4. La tentation du pouvoir

- Ah ! Te voilà enfin !

La porte s'était ouverte sur un jeune homme aux cheveux noirs et aux yeux d'un brun sombre. Habillé chic et décontracté, son costume noir contrastait avec sa chemise rouge vif et ses basket Adidas blanche. Si le parti voulait renvoyer une image jeune et moderne, pas de doute que Caspian Bellanger était l'image qu'il lui fallait.
Son regard se posa sur l'homme qui se tenait dans l'encadrure de la porte et il était sur le point de lui faire une blague sur son costume, mais une voix aigüe et enjouée, surgissant derrière son visiteur l'en empêcha.
- Bonjour mon chou ! Vorspiel sentit un bras s'enrouler autour du sien tel un serpent enserrant sa victime et alors il eut envie, par pur réflexe, de s'écarter rapidement. Mais ça faisait mauvais genre, pas devant lui, ni devant le reste du monde.
Caspian avait beau avoir à peine vingt-cinq ans, il avait suffisamment de retenue pour ne pas poser directement la question, il se contenta d'hocher la tête poliment avant de les laisser entrer en précisant à quel point il était content de les voir. La femme qui s'accrochait au bras d'Alexander desserra lentement sa prise, sentant sa victime sur le point de succomber et déclara avoir très soif avant de se diriger vers un charmant serveur au plateau de flutes à champagne pleines.


- Elle fait quoi ici, elle ? Lui lança-t-il soudain et le ton qu'il employait n'était pas des plus sympathique.


Il était difficile d'expliquer comment Alexander Vorspiel en était arrivé à cette situation. Réajustant ses lunettes sur le bord de son nez, il s'interrogeait sur la raison qui l'avait poussé à venir ici et surtout à l'emmener elle. A moins que ça ne soit elle qui l'ait amenée ici ? Car il fallait bien admettre qu'après tout ce qui s'était passé, Alexander n'avait plus mis les pieds à une réunion de parti depuis longtemps, très longtemps.
Et il était incroyablement mal à l'aise d'être là.
Surtout avec elle dans les pieds.
- Question suivante. Marmonna-t-il. Vorspiel n'était pas du genre très loquace pour ce genre de question, mais en dehors de cela, même s'il renvoyait l'image d'un homme glacial, il était plutôt sociable et même très sympathique pour ceux qui le connaissait bien. Ce sujet-là le touchait encore beaucoup trop pour qu'il en parle ouvertement, même à Caspian, de qui il était assez proche pour lui avoir confié la situation dans laquelle il était.

- Tu as ressorti tes costumes d'époque ?


Ses grands yeux bleus dévisagèrent le jeune homme, cherchant à comprendre ce qu'il trouvait de si vieux jeu à son costume. Sa chemise brune et son pantalon gris étaient assortis et sa veste d'un motif à tartan dans les mêmes tons
- De quoi tu parles ? Je n'ai même pas mis de cravate aujourd'hui ! Lança-t-il sur la défensive, comme si attaquer son costume c'était l'attaquer lui. Difficile d'ailleurs de ne pas l'être ici, dans cette salle, entouré de ceux qui jadis l'avait évincé. Caspian se contenta de rire en l'entrainant avec lui d'une main sur l'épaule.
- Je suis vraiment content que tu sois venu. Tu sais, après mon coup de téléphone j'ai vraiment pensé que tu ne viendrais pas.
- J'ai vraiment cru ne pas venir.
- Les vieilles rancunes sont derrière nous.


Vorspiel avala difficilement sa salive. Il n'était pas du genre rancunier, mais cette histoire lui était restée au travers de la gorge. Lui qui avait été fidèle à son parti depuis son plus jeune âge, qui y avait consacré sa vie, qui s'était même sacrifié pour le protéger, s'était retrouvé seul contre tous. Pire. Ils ont agi dans son dos, sans scrupule, pour faire en sorte qu'il soit rapidement mis sous scellé.
Son mode de fonctionnement, celui qui avait fait sa force et celle du parti pendant presque vingt-ans semblait ne plus convenir. Il faut dire que pour beaucoup de ses collègues, il était un adversaire insupportable.
Et il devait donc oublier tout ça
- Oh arrête ! Je vois bien à ta tête que tu n'es pas d'accord avec moi, mais si ! Crois-moi ! C'est derrière nous. D'ailleurs les responsables sont presque tous à la retraite et maintenant, il y a moi.

