dit que ce genre de douleurs étaient courantes, après l'épreuve." Plutôt comme ça, mais je trouve que ma phrase de remplacement est trop longue aussi, donc bon x)

Mais dans l'ensemble, je suis toujours aussi fan !
Benebooks
Posté le 12/12/2021
C'est vrai que j'ai peut-être mal dosé le caractère de Cordélia, mais je pense avoir réussi à la rendre plus adulte dans les chapitres suivants. Je vais néanmoins prendre ta remarque en compte, et je reformulerais tout ça lors de la réécriture !
Ciel
Posté le 30/11/2021
Hey, je te réponds sur ce chapitre car c'est ici que tu mentionnes les chevaux. :)

Je vais être honnête. Je pense que cette idée c'est toi. C'est ton écriture. Ca se sent. C'est ton imaginaire dans sa pure expression. Et, d'après mon expérience c'est là que l'on écrit le mieux. Mais c'est aussi là que l'on perd le lecteur.

Je reprends l'extrait :

"Il remarqua alors ce à quoi il n’avait pas fait attention plus tôt : les chevaux qui attelaient le véhicule n’avaient rien de réel. Leurs mouvements fluides et leur attitude reproduisaient celle de véritables équidés, mais ils étaient entièrement mécaniques. L’acier qui les constituait rappelait la couleur de l’or patiné, tandis que leurs yeux étaient deux imposantes billes noires et brillantes. Le métal avait été travaillé de sorte à suggérer la musculature de l’animal aux moyens d’arabesques et de courbes."

- Il remarqua alors ce à quoi il n’avait pas fait attention plus tôt" => c'est lourd, si tu remarques qqchose c'est que forcément tu n'y as pas fait attention plus tôt ;)
- les chevaux qui attelaient le véhicule n’avaient rien de réel. => j'en ferais une seule phrase, tu as une écriture incisive, assume -là, c'est beau :)

- Leurs mouvements fluides et leur attitude reproduisaient celle de véritables équidés, mais ils étaient entièrement mécaniques. => à l'inverse, pour créer du rythme je mettrais cette phrase à la voie passive car c'est du discriptif et ce sera plus clair : La fluidité de leur mouvement reproduisaient l'attitude de véritables équidés. Des chevaux entièrement mécaniques.

- L’acier qui les constituait rappelait la couleur de l’or patiné, tandis que leurs yeux étaient deux imposantes billes noires et brillantes.=> ça super, on sent que c'est vraiment toi.

- Le métal avait été travaillé de sorte à suggérer la musculature de l’animal aux moyens d’arabesques et de courbes. => je mettrais cette phrase au début, juste après "Les chevaux qui attelaient le véhicule n’avaient rien de réel."
Benebooks
Posté le 01/12/2021
J'ai retravaillé l'extrait selon tes conseils, n'hésite pas à me donner ton avis !
Edouard PArle
Posté le 28/11/2021
Coucou !
Je me doutais bien qu'il y aurait quelque chose d'imprévu, tu faisais bien mijoter le truc...
Je ne m'attendais pas à cette chute là, plutôt à quelque chose comme une paire de jumeaux intégrés chez les alchimistes ou bien la déception de Mane de ne pas finir aidant.
Cordelia défenseur n'a rien d'étonnant^^
Je suis pressé de voir ce qui explique la disparition des jumeaux des listes. Et je suis très intéressé aussi par les différentes formations que recevront les jumeaux selon leur caste ^^
Toujours aussi sympa à lire,
Bien à toi !
Benebooks
Posté le 28/11/2021
C'est marrant cette réflexion à propos de cordélia. Tu n'es pas le premier a la faire, alors qu'elle n'a pourtant pas beaucoup eu l'occasion de s'exprimer
A bientot XD
Edouard PArle
Posté le 28/11/2021
C'est pas faux^^ c'est vrai que j'avais cette impression sans forcément beaucoup d'éléments auxquels me raccrocher^^
Benebooks
Posté le 28/11/2021
C'est que j'ai bien réussi mon "show don't tell" ! XD merci tu m'as fait ma soirée *youpi*
Edouard PArle
Posté le 28/11/2021
ah ! ah ! Tant mieux alors^^
Emmy Plume
Posté le 25/11/2021
Helloooo

Enfin, la révélation... ou du moins pour une partie des personnages. Je ne m'attendais pas à ce que les Carmène obtiennent Défenseur, mais considérant Cordelia, ça me semble logique XD

Levan est dans le mal dans ce chapitre, et plus l'histoire avance, plus on sent la séparation des Jumeaux approcher.. j'ai hâte de voir comment ça va se passer !

Bravo et à bientôt ! =^v^=

Emmy
Benebooks
Posté le 25/11/2021
Merci XD
Les Carmène ont failli finir Bâtisseurs, mais je voulais une personnalité plus forte à Cordélia
robruelle
Posté le 20/11/2021
Et coucou !
Sympa l'idée des chevaux mécaniques ! J'ai bien aimé
Le chapitre s'arrête sur un cliffhanger sympa , j'ai bien envie de connaître la suite !
A très bientôt !
Benebooks
Posté le 21/11/2021
Merci :)
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