.4. Collision

Par Lucyie

Le soleil était haut dans le ciel d’Aymesdam et le vent froid faisait s'agiter les arbres du square Leone Calvini. Les enfants s'amusaient à grimper au sommet de la structure de jeux en bois, laissant les parents échanger sur les derniers potins de la semaine.

Des mouettes se battaient avec quelques pigeons pour un morceau de pain, avant de s'écarter lorsque deux petits garçons passaient entre eux en riant. Les oiseaux s'envolaient dans un bruissement d'ailes pour se reposer au même endroit.

Un pigeon plus intelligent que les autres profita de la confusion de ses camarades pour se rapprocher du sandwich posé sur le banc. Il fut vite chassé par une main lasse.

— Dégage de là, toi!

Juan Escobar récupéra son sandwich en envoyant un regard mauvais au pigeon qui avait fui.

Il croqua dans le pain avant de grimacer. Il savait très bien que les sandwichs vendus près du square avaient un goût de savon, et pourtant il continuait à en acheter dès qu'il se sentait mal. Il devait aimer se faire souffrir.

Il posa le sandwich sur ses cuisses et but le café dans sa gourde pour faire passer le goût. La boisson datait du matin et était évidemment froide.

Juan soupira. Il y avait des jours comme ça où il valait mieux rester au fond de son lit.

Mais il avait besoin de ce stage et il ne comptait pas arrêter de harceler tout les médecins de la capitale avant de trouver quelqu'un qui voudrait bien de lui.

Juan avait passé la dernière demi-heure immobile, assis sur le banc à observer les enfants jouer à se lancer une balle, tout en s'attirant les coups d’œil suspects des parents.

Son regard se perdit dans le vide. Il pensa un moment à la quantité de travail qu'il avait à faire, malgré que les cours soient suspendus. Sous son manteau, son avant-bras était couvert de notes au stylo bleu.

Écrire sur sa peau était une mauvaise habitude qu'il avait depuis deux ans. Il écrivait ce qu'il ne voulait pas oublier, il notait les notions importantes qu'il devait apprendre par cœur pour pouvoir les consulter à tout moment.

Il sortit de ses pensées lorsqu'un enfant se mit à crier.

Son ballon venait de tomber dans la petite marre, effrayant un couple de canards. La balle en mousse flottait comme si de rien n'était, mais allait très rapidement se retrouver alourdie par l'eau avant de couler. L'air honteux, le petit garçon jetait des regards à sa mère, sans oser la prévenir.

Juan se leva du banc et rangea ses affaires au fond de son sac, laissant quelques miettes de son sandwich sur le sol, ce qui attira immédiatement une foule de mouettes.

Il lança son sac sur son épaule, et passa à côté du petit garçon. Il donna un léger coup de talon sur le sol et la glaise au fond de la marre se souleva brusquement, expulsant le ballon hors de l'eau et le renvoyant aux pieds de l'enfant.

Ce dernier attrapa le ballon à pleine main, sans se soucier de la boue qui tachait ses vêtements. Il tourna sur lui-même, à la recherche de celui qui l'avait aidé. Lorsqu'il remarqua Juan, son visage s'illumina d'un sourire et il lança son ballon avant de courir à sa suite.

Légalement, rien n'interdisait les porteurs d'utiliser leur Duom, tant qu'il ne mettait pas la vie d'autrui en danger, mais il était très mal vu d'en faire usage dans des lieux publics, hors du cadre d'un métier et Juan ne désirait pas s'attirer les foudres de ses voisins.

Il sortit du square et prit la décision de rentrer chez lui à pied. Même s'il faisait froid, le ciel était bleu et il avait passé assez de jours enfermé à étudier pour savoir apprécier un ciel sans nuages.

Il tourna dans une petite rue pour rejoindre la Rue de la République, toujours aussi bruyante et animée. Cette rue, la plus longue de la capitale qui traversait toute la ville en reliant le port au Siège présidentiel.