Caspian lui adressa un clin d'œil complice et Vorspiel ne put s'empêcher de se dire qu'il avait très clairement imaginé cette discussion avant d'arriver ici, dans la voiture, alors qu'Erika lui racontait encore des choses sans importance.
- Et donc ? J'imagine que tu vas me dire que la politique me manque et que tu le sais, ... J'ai pensé à tout ce que tu pourrais me dire aujourd'hui pour m'amadouer, je sais tout à fait ce que tu veux.


Caspian leva les yeux au ciel. Se faire une opinion de tout, tout le temps, était un des principaux défauts de son aîné. Avec son obstination aussi, sans doute. Mais le pire dans tout ça, c'était qu'il y avait vraiment réfléchi avant de venir et qu'il avait probablement pu dresser un plan exact de comment sa soirée allait se passer.


- On a fait un excellent score aux élections Alexander. C'est historique depuis presque dix ans.
- Ton activité sur les réseaux sociaux y est pour beaucoup.


Le jeune homme ne put s'empêcher de sourire. Un compliment de sa part, c'était comme un trésor inespéré. Bien qu'aujourd'hui il faisait partie de la famille Vorspiel en fréquentant Audrey depuis deux ans, il avait du mal à croire qu'un homme comme lui, lui reconnaisse des qualités.


- C'est l'avenir de la politique, l'avenir !
- Et sa mise à mort aussi probablement.


Il attrapa un verre et en tendit un autre à son jeune collègue. Avant de poursuivre la conversation, le jeune homme lorgna sur le verre de Vorspiel avec un certain amusement.
- Même pas dans une occasion comme celle-là ?

-Surtout dans une occasion comme celle-là. Le jus d'orange a toujours été mon meilleur ami de meeting.
Ce qui distinguait également Vorspiel de la plupart des politiques, en dehors de son haut degré de rigueur et d'obstination, C'était qu'il n'avait jamais bu d'alcool. Oh, bien sur il avait essayé, y a très longtemps lors d'un repas de Noël en famille, suite à un pari stupide de son frère. Il avait trouvé cela tellement dégoutant qu'il avait recraché la gorgée de cointreaux sur la robe de sa sœur et avait provoqué l'hilarité générale de la famille. Il n'y avait donc pas là un passé traumatique ou une envie d'éviter une quelconque addiction, c'était simplement que ça ne l'intéressait pas. Pas plus que la cigarette. Aussi sa réputation était venue de ses étranges habitudes : certains l'appelaient l'acète, d'autres le professeur. Ceux qui voulaient le critiquer ne manquaient pas de sobriquet à son égard, mais il n'en avait jamais eu que faire. Ce qui comptait, c'était ce que lui pensait et si on l'aimait pour cela alors tant mieux. C'est ainsi qu'il avait également fait fit des remarques concernant sa consommation d'alcool. Souvent on insistait, on lui proposait un verre presque de force, mais il refusait toujours.
- Tu sais que tu as l'air d'un enfant sur échasse avec ton jus d'orange ? Franchement Al', qui pense vraiment qu'un homme politique avec un verre de jus d'orange inspire confiance.
- Beaucoup de monde j'espère, sinon la société peut s'inquiéter.
Il se rappelait que cette remarque lui avait été faite par son mentor, vingt-cinq ans plus tôt, et que depuis il avait tenu bon malgré la pression sociale. Il n'était là pour juger personne, mais il comprenait aisément à quel point il était facile de sombrer dans l'alcoolisme pour ceux qui cherchaient le contact social.

- Moi, je vois ces réseaux comme une force, reprit Caspian pour en revenir au sujet. Et d'ailleurs, tu devras t'y mettre si tu entres au gouvernement, je t'aiderai.

Vorspiel se contenta de siffler comme un serpent prêt à bondir.

Il voyait les réseaux sociaux comme une arme à double tranchants. A la fois un outil de campagne remarquable, mais aussi une arme de destruction redoutable. Il était en effet bien difficile de contrôler ce qu'il s'y disait et surtout la façon dont la population interprétait les choses qui y étaient écrites. Il n'y avait plus une seule source d'information véritable, tout était devenu flou.
- On a des postes ministériels à pourvoir dans ce gouvernement. J'ai déjà rencontré le futur premier ministre et ce type est jeune et moderne. La quarantaine, plutôt simple et intelligent, je t'avoue que je l'apprécie. Je pense franchement qu'on arrivera à bien positionner nos pions.
Il marqua une pause et c'était loin de rassurer Vorspiel.
- Mais ?
- Je me demandais si ta vie de prof te convenait.


