4. Le loup-garou

Par Visaen

— Vous êtes des soldats ? 

La femme du couple d'aubergiste me ramena à la réalité. Engoncée dans une robe en laine violette, ses bras charnus ancrés sur ses hanches, elle s’adressait à la tablée. Son regard vrillait d'un soldat à l'autre et l'agitation qui animait ses doigts trahissait sa panique. 

— Enfin, oui, je suppose, reprit-elle en butant sur les mots. Peut-être des mercenaires… pas méchants puisque vous escortez une dame.

— Que voulez-vous ?

Son regard s’arrêta sur le chef.

— Nous... nous avons besoin d’aide, dit-elle dans un murmure.

— Désolé. Nous sommes déjà en mission.

— S’il vous plaît. Il y a un…

Elle baissa considérablement la voix, de sorte à n’être qu’entendue par nous mais je crus lire sur ses lèvres loup-garou.

J’espérais me tromper, mais son trouble confirmait mon interprétation.

— Un quoi ? s’exclama Longs cheveux qui soit n’avait pas compris, soit ne voulait pas y croire. 

— J’y vais, déclara Bourreau en se levant.

— On nous a dit qu’il avait de la fièvre, expliqua l’aubergiste à son intention. On n’aurait jamais accepté un contaminé dans l’auberge.

Je me levai à mon tour.

— Attendez. 

À la lueur de ces nouvelles informations, je venais de comprendre qu’il n’y avait pas de loup-garou dans l’auberge. Du moins, pas encore. Elle avait mentionné un contaminé, soit un humain en voie de se transformer en créature. La guérison des contaminations par morsure faisait partie de mes dons de prêtresses. En théorie du moins.

 — Je peux le soigner, annonçais-je avec fermeté.

Mais mon bourreau traversait déjà le réfectoire à grandes enjambées en direction de l’escalier qui montait à l’étage. Je pressais le pas pour le rattraper, jupe relevée pour ne pas tomber.

Il n’eut pas à attendre l’aubergiste pour trouver son chemin. Un regroupement de personnes attendait devant une porte au bout du couloir. Il bouscula le groupe pour entrer, main sur le fourreau de son glaive quand une femme lui barra le passage.

— Je vous en prie, c’est mon fils, le supplia-t-elle.

— Vous mettez en danger tout le monde en abritant un contaminé ici, rétorqua t-il en la repoussant. Il faut s’en débarrasser.

Je me faufilais derrière lui. Les supplications commençaient à attirer l’attention. La plupart s'accordait à dire qu’il fallait éliminer le contaminé, d'autres restaient indécis, mais les protestations prenaient de l'ampleur et le nombre d'opposants grossissait face à la mère du contaminé, qui, seule et le visage strié de larmes, s'accrochait au chambranle. Je décidai d'intervenir.

— Attendez, vous ne pouvez pas faire cela !

— Je vais me gêner, rétorqua le soldat, son épée grossière en main.

— Je vous l’interdis, ordonnai-je dès lors qu'il s'apprêtait à nouveau à repousser la pauvre femme.

Fût-ce dû à mon ordre ou mon ton péremptoire, il s'immobilisa et se tourna vers moi. Je reculais d'un pas. Maintenant que j'étais parvenue à l'arrêter et qu'il daignait enfin me considérer de son regard incendiaire, j'étais prise au dépourvue tant je ne m’étais pas attendue à l'entraver dans son élan. 

Je comprenais alors qu'il ne m'écoutait pas par estime, mais contraint par mon titre. Sa colère transparaissait dans ses prunelles et sa mâchoire s’était crispée.  J'espérais lui faire comprendre que mon commandement n'avait rien à voir avec mon statut princier mais avec mon devoir de prêtresse. Toutefois, je ne pus que balbutier, interdite.

— Je suis une prêtresse.

— Être prêtresse ne fait pas tout. Il s’agit de contamination, rétorqua t-il d'un ton acerbe.