Juan croisa quelques groupes de touristes portant fièrement leurs couleurs. Les Feus se pavanaient dans leurs habits rouges et ors, les perles colorées que portaient les sujets du Royaume de la Terre contrastaient avec le gris de Aymesdam. Juan aperçu même une délégation tout droit venu de l'Unité de l'Eau, du Pôle Nord vu le bleu foncé de leurs vêtements. Les Eaus étaient connus pour ne pas souvent quitter les pôles, habitués aux climats glacials.

Il passa les rues animées où les panneaux lumineux faisaient la publicité de tout et n'importe quoi, et s'arrêta au petit magasin en bas de chez lui. Ces petits commerces reconnaissables à leur devanture verte clair, vendaient tout ce dont on pouvait manquer.

Comme beaucoup de magasins dans le genre, il était tenu par des Lu, originaire du Royaume de la Terre, plus précisément de la contrée de Lulio.

Juan acheta de quoi se faire un bon dîner, pour compenser son sandwich infect, qui avait d'ailleurs trouvé une place dans une poubelle sur le chemin, et se laissa tenter par une tablette de chocolat noir.

Il déposa ses articles sur le comptoir, sous le regard de Senhor Alonso, le propriétaire du magasin, qui, pour une fois, n'avait aucun sourire sous son épaisse moustache.

— Quelque chose ne va pas, Juaninho.

C'était plus un constat qu'une question, aussi Juan cessa de faire semblant.

Senhor Alonso et son mari venaient de Lindor, la même petite ville qui avait aussi vu naître son père. Cette coïncidence était la principale raison pour laquelle Juan était devenu un grand ami de la maison.

Senhor Alonso était le seul à prêter une oreille attentive à tout ce qu'il pouvait bien lui raconter et il détestait lui mentir.

— Beaucoup de choses ne vont pas, soupira Juan.

Senhor Alonso comptabilisa ses articles en attendant sagement la suite.

— Ça fait deux semaines que les cours ont cessés et je suis censé avoir trouvé un stage chez un médecin depuis trois jours. C'est comme ça que ça marche, deuxième année, un stage de presque six mois dans un cabinet médical. Sauf que moi, je ne trouve pas! s'énerva-t-il.

Senhor Alonso se pencha pour prendre un sac en papier sous le comptoir et y rangea les achats de Juan.

— Tous les élèves de médecines ont la même consigne, continua celui-ci de plus en plus exaspéré. Mais la plupart d'entre eux font leur stage chez leur parents ou dans le cabinet d'un membre de leurs famille. D'autres offrent une belle liasse de billets pour être prit. Résultats, plus de place, ou bien les médecins attendent un élève pour payer leur loyer en rejetant tous les autres

Los rastos.

Juan leva les yeux vers Senhor Alonso. Il venait de lâcher l'insulte d'une voix légère, si innocente que Juan se demanda s'il ne l'avait pas imaginé.

— Tu n'as pas pensé à chercher autour de Aymesdam? reprit le commerçant comme si de rien n'était. En dehors de la ville?

Le visage de Juan s'assombrit.

— Je ne peux pas partir d'ici. Mon père est toujours malade, il a besoin de moi

— Tu as bon cœur, Juaninho, dit Senhor Alonso après un moment de silence. Tu vas finir par trouver ta voie, ne t'en fais pas

Il lui tendit ses achats dans le sac en papier.

— N'abandonne pas. Il y a un moment où tous ces ninhos de riches vont arrêter de faire des efforts, persuadés que l'argent fera tout à leur place. Mais y a des choses que l'argent ne peut pas offrir. Et c'est là que tu leur passeras devant ! Et n'oublie quand même pas qu'il y a tout de même des choses plus importantes que se tuer à la tâche.

Juan hocha la tête d'un air songeur.

— Je me demande pourquoi les gens paient un psy. Descendre au Lu du coin suffit amplement.

Senhor Alonso fit mine de lui donner une tape sur la tête.