Il lança un regard au loin et vit celle qui l'accompagnait. Ses yeux pétillaient déjà aussi fort que le verre qu'elle tenait en main, tant qu'elle peinait à dissimuler ce qui la liait désormais avec l'homme qui était à ses côtés. Grand, grisonnant, les yeux d'un vert cristallin dont l'air de famille qu'il partageait avec Caspian n'échappait à personne. Elle s'appuyait sur son épaule et Alexander savait très clairement qu'elle exagérait pour chercher le contact avec lui, ce qui était plutôt très mal venu en public, car aux yeux de tous, elle était toujours Madame Vorspiel. Elle peinait d'ailleurs à signer les papiers du divorce.


Il haussa les épaules.
- J'apprécie le travail de recherche qui va avec.
- Tu as l'intention de passer le reste de ta vie dans les livres ?
- Je l'ai toujours fait.

C'était ce qu'il était, depuis toujours. L'intellectuel, celui qui savait tout mieux que tout le monde, celui qui énervait par ses connaissances très poussées sur les sujets qu'il étudiait. Jamais il ne parvenait à survoler les choses, il était celui qui soulevait les problèmes auxquels personne ne pensait, celui qui objectait sur des détails.
En somme, il pouvait être défini en un seul mot par la plupart de ses adversaires politiques : Chiant.

- Je me vois mal monter au gouvernement alors que j'ai à peine terminé mes études. Et dans le parti, personne n'a ton expérience. J'aimerais que l'on soit sur le devant de la scène, pas un petit poste qui ne compte pas, tu vois ? Et je ne vois personne avoir les épaules assez larges pour prendre cette responsabilité.

Caspian marqua une pause pour boire une gorgée de mousseux, comme pour se donner du courage.

- Personne à part toi.

Il crut véritablement s'étouffer.

- Tu n'es pas sérieux ?

- Je te demande d'envisager la possibilité de devenir ministre. Tu as l'expérience et la force politique pour toi, c'est de personnes comme toi dont le parti à besoin.

- Et si je satisfais l'opinion tu seras celui qui aura su me convaincre.

Court silence.

- C'est vrai, je te fais confiance et je sais que tu y arriveras. Ça boostera mes voix et celle du parti. Mais je pense avant tout au pays et aux tensions dans lesquelles nous sommes. On a besoin de quelqu'un comme toi au gouvernement.

Vorspiel accusait le coup. Il avait imaginé qu'il lui pose cette question, mais avait été incapable jusqu'à maintenant de savoir quoi lui répondre. Pour lui, la politique était finie depuis dix ans, il pensait sincèrement avoir tourné la page et être passé à autre chose. La réalité, c'était que se trouver ici, entendre ça, animait chez lui une flamme qu'il pensait définitivement éteinte. Il regarda à nouveau Erika après avoir demandé à Caspian un peu de temps pour réfléchir. Il errait dans cette salle remplie de partisans de longues dates et de jeunes prêts à prendre la relève. Le parti avait-il encore vraiment besoin de lui à ce point pour que son chef en personne lui fasse cette requête ?
Méritaient-ils qu'il leur vienne en aide.

-Mais ne serait-ce pas un revenant ?

Il se retourna pour découvrir la source de la voix qui l'interpellait derrière lui. Une femme proche de la cinquantaine, ses cheveux auburn attachés dans un chignon lui lança un regard chaleureux. Il la connaissait, elle était autrefois assez proche de ceux qui avaient engendré sa chute et il lui avait fallu plusieurs secondes avant de retrouver son nom. Pourtant, ce n'était pas une approche tactique qui se profilait à l'horizon, le sourire sincère orné d'une couleur vermeil lui démontrait plutôt le contraire.

-Lise. Souffla-t-il en inclinant la tête. Discrètement il lança un regard vers son épouse et s'il y avait bien longtemps qu'il savait qu'elle fréquentait cet homme, il n'y avait désormais plus aucune ambiguïté pour personne. Leurs tentatives de dissimuler une attirance mutuelle étaient vaines et il se demandait quand les premières rumeurs allaient revenir à ses oreilles. Définitivement, il n'avait plus envie d'être là.