— Il n’y a qu’un Grand prêtre pour faire ça, commenta l'aubergiste derrière moi. 

— Je veux essayer.

Sa ligne de sourcils, froncée jusqu'alors, tressaillit. Son exaspération venait de monter d’un cran.

— Il s'agit d'exorciser une malédiction. Ce n'est pas un jeu, articula-t-il comme si j'étais idiote.

— Laissez-moi passer, le sommai-je, agacée par son scepticisme. Vous vous plaignez de ne pas faire votre travail en me servant de nourrice. Merci de me laisser faire le mien.

Il s’écarta en une feinte révérence.

 

J’entrai dans le dortoir et lui refermai la porte au nez pour m'y adosser aussitôt. Toute la pression accumulée face au soldat se relâchait pour laisser place à une pression d'un autre genre.

Car j’avais beau être une prêtresse, je n’avais jamais expié une malédiction.

Avant ce jour, je n’avais jamais pu approcher un malade. Le Grand prêtre Ignacius ne m'avait jamais évaluée sur ma pratique. J’étais seulement certaine de pouvoir faire apparaître la lumière céleste, le don des cieux.

Deux lignes de matelas meublaient la pièce, tous occupés par des blessés. Je n’eus pas à chercher le contaminé. La villageoise se jeta au chevet d’un enfant au teint blême.  Je l'y rejoignis.

— C’est votre fils ?

Je n’eus pour réponse que de retentissants sanglots qui eurent tôt fait d’inonder toute la pièce. Des geignements de protestation l’assignaient au silence, mais elle reprit de plus belle.

— Calmez-vous. Je vous en prie, j’ai besoin de me concentrer.

Je ne pouvais rien accomplir de bien avec cet état émotionnel fait d'irritation, de colère, de frustrations, mêlés à la fatigue. Ces émotions entravaient ma prière et mon don de guérison.

Je relevai le drap et à l'effroyable vision des quatre griffures rouge vif à travers le bandage, le rabattis aussitôt sur le torse meurtri.

C'était la première fois que je voyais une telle blessure, et je dus admettre que je ne savais pas comment la soigner. J’en éprouvais une honte coupable. Comment soigner semblable maladie ? La victime respirait faiblement et son visage devenait cireux.

Je comprenais mieux la réaction du soldat. Il avait pris la décision d'agir avec son seul outil : les armes. Mais j'étais une prêtresse et je devais guérir ce garçon. Peut-être qu’ainsi, la colère et la frustration nées de son impuissance se résorberaient d’elles-mêmes. Du moins, je l'espérais, car qu'était-ce que l'héritière au trône sans l'aval du peuple ?

J'étais moi-même frustrée et en colère. Jusqu'à ce jour, je m’étais refusé l'étude du bestiaire du mythe de Khalys, persuadée qu’étudier les créatures abyssales m’exposait à une forme de corruption passive. Terrifiée par les récits horrifiques sur les cachots que racontaient les servantes, j’avais décidé de ne voir que les promesses du mythe, que la beauté du Royaume sous le règne des cieux. Mais la réalité était tout autre. Depuis que Khalas avait réunifié Khalys, les créatures mythiques fourmillaient depuis les abysses et menaçaient le Royaume. Pendant tout ce temps, préoccupée par mes propres problèmes, je l’ignorais.

Aujourd'hui, je percevais les lacunes de mon ignorance et mon déni de la réalité m’explosait en pleine face. Je faisais face à une plaie doublée d’une contamination. Je fouillais ma mémoire à la recherche d’informations sur les loup-garous et visualisais grossièrement la page concernée : des créatures voraces, à en croire les crocs aiguisés qui béaient de la gueule du croquis lupin, mangeuses de chair animale et humaine, capables de déchiqueter à coup de griffes et de crocs la matière. La victime humaine, si elle survit, entame une longue et douloureuse transformation à son tour.