— Arrêtes de te moquer de moi et file!

Juan rit et rangea ses achats dans son sac à dos avant de se diriger vers la sortie. La pile de journaux en vente attira son attention.

Sur la première page, le visage en noir et blanc de Farhar, le capitaine de la Garde Hyacinthe, le fixait, l'air sévère. Au-dessus de la photo, le titre s'interrogeait:

« PEUT-ON ET DOIT-ON CROIRE LE DAILYDAM? »

— Ils abusent, lança Senhor Alonso en voyant ce que tenait Juan. Je comprend pas pourquoi ils s'entêtent à se liguer contre Farhar ! Je sais pas ce qu'on ferais sans le capitaine dragon à la tête de la Grade. T'imagines le bordel que ça serait ? La porte ouverte à toutes les délinquances ! Tu veux le veux le journal? Vu comment il conteste ouvertement le DailyDam, il risque de vite disparaître. Tu devrais l'acheter avant qu'il ne soit trop tard. Je te l'offre si tu veux.

Juan glissa le journal dans sa poche et lança deux pièces argentées à Senhor Alonso qui les attrapa d'une main.

— Baisse pas les bras, Juaninho! s'écria le commerçant alors qu'il passait la porte. C'est toi le meilleur!

Juan sourit en levant les yeux au ciel. En reposant ses yeux sur la rue, il ne vit que trop tard la personne devant lui et lui rentra dedans.

— Je suis désolé! fit-il immédiatement.

Le jeune homme qu'il venait de bousculer était immense et Juan dû se dévisser le cou pour croiser son regard. Il ne vit que des cheveux sombres et une bouche en forme de cœur.

— Je suis désolé, répéta Juan en s'écartant de lui.

— Pour quoi? demanda le garçon.

Sa voix était rauque et un peu lointaine, comme s'il venait de se réveiller.

— Pour... Je vous suis rentré dedans et j'en suis désolé, fit Juan prit au dépourvu.

— Oh. Désolé.

Juan resta un moment interdit. Ce garçon était bizarre.

Malgré sa grande taille, il devait avoir son âge, si ce n'était moins. Ses cheveux noirs et bouclés tombaient sur son visage pâle, laissant difficilement apparaître autre chose que ses lèvres et ses hautes pommettes.

Juan fut pris d'une soudaine curiosité en ce qui concernait les yeux de ce garçon.

— C'est à moi d'être désolé, dit-il en essayant de voir sous la masse de cheveux sombres.

— Pour quoi?

Juan ne put s'empêcher de sourire. Se moquait-il de lui? Pourtant, l'inconnu avait l'air très sérieux.

Il tenta une nouvelle approche.

— Je peux vous demander votre nom? fit-il avec un sourire.

S'il restait ici même après cet instant de confusion, c'est qu'il voulait parler, il n'y avait aucune autre raison envisageable. Peut-être trouvait-il Juan à son goût.

L'inconnu resta silencieux. Il avait la tête baissée vers lui, comme s'il le fixait en silence. Pourquoi ne disait-il rien? Était-il fâché?

Juan passa une main derrière sa nuque, mal à l'aise.

— Je ne voulais pas vous embarrasser, s'excusa-t-il.

— Excusez-moi, dit de nouveau le garçon.

Allons bon! Voilà qu'il s'excusait de nouveau sans raison. Juan s'apprêtait à répondre mais une voix le coupa.

— Vous bloquez le passage, jeune homme!

Il remarqua la femme derrière le garçon.

Et il réalisa qu'il se tenait devant la porte du magasin.

En se maudissant plus de mille fois, il s'écarta de l'entrée. Le garçon entra sans un regard en arrière, suivi de la femme qui, elle, lança un coup d’œil agacé à Juan.

Ce dernier se traîna misérablement jusqu'à chez lui. Cette journée n'était pas assez catastrophique, il avait aussi fallu qu'il se ridiculise devant un beau garçon.