- Je ne m'attendais pas à te voir ici. Murmura-t-elle. Mais c'est plaisant de voir d'autres anciens, des visages familiers.
- J'ai toujours été membre du parti
- C'est vrai, mais te voir toi, avec qui j'ai commencé ma carrière me rendrait presque nostalgique. C'est Caspian qui t'a convaincu ?
- On peut dire ça.
- Eh bien, il sait y faire avec toi.

Il ne releva l'allusion, à aucun moment, gommant sa gêne derrière une gorgée de jus d'orange. Il les sentait, ses yeux posés sur ses épaules. Elle essayait probablement de le sonder, de voir une possible ouverture avec lui. Mais il n'y en aurait aucune. Vorspiel n'avait jamais été de ce genre-là. Lorsque certains de ses collaborateurs partaient dans une voiture, chargés d'alcool après une soirée officielle, il les accompagnait rarement. Il savait trop bien comment finissaient ce genre de soirée, où il se rendait et ça le mettait bien plus mal à l'aise qu'autre chose.
Quant à Lise, elle était loin d'être à son coup d'essai, et s'il avait espéré que le temps aurait fait son œuvre, il constatait à son grand damne qu'il s'était trompé.

La discussion était futile. Comme beaucoup dans ce genre de rassemblement. Vorspiel se contenta de quelques questions sans importance. C'est ainsi qu'il avait appris que Lise avait divorcé l'année dernière, ce qui ne l'étonnait qu'à moitié. Elle continuait sa carrière de conseillère dans sa commune et semblait visiblement bien épanouie dans sa nouvelle vie de célibataire. Ses enfants se portaient également à merveille et terminaient leurs études dans la même université que sa fille, une occasion de plus de discuter quelques minutes.
Elle avait aperçu son regard fuyant et semblait s'en amuser. Ce petit côté garçon timide avait toujours eu le chic de l'émoustillée. Au fond d'elle, elle aurait probablement voulu être celle qui dévergonderait Alexander Vorspiel. Celle à qui il n'aurait pas été capable de résister, celle avec qui il aurait fait ce que tout le monde ici faisait. Un leurre parmi tant d'autre. Vorspiel ne remarquait pas ses regards, car il ne remarquait jamais rien de ce genre. Pour lui, le parti c'était le travail, il n'y avait rien d'autre à envisager et cela faisait de lui quelqu'un de particulièrement difficile à séduire. Ce qui était un comble pour un homme qui avait tant de charmes.

-Ca te dirait qu'on termine la soirée ailleurs ? C'est beaucoup trop bruyant pour discuter vraiment et après tout ce temps j'aimerais vraiment savoir ce que tu deviens.

Il y avait bien longtemps qu'elle voulait lui proposer ce genre de rendez-vous. Elle qui avait toujours estimé qu'il devenait de plus en plus beau au fil des années qui passaient. Exactement comme un excellent vin. Son style vestimentaire parfois légèrement dépassé, son étrange timidité lorsqu'il devait parler à la télévision ou devant un grand groupe, elle avait toujours trouvé ça touchant. Et le revoir après toutes ces années était si improbable que ça l'avait définitivement encouragé à sauter le pas.
Vorspiel secoua la tête, dissimulant son malaise.

- A vrai dire non, ce soir j'en ai trop entendu et je vais rentrer chez moi.

Le regard de Lise, mêlant habillement la noisette et le vert émeraude, se fit plus profond et insistant. Il aurait juré qu'elle avait réduit la distance entre eux sans qu'il se rende compte.

- C'est dommage, tu ne veux vraiment pas passer une bonne soirée ?

- Non, pas vraiment.

- Un autre soir alors ? Je peux comprendre que revenir ici, pour toi, est une épreuve particulièrement fatigante.

- Ni ce soir, ni un autre Lise.

Son regard se porta sur Erika qui, elle, visiblement, passait une excellente soirée. Les yeux de Lise suivirent les siens avant de se tourner à nouveau vers lui.

-Pourtant, elle, ne semble pas vraiment se gêner. Tu sais ?