L’image me terrifiait et je soupçonnais mon imagination d’en amplifier l’horreur. Je ne pouvais en vouloir qu’à moi-même. C’était ma propre peur, cette angoisse infantile que la mort de Jaren avait laissée, qui me poussait à fuir tout ce qui touchait aux abysses. Car si j'avais pu voir en Jaren une âme troublée en quête de salut et non un absyan, je ne pus considérer aucune autre créature des cachots de cette façon. Un bref instant, Jaren fut l'espoir et la protection dont j'avais besoin. À sa mort, pour me sauver du désespoir et de la folie, j'avais décidé d'oublier les abysses.

 Ne pas dire leur nom, ne pas y penser, les dénier.

 

Pour autant, il y avait toujours le nom sacré de Khalas. Je fermai les yeux et fis le vide en moi. Les sanglots de la mère éplorée s’estompaient et mes pensées se tournèrent dans leur entièreté vers la guérison.

« Les cieux envoient ses prêtres servir Khalys au profit de la lignée royale du réunificateur, afin que son oeuvre s’achève. Au nom de Khalas le réunificateur, je fais de ma main l’instrument des cieux afin que son oeuvre se perpétue.

Ma main droite se nimba de lumière céleste. La lueur argentée révélait les lacérations rouges dans la chair lésée. Elles étaient si profondes que la guérison n’apparut pas tout de suite. Quand elle eut lieu, les berges meurtries de chaque griffure se consolidèrent en accéléré, comme tricotées  l’une avec l’autre autour du sang coagulé.

La mère émit un cri de joie. 

Incapable de partager son enthousiasme, je m’affaissais sous le poids de la fatigue, genoux sur le sol et bras ballants.

Une partie de mon énergie m'avait abandonnée, transférée au blessé sous forme d'énergie curative.

— Attendez. Il y a encore d’autres blessés, s’exclama-t-elle en se ruant vers la porte. Il faut que tout le monde voit ce miracle !

— Non. J’ai besoin de silence.

Ses yeux rencontrèrent les miens. Elle hésita, main sur le loquet puis pivota sur ses talons pour se rasseoir auprès de son fils. Je libérai mon souffle. J'avais craint la foule, et plus encore, de me confronter à nouveau à l'hostilité du soldat. Je n'avais plus la force physique et mentale de lui faire face. Je me détournai à mon tour de la porte en bois élimé, l’unique rempart qui préservait mon esprit de sentiments incompatibles avec la guérison, et consacrais mon attention aux soins d'autres blessés.

 

 

Je ne pus terminer mon ouvrage. À la frontière de l’évanouissement, j’avais quitté la salle des blessés sans répondre aux multiples sollicitations. Il me semblait bien qu’une foule attendait devant la porte, et le temps que l'on constate la guérison et vienne m’interpeller, j’avais déjà retrouvé ma chambre.

Éreintée, je m’écroulai sur le lit. 

Avec le recul, il me semblait évident que le corps était lié à l’esprit et que la santé de l’un débordait sur l’autre. Je déplorais d’avoir dû l’expérimenter pour le comprendre, comme d’avoir dû me confronter à la réalité pour découvrir la souffrance du royaume. 

Je soignais grâce à l’énergie céleste qui me venait par la prière. Là était la théorie. Désormais, je savais qu'elle n’était pas illimitée et qu’elle épuisait en parallèle mes forces physiques. Résultats : je me retrouvais étalée sur ma couche, épuisée physiquement et psychiquement.

Ironiquement, cette situation était pour le mieux. Être prêtresse de nom ne servait à rien. C’était précisément pour une soirée comme celle-ci que j’étais fière de servir les cieux.

Mes paupières me tiraillaient tellement que j’avais l’impression que des poches de cernes se traçaient sur mon visage. Je n’eus d’autres choix que de les fermer et m’octroyer un repos bien mérité.

 

Une lueur bleutée m’éveilla en douceur. Lentement, j'ouvris les paupières. L’éclat spectral de la lune filtrait depuis la fenêtre. Son aura flottait dans toute la pièce. 