Il arriva en bas de chez lui pour se rendre compte que la porte de son hall d'entrée était cassée et qu'il n'avait même plus besoin d'utiliser une clé pour l’ouvrir.

Il la poussa et monta les six étages avec une lenteur affligeante. Il voulait retarder le plus possible le moment où il allait s'asseoir au milieu de son salon, des fiches de révisions tout autour de lui. Parce qu'à défaut de penser à ses cours, il allait penser à cette honte cuisante qu'il venait de subir.

Juan aimait travailler. Il aimait les choses bien faites et lors des travaux de groupes, il préférai largement faire tout seul, même si ça lui demandait plus d’heures de travail.
Mais depuis que les cours étaient suspendus, le travail qu'il faisait chez lui n’avait plus aucun goût. Livré à lui même, il avait l’impression de faire du surplace.
Aller en cours était ce qui le faisait socialiser, et maintenant il avait était obligé de rester enfermé chez lui devant ses cahiers, au risque de mal travailler.
Et puis, il n’avait pas vraiment d’amis proches et il ne sortaient en ville qu’avec ses camarades de classe, ce qui le coupait totalement de toute vie sociale.
Les cours étaient suspendus car tout les élèves de deuxième années devaient trouver un stage à effectuer chez un professionnel de santé.
Et Juan ne trouvait pas. Il ne pouvait pas se permettre de rater son année! Il n’avait pas les moyens de payer une année supplémentaire. Et puis il devait économiser pour les frais de santé de son père...

Obtenir une bourse était son rêve, mais pour ça, il fallait les meilleur résultats de toute la promotion. Et ce n'était pas chose facile.
Juan savait qu’il n’avait pas le droit de se plaindre. Il avait une maison, un Duom, mais... mais il avait envie de se plaindre. Il avait peur de finir encore plus seul dans son futur et s’il n’arrivait pas à faire évoluer les choses, c’est ce qui allait se passer!
Ce genre de peur le hantait tout les jours.

Alors qu'il cherchait la clé de son appartement dans son sac, il entendit la porte en face de la sienne s'ouvrir.

— Juan!

Il se retourna et se trouva nez à nez avec un garçon aux longs cheveux blonds.

— Bonjour, Sam, soupira-t-il.

Samuel Dreekit haussa les sourcils.

— Ça a pas l'air d'aller.

— Je viens de me taper une honte incroyable en faisant du charme à un inconnu. Je te passe les détails, fit Juan en agitant la main.

Il avait depuis toujours ce petit espoir que s'il rappelait souvent à Sam qu'il était célibataire et intéressé par les hommes, celui-ci se porterait volontaire.

Sam eut une grimace.

— Ah, mince. Je vais jouer ce soir, dit-il soudain en montrant la guitare qu'il tenait dans la main, tu veux venir? Hénaelle m'attend là-bas et j'aimerais que tu la rencontre, avoua-t-il.

Juan s'obligea à sourire. Il ne trouva pas nécessaire d'avouer à Sam que sa petite amie et lui s'étaient déjà rencontrés.

La première chose que Sam avait faite en emménageant sur le palier d'en face avait été d'organiser une soirée mémorable. Juan, à l'époque en pleine première année de médecine, n'avait pas supporté la musique très longtemps et était allé toquer à la porte, bien décidé à rencontrer ce Samuel Dreekit.

Malheureusement, le Samuel en question était très sociable et incroyablement séduisant. Juan avait vite oublié ce pourquoi il était venu et s'était retrouvé à boire en sa compagnie.

C'est donc à moitié ivre que Sam avait appelé sa petite amie en lui demandant de vite venir à sa fête, brisant au passage tous les espoirs de Juan, qui, lui, était tout à fait sobre.

Les invités étaient partis, Hénaelle était arrivée, furieuse de retrouver Sam dans cet état. Juan et elle avaient fait connaissance à ce moment et depuis, ils se croisaient de temps en temps dans les escaliers, mais ne se disaient rien, peu désireux de ressasser les souvenirs d'eux essayant de mettre Sam au lit après l'avoir déshabillé.