Elle avait raison. Probablement ne s'était-elle jamais vraiment gênée. Il y avait eu de l'amour entre eux pendant suffisamment d'années pour former un mariage et une famille, mais la suite avait été moins féérique et Alexander ignorait encore lequel des deux avait commencé à se désintéresser de l'autre en premier. Toujours est-il qu'un soir, en rentrant chez lui plus tôt d'une semaine de séminaire, il avait compris que les choses avaient mal tournée depuis longtemps et l'avait mise hors de leur appartement. Depuis ce jour, elle était revenue en pleurant, plusieurs fois. Toujours pour des raisons qui poussaient Vorspiel à ouvrir. Plus de chauffage, mise à la porte, menacée par son amant du moment. Et il s'était lentement habitué à cette collocation étrange. Quand elle partait, il pouvait s'attendre à la voir de retour le lendemain ou deux mois plus tard. Le divorce était, à son sens, la meilleure des issues, mais là encore c'était un entre-deux. Difficile de divorcer facilement lorsqu'une des deux parties refuse. Lorsqu'il y a toujours une bonne excuse pour ne pas signer un papier ou ne pas se présenter au tribunal. Mais au fond, n'avait-il pas été aussi responsable qu'elle ? Ne devait-il pas assumé la responsabilité de la situation ? Erika avait toujours été là pour l'image, et elle en envoyait une excellente jusqu'à présente. C'était aussi ce qui faisait qu'elle ne dépassait pas les limites. Si elle ternissait trop son image, alors elle n'aurait plus aucune bonne excuse pour signer les papiers et s'en était fini de jouer sur les deux tableaux.
Elle dépendait bien trop de cela.


- Je sais, mais vois-tu, j'ai toujours apprécié pouvoir me regarder dans le miroir. J'aimerais que cela continue.


Lise avait compris qu'elle n'obtiendrait rien de lui ce soir et hocha la tête, gênée d'avoir osé lui demander ce genre de chose. Lorsqu'il la salua en lui souhaitant une bonne soirée, elle engloutit le reste de son verre de mousseux et alla rejoindre un autre groupe. Alexander, lui, récupéra Erika qui salua ses amis avant de rejoindre leur voiture.
Et le silence se fut, une bonne partie du trajet.

- J'ai vraiment passé une excellente soirée Alexander ! Vraiment.

Erika avait déposé son manteau sur le rebord du canapé. Leur appartement situé dans une banlieue à une heure de la capitale était à l'image du couple. Epuré. Le gris et le blanc dominaient les murs du salon et on pouvait découvrir des sculptures froides à différent endroit. Les nuances de couleurs se limitaient aux plantes d'intérieures et extérieurs sur le balcon et au brun chaud du cuir des fauteuils et du bois à l'extérieur. Vorspiel ne jugea pas intéressant de relever la remarque et le fait qu'elle avait passé le plus clair de son temps avec Manfred Bellanger. C'était un débat clos, il savait que c'était perdu d'avance.

-Alors, que t'as dit Caspian ? Je sais que j'étais plutôt très prise, mais je vous ai vu manigancé tous les deux. T'a-t-il parlé du futur premier ministre ?

Après avoir vaguement hésité, il s'était dit qu'elle le saurait de toute façon assez rapidement. Il lui expliqua alors comment Caspian avait abordé l'idée de sa place au sein du prochain gouvernement, son envie de le voir faire son retour en politique au vu de la situation actuelle et de sa grande expérience et les yeux d'Erika se mirent à briller d'une étrange lueur.

- Tu es en train de me dire qu'il veut faire de toi un ministre ?

Il haussa les épaules. Le pouvoir était toujours quelque chose de particulièrement enthousiasmant. Mais ce qu'il perçut dans la voix de son épouse ne ressemblait pas du tout à cela. On aurait dit un chat menacé sur la défensive. Alors il ne répondit pas, il préférait la voir ramer face au suspense.

- Et que vas-tu faire ? Je pensais que tu aimais ta vie d'enseignant. Tu es prêt à renoncer à ça ?

La vie d'enseignant universitaire avait de délicieux avantages, particulièrement pour Erika. Le premier d'entre eux était le nombre de colloques et de séminaires qui obligeait régulièrement Vorspiel à s'absenter. Un ministre est très occupé, mais il rentre bien plus souvent à la maison et peut travailler de chez lui à certaines périodes de l'année. Il n'était pas dupe, sachant très bien que son épouse profitait de ces moments d'absences pour réinvestir à temps plein leur lieu de vie commun et de faire comme bon lui semblait. Alors, naturellement, l'idée que ça puisse la contrarié rendait la décision bien plus facile.

-J'y réfléchi toujours.

- Réfléchis-y bien. Insista-t-elle en s'installant sur le rebord du lit. Ce n'est absolument pas une décision à prendre à la légère.
- Oh à qui le dis-tu, Erika ?