Des chuchotements me parvenaient, rendus inaudibles par le son de ma respiration. Je m'efforçais discrètement d'atténuer mon souffle, et distinguais quelques mots éparses : « foutre dans »… « tout le monde »… « garou. »

Je ne savais pas lequel des trois hommes de mon escorte s’exprimait. À la tonalité grave de la voix et à l'accent âpre, je reconnus ce bourreau de jeune soldat. J’espérais qu'il ait appris mes guérisons et reconnaisse la véracité du mythe de Khalys. Qu’il admette qu'il n’avait rien d’une fable.

« Son souffle » … « voir comment elle va. »

Ces murmures aux sonorités soucieuses appartenaient à un autre des trois hommes. Le temps que j'en comprenne le sens, le soldat aux cheveux longs apparut dans le champs de vision de mes paupières entrouvertes. 

Il eut le temps de croiser mon regard avant que je ne ferme les yeux. J'espérais toutefois qu'il n'y ai vu que du feu. Je ne voulais pas me confronter à eux dans ma position de faiblesse.

 — Elle est réveillée, annonça t-il à voix haute.

J’ouvris les yeux à contrecœur et me redressai tandis que les deux autres se rapprochaient de la bordure de lit.

— Comment vous sentez-vous, Princesse ? demanda leur Chef.

— Bien, répondis-je, la bouche sèche et amère. Je m’humectai les lèvres et glissai mes jambes sur le rebord du lit.

— Nous nous sommes permis d'entrer, nous nous inquiétions pour vous.

Je levai la tête, dubitative, et regrettais déjà de les avoir invités à entrer plus tôt. Si j’avais trouvé étrange leur réticence à partager la même pièce que moi, elle aurait été bienvenue désormais.

Qui plus est, un simple coup d'œil suffisait pour remettre en question leur inquiétude pour moi, en témoignait l'air lugubre du plus jeune des soldats resté en retrait. Je les soupçonnais plutôt de vouloir me surveiller.

 — Vous avez fait forte impression.

Comme je m’y attendais, le ton de leur chef était lourd de reproches. Leurs trois paires de yeux me mettaient mal à l’aise. J’y lisais désapprobation, amusement et mépris. Je me raclai la gorge pour me donner contenance et m'enquis :

— Cela vous a-t-il posé problème ?

— Non. Mais on a jugé plus sain de rester auprès de vous et vous gardez à l’oeil désormais. Vous l’ignorez peut-être, mais les prêtres se font rares dans ces contrées, surtout ceux capables de guérir comme vous l’avez fait.

— Mais tous les prêtres soignent, répliquai-je sans comprendre.

— Non, réfuta t-il aussitôt. Seul un Grand prêtre peut guérir une plaie contaminée comme vous l’avez fait. Ils sont rares et obtiennent ce titre au prix de longues années à éprouver leur foi.

Je l’ignorais. Me concernant, malgré mon inexpérience, je savais que ma foi triompherait. Même le Grand prêtre Ignacius avait vu mon potentiel sans l’éprouver.

— Peut-être est-ce lié à mon sang... songeais-je à voix haute. 

Un héritage des Grinden.

— Il serait sage, votre Altesse, me coupa le plus jeune, que vos croyances erronées n’interfèrent pas dans notre mission.

Peut-être était-ce parce que je venais de me réveiller et que je n'avais pas eu le temps de me forger mon masque imperturbable, mais son mépris devint aussitôt contagieux. Une bouffée d’impatience m’enveloppa et, délaissant ma résolution à développer une bonne entente avec eux, je lui décochai un regard résolu.

— Et il serait sage que vous reconnaissiez que mes croyances servent le Royaume et lui apporteront le salut, répliquai-je sans ciller.

Il ne cilla pas non plus. Ses yeux noirs possédaient une froideur déstabilisante. Un mépris dépassionné, indifférent à ma personne. Un simple rejet de mon titre et de tout ce que j’incarnais.