— Tu en parles tellement que je la connais par cœur, assura Juan.

Sam rit et donna une grande tape dans son dos.

— Aller, mon pote! Ça me ferait plaisir que tu viennes! Tu m'as jamais entendu jouer!

Encore une fois, Juan passa sous silence les longues soirées pendant lesquelles il entendait son voisin jouer jusqu'à tard le soir jusqu'à ce que sa voisine du dessous, une inspecteur de la Garde Hyacinthe, se charge de le faire taire.

Voir Sam avec sa petite amie risquait d'être douloureux mais Juan n'avait aucune envie de se retrouver seul face à ses échecs de la journée.

— Laisse moi cinq minutes pour me changer, demanda-t-il à Sam.

Ce dernier frappa l'air du poing.

— Génial! Je t'attends, lança-t-il en commençant à accrocher ses cheveux en queue de cheval. Et crois moi, vu l'endroit où on va, t'as pas besoin de te faire trop beau. Tu risques de faire tâche sinon!

 

°°°°°

 

Maël Quills aimait Aymesdam. Ce n'était pas seulement la capitale de la République Neutre, le siège de toutes les décisions politiques, non. C'était aussi une ville historique, construite entre mer et colline, réputée pour son bon vivre autant que pour ses crimes.

Aymesdam n'était pas appelée la ville de l'espoir pour rien.

Beaucoup venaient ici avec le désir de recommencer une nouvelle vie mais la plupart finissaient dans les bas-fond de la capitale sans rien pour soigner leurs rêves brisés. A Aymesdam, l'espoir était permis à ceux qui se pliaient aux règles du plus fort.

Et malgré ça, les touristes continuaient à venir s'émerveiller au milieu des immeubles haussmanniens. Maël admirait ce phénomène.

Fermer les yeux sur la vérité pour mieux profiter du calme.

Il s'arrêta de marcher et nota cette dernière phrase sur son carnet à reliure noire. Il s'était immobilisé au beau milieu d'un étroit trottoir et ne remarqua pas les passants qui lui lançaient des regards agacés.

Il rangea son carnet dans la poche intérieure de son long manteau bleu nuit et reprit sa route, les mains précautionneusement glissées au fond de ses poches.

Maël passait son temps à attendre quelque chose. Il ne savait pas quoi. Mais il attendait. Et pendant cette attende qui durait depuis des années, il s’ennuyait. Les jours se ressemblaient tous, les heures tournaient lentement quand il était pressé, trop vite quand il voulait ne rien faire.


L'ennui était son pire ennemi. C’était pour ça qu’il avait quitté le lycée. Ce qu’on apprenait l’ennuyait, il savait déjà tout ce qui l’intéressait.
Maël ne voulait pas de cette morosité dans sa vie, ni avant, ni maintenant, ni dans son futur.
Cet ennui le suivait partout. Il cherchait à l’éviter. Il se mettait en danger des fois. Souvent. Pendant ce moment de danger, il se sentait bien. Il avait l’impression de trouver ce qu’il cherchait.
Mais ça ne durait jamais longtemps.
Et il se retrouvait à attendre quelque chose qui n’arriverai jamais. Il courait derrière une lumière qui s’éloignait toujours plus. Et des fois, il l'oubliais cette lumière. Il oubliait et repartait à zéro sans le vouloir, il oubliait l'ennui et il revenait toujours, toujours.

Pour essayer de combler ce vide, il passait la plupart de son temps libre à parcourir les rues de Aymesdam. Il découvrait toujours quelque chose de nouveau, une petite sculpture qui avait échappée à ses yeux, un pot de fleur qu'un habitant avait ajouté à son balcon.

Mais Maël n'avait jamais vu un magasin pousser au beau milieu d'une rue.