Elle ne releva pas la pique et, allongée dans le lit, se retourna pour lui faire dos. Alexander aperçut la lueur bleutée du téléphone portable rayonner dans la pièce et il se douta fort bien de ce qu'Erika était en train de faire. Ils partageaient encore le même lit simplement parce que ni l'un ni l'autre n'avait encore l'âge de dormir durablement sur un canapé, mais c'était tout. Et tandis qu'elle ferma la lampe sans un mot, Vorspiel ne parvint pas à trouver le sommeil, comme hanté par un sentiment de vide. Un vide qui s'était lentement creusé en lui au fil des années, et qui semblait désormais ressurgir comme une prise de conscience, comme si la pointe de ses pieds pendait au-dessus d'un précipice. Cette vie lui convenait-elle vraiment ? Était-il en train de laisser s'échapper l'occasion de sa vie à cause de sa peur d'échouer à nouveau ? A cause de vieille rancune ?
Les mots de Caspian raisonnaient en permanence dans son esprit. Et si c'était là, tout ce qu'il avait toujours attendu ?
La respiration d'Erika était déjà lourde et lente lorsqu'il se redressa sur le rebord du lit, se levant délicatement pour ne pas la réveiller, il se dirigea à pas feutrés vers la cuisine où il avait laissé son téléphone portable. Il hésita brièvement avant de composé le numéro de son chef de parti et après quelques tonalités, une voix féminine qu'il connaissait parfaitement décrocha à sa place.
- Papa ?
- Bonsoir Audrey, j'imagine que si tu décroches à sa place, c'est que Caspian est occupé.
- Non, il est à coté de moi, mais...Tu vas bien ? Il est tard.

- Qui c'est mon chou ? Est-ce que c'est ton père ?

Il entendit alors sa fille bredouiller quelque chose, mais elle n'eut pas même le temps de continuer qu'à nouveau, la voix du jeune homme se fit entendre, plus enthousiaste qu'il ne l'avait jamais été.

-Bon, vraisemblablement cela fait aussi partie de vos cachoteries. Commença-t-elle en soupirant. Je vous laisse.

Sa fille était partie de la maison dès qu'elle en avait eu l'occasion. Clairvoyante, Audrey avait rapidement décelé les détails qui avaient changé dans le foyer où elle avait grandi. Si ses parents essayaient de sauver les apparences, ils ne la trompaient pas, elle. Et c'est ainsi qu'elle eut à peine le temps de s'inscrire à l'université qu'elle quittait déjà le nid. Aujourd'hui encore, Vorspiel suspectait Erika d'avoir grandement contribué à son départ, vidant lentement l'appartement de sa substance pour n'en faire qu'un lieu mort. Avec le recul, son instinct de père trouvait finalement que c'était la meilleure chose qui soit arrivé à sa fille. L'indépendance, des études réussies et désormais une vie semblant toute tracée dans un cabinet médical en ville. Caspian avait été la cerise sur le gâteau, bien qu'il aurait préféré qu'elle choisisse n'importe qui d'autre que son jeune chef de parti.

- C'est d'accord. Souffla-t-il au jeune garçon au bout du fil et Vorspiel put clairement l'imaginer battre des pieds joyeusement sur le sol. Mais j'ai une condition pour ça.

- Ce que tu veux ! Bon sang, si tu savais que je suis heureux que tu...

- Je veux le ministère de l'intérieur.

Il lui coupa littéralement le sifflet.

- Tu veux que j'entre au gouvernement ? Très bien, mais je veux que mon expérience soit vraiment utile. Je refuse catégoriquement d'y entrer si je ne peux pas être pleinement au service de mon pays. Alors ça sera le ministère de l'intérieur ou rien du tout.

- Mais, Alexan....

- Je connais ta compétence en termes de négociation. Alors je suis certain, même persuadé, que tu parviendras à convaincre le futur premier ministre. Sur ce, bonne nuit Caspian, j'attends ton prochain appel avec impatience.

Il raccrocha sans même lui laisser le temps d'ajouter quoi que ce soit. Un petit sourire pourfendait déjà ses lèvres, satisfait de ce qu'il venait de faire. Ce petit jeune premier voulait jouer avec le feu, eh bien il était temps de voir ce qu'il avait dans le ventre. Qui sait, peut-être aurait-il vraiment un avenir politique.

Et lui aussi.

 

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