— Ce qu’il veut dire, reprit leur Chef avec diplomatie pour dissiper la tension naissante, c’est qu’attirer l’attention n’est pas prudent. Comme je vous l’ai dit, les prêtres sont rares et avec tous les blessés qu’il y a, vous êtes comme un agneau dans une meute de loups.

— Et les loups, compléta le plus jeune qui faisait fi des efforts de son supérieur pour assouplir le fil de discorde entre nous, ne se contentent pas de donner un simple coup de griffe. Face à une meute, il ne reste plus rien à guérir.

Son faux air pédagogue me crispa. À croire qu’il s’était fait un devoir d’avoir le dernier mot. 

Je m'en voulais de me laisser affecter par un parfait inconnu, d'être considérée non pour qui j'étais, mais pour un statut princier que je rejetais moi aussi. Je ne pouvais pas me laisser atteindre par ses réflexions. Je me moquais qu'il crache sur ma royauté, mais témoin de mon don céleste, en me manquant de respect, il blasphémait sur le mythe de Khalys. Je ne pouvais le laisser agir de la sorte, car cette cause dépassait ma simple personne et impliquait les cieux.

Je savais que le peuple se détournait du mythe. C’était mon devoir de le lui rappeler. L’oublier, c’était laisser les abysses s’immiscer.

— Arrête d’embêter la Princesse.

Par pitié ou lassitude, Longs cheveux, qui semblait jusqu'alors se délecter de l'échange, me vint en aide. Trop tard. Je décidai de me défendre par moi-même, et le dissuader de m'asséner de nouvelles réflexions à l'avenir.

Je feignis l'indifférence et affichais un sourire amène.

— Merci de vous inquiéter pour moi.

Il haussa un sourcil, croisa les bras et se cala contre le mur.

— Vous vous fourvoyez.

— Ah bon ? Expliquez-moi donc.

— J'honore seulement ma mission, répondit le soldat qui fusilla d’un regard noir les deux autres en proie à un fou rire.

— Oh, c’est donc par obéissance. Merci quand même.

— Vous ne comprenez pas. Ce n’est pas par choix. L’avenir de votre royal fiancé et le vôtre m’importent autant que celui d’une truie qu’on emmène à l'abattoir.

Je ne trouvais rien à répondre, n'étant pas accoutumée à ces joutes verbales. J'avais souhaité l'agacer à mon tour, lui prouver que ses réflexions me laissaient indifférente. J'avais échoué. 

Je m’efforçais d’accuser le coup sans montrer qu’il m’avait blessée. Bien que sa colère soit légitime, je souffrais de la subir. Il dut juger que ce ne suffisait pas puisqu’il s’apprêtait à continuer sa tirade. Son chef l'en empêcha.

Ébranlée dans ma détermination, plus affectée que je ne l’aurais voulu, je lui demandai :

— Puis-je au moins savoir ce qui me vaut une haine pareille ?

Il répondit spontanément.

— Tout ce que vous incarnez. Vous reflétez tout ce que le Royaume n’a pas. La santé, la richesse, une naissance dorée, la vie.

— Vous avez la liberté.

Ce fut spontané, un souffle envieux. Je regrettais aussitôt ma confidence quelque peu égoïste, consciente que d'un point de vue populaire, la Princesse n'avait rien à envier à personne.

Il n’eut pas le temps de répondre qu’un craquement sourd retentit dans le couloir. Il s’arracha à mon regard et se tourna vers la porte en même temps que les deux autres.

De connivence, Longs cheveux mit sa main sur la poignée de la porte tandis que les autres tirèrent leur glaive de leur fourreau.

Leur chef me fit signe de me réfugier dans l’alcôve et de ne pas en sortir. Je suivis sa directive sans réfléchir et bondis du lit, manquant de renverser la bassine d’eau au passage. Je me rattrapai contre le mur et m’y adossai, sujette à un tournis vertigineux ; je n’avais pas récupéré de mes guérisons miraculeuses. Combien de temps avais-je dormi ?