Et il n'avait jamais vu ce commerce là qui, pourtant, avait l'air d'être ici depuis des lustres. Si Maël parvenait à se concentrer sur des détails invisibles, beaucoup de choses évidentes lui échappaient.

Il s'arrêta devant la devanture verte. De grands bacs prenaient le quart du trottoir et il dû détourner les yeux. À l'intérieur, les fruits et légumes étaient mal disposés, et ce désordre le faisait se sentir mal.

Il se pencha vers la porte et vit le vendeur discuter avec un client.

Selon la croyance commune, c'était à cause du talent qu'avaient les habitants de Lulio pour les maths qu'on retrouvait souvent ces dernier dans ce genre de commerce. Maël s'était toujours demandé si cette légende était vraie.

Le nez en l'air, il remarqua l'écriteau qui invitait les clients à entrer pour acheter un paquet de cigarette. Il était en train de comptabiliser le nombre de pièce qu'il avait dans la poche lorsqu'il sentit qu'on le bousculait.

— Je suis désolé!

Il baissa les yeux. Un garçon se trouvait tout près de lui. Le regard de Maël resta un moment fixé sur sa peau. Elle était brune avec d'étranges reflets rouges et faisait ressortir ses yeux d'un beau vert.

— Je suis désolé, répéta le garçon en s'éloignant un peu.

— Pour quoi? demanda Maël.

— Pour... Je vous suis rentré dedans et j'en suis désolé.

— Oh, fit Maël. Désolé.

Pour restait-il là, devant lui? Lorsque les gens bousculaient Maël, ils partaient vite après s'être excusés. Il arrivait même qu'ils ne s'excusent jamais. Tout le monde était si pressé dans cette ville.

Mais le garçon à la peau rouge était toujours en face de lui. Caché derrière ses cheveux, Maël se surpris à le détailler avec attention.

— C'est à moi d'être désolé, continua le garçon.

— Pour quoi? demanda Maël.

Il commençait à paniquer. Que lui voulait-il? Qu'était-il censé répondre? Devait-il dire quelque chose? Il sentait la panique monter.

Le garçon sourit.

— Je peux vous demander votre nom?

Pourquoi restait-il ici? Maël le fixait sans un mot. Pourquoi voulait-il savoir son nom?

— Je ne voulais pas vous embarrasser, marmonna l'inconnu en passant une main dans ses cheveux bruns.

Maël ne se sentait pas à l'aise. Il avait soudainement chaud et voulait juste entrer dans ce magasin et cesser cette conversation qu'il ne maîtrisait pas du tout. Il détestait parler pour ne rien dire, ça ne faisait que l'angoisser.

Le garçon aux yeux verts lui bloquait le passage. Maël fit un effort et décida de lui demander poliment de se décaler.

— Excusez-moi, dit-il.

— Vous bloquez le passage, jeune homme!

La voix venait de son dos. Une femme voulait elle aussi entrer et l'avait fait savoir.

Le garçon finit par s'écarter et Maël entra vite dans le magasin, désireux de s'éloigner de lui. Il accéléra le pas pour se cacher derrière les rayons.

Il se retourna pour essayer de voir l'extérieur mais la vitre était trop sale pour y apercevoir quoi que ce soit.

Songeur, Maël prit un paquet de cigarette au hasard et se dirigea vers le comptoir pour payer. Il sortit du magasin, avec l'espoir que le garçon soit toujours là.

Il ne l'était plus.

Maël eu un moment d'hésitation et retourna dans le magasin. Sans faire attention à la femme qui s'apprêtait à rejoindre le comptoir, il lui passa devant.

— Qui était ce garçon? demanda-t-il au Lu propriétaire du magasin.

— Le jeune ninho que vous avez croisé? Il n'avait pas l'air en forme, hein? Il fait des études de médecine et n'arrive pas à trouver de stage, le pauvre.

Maël resta silencieux, en attendant la suite.