Mes yeux s’attardèrent sur la fenêtre. J'adorais contempler le ciel, mais dans mes moments de trouble, le consulter devenait une nécessité.

Je me décidai à m'approcher qu’une salve de cris stridents me paralysa au mur, me faisant perdre le peu de courage qui me restait.

J'avais tâché de ne pas leur montrer mon désarroi, ce qui n'empêchait pas mes pensées de fuser au rythme effréné de ma pompe cardiaque.

J'étais en proie à une angoisse de mort imminente. J'imaginais que des monstres abyssaux voraces de chairs et de sang avaient infiltré l'auberge pour me traquer. À moins qu’il ne s’agissait d’ennemis de la couronne qui, ayant appris ma présence ici, étaient venus pour m’enlever ou me tuer ? Je m'étais montrée à visage découvert, il suffisait qu'une personne m'ait reconnue et ait lancé l'alerte.

C'est alors que les reproches du soldat firent sens dans mon esprit. Ma prestation de prêtresse guérisseuse nous valait peut-être des ennuis. 

 

Une bataille éclata au son de verre brisé, de craquements, de cris et de pas précipités. Paniquée, je fouillais l’alcôve des yeux à la recherche d'une arme ou de n'importe quoi qui pouvait s'y substituer. L’endroit ne contenait qu’une bassine, un bidon d’eau et un savon usagé dans un coin de mur. Toutefois, à un pas de l’alcôve, le châssis escamoté de la fenêtre attira mon attention.

Prenant mon courage à deux mains, je m'écartais de ma cachette, l'arrachai et retournai à mon coin de mur, le bout de bois brandi à bout de bras, à l’affût de la moindre intrusion.

Il fallait concéder à Gidéon l’efficacité de l’armée à protéger le palais car il n'avait subi aucune intrusion depuis son accès au trône.

Un homme surgit subitement devant moi. Je sursautai, l’arme au poing et reconnus le soldat aux cheveux longs. Celui-ci éclata de rire.

— Heureusement qu’on vous a demandé de ne pas sortir de là, fit le brun derrière lui sans cacher sa consternation, et avant que j’eus le temps de me justifier, il désigna la fenêtre tronquée de son index.

— Qu’est-ce que c’était ? demandai-je légèrement honteuse en abaissant mon bras encore tremblant.

— Un loup-garou, répondit leur Chef qui venait d’arriver.

Un frisson me parcourut de tout mon long.

— Comment est-ce possible ?

— Nous devons partir, déclara t-il d’un ton péremptoire sans répondre à ma question. 

Mais je ne bougeais pas et commençai à penser à voix haute.

— Je l'ai soigné. Ça n’aurait pas dû arriver.

Je m’appuyais de tout mon poids contre le mur et contemplais ma main droite. Avais-je échoué ? Je revoyais distinctement le visage du contaminé reprendre des couleurs et son souffle se régulariser. Y avait-il un autre contaminé caché parmi les malades ?

Il fallait me rendre à l’évidence. Je n'avais pas pu tous les soigner. J’avais gardé assez de forces pour retourner dans ma chambre, au dépend d’une dizaine de blessés que je n’avais pas pu visiter. Parmi eux avait dû se trouver le loup-garou en devenir. 

Comme s’il avait suivi mon raisonnement, leur chef valida ma réflexion.

— A croire qu’il en restait un. On a vérifié les autres blessés, on ne risque plus rien.

Longs cheveux disparut à l'angle et claqua la porte à son départ de la chambre. Sans doute allait-il s’informer de la situation dans l’auberge.

Bourreau ne décollait pas son regard de la fenêtre et son Chef restait planté face à moi, une lueur impatiente dans le regard.

— Où est-il maintenant ?

— On l’a mis hors d’état de nuire après son petit repas.

Je devinais que son sourire poli m’épargnait de sanglants détails. Mon propre repas remua dans mon estomac.

— Alors pourquoi partir ?

— Parce que les loup-garous n’agissent jamais seuls. Nous avons beau avoir vérifié les autres blessés, rien ne nous certifie que d’autres contaminés ne se cachent pas ici. Celui-ci a fait six morts à lui tout seul. De toute façon, vous avez trop attiré l’attention avec vos pouvoirs, des personnes désespérées pourraient être tentées de vous convoiter pour leur propre survie.

— Je reste ici les aider, déclara soudain le plus jeune, son profil découpé par le pâle rayon de lune qui traversaient les carreaux.

— A quoi tu joues ? s’agaça son Chef.

Il se détourna de la croisée et je sus que ce n'était pas l'esprit de contradiction qui animait sa décision mais une résolution sincère.

— S’ils subissent une nouvelle attaque, tous ces gens vont mourir. Je suis devenu soldat pour servir mon peuple, et ici se trouvent une partie des villageois du duché.

— Je te comprends mais...

— Il n’y a pas de mais. Je ne me suis pas enrôlé pour la famille royale. Surtout pas pour eux, s’indigna t-il, des trémolos d’accent provincial surgissant dans sa voix.  

— Arrête. Il ne s’agit pas de ça.

— Alors partez, intervins-je, lasse et épuisée. Je ne veux pas vous retenir. Je me débrouillerai seule.

— Sauf votre respect, vous n’êtes capable de rien toute seule, répondit le Chef.

Il s’était exprimé sans animosité mais ses mots furent aussi aiguisés qu’une lame dans ma carapace déjà émoussée. Même lui me jugeait incapable. Je connaissais au moins le fond de sa pensée. Cette situation me fatiguait, je voulais en finir.

— Non, partez. Je n’attend que ça. Dites que je me suis enfuie.

— Impossible, je ne vous laisserai pas faire, s’y opposa leur Chef.

Je fis un pas en sa direction. 

— Vous craignez le Roi ?

— Non. (Sa réponse fusa comme un automatisme. Ses yeux indiquaient le contraire.) C’est simplement que  vous n’y survivrez pas.

Mon visage se fendit d’incrédulité, le peu de retenue que je possédais s’effritait définitivement. Je réduisis l’écart entre nous d’un nouveau pas et le regardais yeux dans les yeux.

— Parce que vous pensez que je survivrai à Gidéon ?

Il parut déconcerté, l’incertitude troublant ses yeux verts.

— Mais que croyez-vous ? repris-je avec ardeur. Que la vie au palais est un rêve incarné ? Vous pensez être les seuls à mépriser la royauté ? Vous pensez être les seuls à mépriser Gidéon ? 

— Rien ne vous empêche de détourner l’armée, répondit le plus jeune qui daigna alors me regarder.

Je lui décochai un regard survolté.

— Détourner l’armée ? Vous pensez que c’est si simple ? Il ne me laisse rien faire, je ne peux rien contre lui.

Ce nouvel aveu incontrôlé, cette simple pensée à Gidéon éveilla ma rage. Je me tournais vers lui, les poings serrés comme si j’y contenais les dix-neuf années de haine accumulées contre Gidéon. Je digérais difficilement ce constant rappel à mon impuissance et ce mépris, surtout venant d’un soldat inconnu au bataillon. Lui, ce soldat, qui me regardait comme si j’étais une moins que rien. Ses yeux me renvoyaient le reflet de l’adulte que j’étais devenue, à des miles de l’enfant volontaire que j'avais été un temps. Une réalité que je ne supportais pas, que je ne voulais pas prononcer ni entendre. Je voulais seulement le faire taire. Il me dédaigna d'un haussement de sourcils et commença à articuler :

— Ou vous êtes simplement…

Trop rapidement pour que je me retienne, comme si mon bras s’était élancé tout seul, j’avais levé ma main droite pour le gifler. Mais il m’attrapa le bras avant qu'il n'atteigne son visage.

 La seconde qui suivit sembla durer une éternité. Abasourdie, la main tremblante, je saisis toute l’ampleur du geste que j’avais failli commettre avec ma main ; cette main que je dévouais aux cieux. Contre toute attente, le soldat s’abaissa jusqu’à poser un genou à terre, et tenant toujours ma main, acheva de dire :

— Simplement trop lâche.

Je sentis le contact brûlant de ses lèvres effleurer ma main. J’étais si stupéfaite que je ne réagis pas tout de suite. Ce fut quand j’aperçus une fulgurance dans la noirceur de son regard que je me soustrayais à son contact.

Dans l’infinitésimal croissant de lune reflété dans ses iris, ce que j’y voyais était-ce… ? Je ne voulais pas le savoir.

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booksdamadeus
Posté le 06/07/2020
Coucou ! Me revoici sous ce chapitre !
Des loup-garou !! J'adore ! J'ai hâte de voir quelles sont les autres créatures des abysses...
Grâce à cette contamination, on voit les pouvoirs de Salye à l'oeuvre. Je ne m'attendait pas à autant de puissance de sa part !
J'aime aussi son caractère qui se durcit, sa façon de se défendre face aux soldats qui sont contraints de la protéger.
Entre les phrases des soldats, les envies de Salye, n'y aurait-il pas une forme de rébellion contre Gédéon qui pointe le bout de son nez ? Peut-être qu'elle est présente depuis longtemps mais qu'on la découvre que maintenant, en même temps que Salye ?!
Je m'en vais de ce pas lire la suite ;)
MariKy
Posté le 05/07/2020
Chouette, des monstres ! Je ne m’attendais pas à entendre parler de loups-garou dans ton histoire, mais j’ai été agréablement surprise. Ça me donne envie d’en savoir plus sur toutes ces créatures qui infestent le royaume ! J’aime beaucoup la scène de la guérison, la magie de Salye est plus puissante que ce qu’on aurait pu imaginer et ça donne de l’espoir pour la suite…

Sur le style, quelques propositions de corrections :
La guérison des contaminations par morsure faisait parti de mes dons de prêtresses = partie
je ne m’étais pas attendu à l'entraver dans son élan. = attendue
je n’avais jamais expier une malédiction = expié
J’admettai en moi-même que c’était la première fois que je voyais une telle blessure. => j’admis. Sur la formulation, je ne mettrais pas le verbe admettre avec un fait, mais plutôt avec un sentiment : « C’était la première fois que je voyais une telle blessure, et je dus admettre que je ne savais pas comment la soigner… »
la colère et la frustration nées de son impuissance se résorberont => se résorberaient
Leur chef me fit signe de me réfugier dans l’alcôve et de ne pas en sortir. Je suivis sa directive sans réfléchir et bondis du lit pour rejoindre l’alcôve => pour éviter la répétition, tu peux enlever « pour rejoindre l’alcôve », qui n’est pas nécessaire
je n’avais pas récupérer de mes guérisons= récupéré
à des miles de l’enfant volontaire que je fus un temps = que j’avais été
Visaen
Posté le 06/07/2020
Corrections faites ! Merci encore. Et oui une histoire de monstres. J'appréhendais d'y intégré ces créatures populaires actuellement, et je craignais que leur image détériore mon roman à cause des clichés). Tu verras que ma crainte ne m'a pas bridé ahah. Le but du roman était de "recyclé" un ensemble de créatures et les intégré à une mythologie différente. Certaines ne sont pas développé de façon bien originale dans l'histoire, j'en ai conscience, mais j'aimais l'ambiance qu'elles créaient autour d'elle. De la même façon, le pouvoir de Salye est en effet puissant d'entrée, mais à l'instar de son titre, il ne la rend pas invincible compte tenu du contexte et de ses ennemis. A bientôt :)
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