— Il s'appelle Escobar, ajouta le Lu avec un sourire moqueur. Il est célibataire...

Maël sortit du magasin sans remercier l'homme.

Sur le trottoir, il fixa les automobiles électrique monter et descendre la rue. Il versa du gel hydroalcoolique dans ses mains et frotta énergiquement.

Pourquoi ce garçon avait-il fait attention à lui? Maël avait toujours évité tout le monde, et le peu de gens avec qui il avait une conversation ne restaient jamais longtemps, persuadés qu'il se moquait d'eux.

Il évitait les gens. En tant qu'individu ils étaient ennuyants, en tant que masse ils étaient fascinant.

Maël aimait réfléchir au sens des choses, à la vie, à tous ces petits détails auxquels les gens ne trouvaient pas d’intérêt. Réfléchir à son passé, à son futur incertains, à ses propres sentiments, ça il n’y arrivait pas.

Il contourna la Rue de la République et descendit jusqu'au port industriel par les ruelles de la capitale. A mi-chemin, il glissa une cigarette entre ses lèvres et en alluma le bout avec le briquet à fleurs que sa petite sœur lui avait offert.

Le port de Aymesdam était séparé en deux par le fleuve Ijan, qui traversait la capitale. À l'est, au pied du quartier historique, le port de plaisance accueillait de luxueux voiliers et débordait de bars et restaurants chics.

Les bateaux de pêche ou de marchandises entraient dans le port industriel, à l'ouest du Ijan. Mal famé et malodorant, le port avait mauvaise réputation, d'autant plus qu'il était voisin avec le quartier de l'Ux, l'endroit le plus pauvre de Aymesdam.

La ville était bâtie sur un amas de collines, et ce quartier se trouvait en contrebas du reste de la capitale. On pouvait y accéder par de large escalier en métal, couvert de graffiti et toujours glissant, même par temps sec.

Une fois les marches descendues, l'ambiance devenait plus lourde, la lumière du ciel disparaissait, cachées par les câbles électriques tendus entre les bâtiments. Pour s'y retrouver dans cette pénombre, l'Ux brillait de lumière. Des guirlandes de fortunes étaient accrochées aux rambardes des balcons, s'enroulaient autour des lampadaires aux ampoules brisées. Mais même ces couleurs ne détendaient pas l'atmosphère.

Une étrange brume couvrait les rues pavées et chaque étranger était suivit des yeux par tout le monde. Les vieilles femmes aux fenêtres, les gamins des rues, les jeunes qui portaient des couteaux à leur ceintures, leurs regards ne se détachaient jamais.

Dans l'Ux, il était possible de trouver de la drogue, des armes, des prostitués et des tueurs à gage, à un prix très raisonnable. Mais, si tout cela était gardé dans un presque secret, les combats illégaux, eux, était une attraction célèbre, et les arènes illégales avaient un grand succès.

C'était précisément là-bas que Maël se rendait

Il était connu que dans l'Ux, il valait mieux garder les yeux baissés et ne croiser le regard de personne. Même si ce quartier avait pour réputation d'accueillir toutes les âmes perdues de la capitale, il fallait y avancer comme si on savait où on se rendait, et ces règles s'appliquaient aussi aux Gardes Hyacinthe.

Ce n'était pas la première fois que Maël venait, mais on le fixait tout de même. Il marchait tranquillement, la tête haute, l'air rêveur.

Il connaissait les lois de ce quartier et ne cherchaient pas à se retrouver impliqué dans une quelconque bagarre, mais il ne pouvait rien faire contre cet air égaré. Il avait toujours été comme ça et, malgré son regard absent, il réfléchissait.

Il ne pensait pas aux hommes et femmes qui lui lançaient regards mauvais et des insultes, il ne faisait pas attention aux rats qui passaient entre ses jambes ou aux déchets sous ses chaussures.

Non, il réfléchissait plutôt à la situation économique bancale de l'Empire du Feu, aux nombreuses œuvres d'art perdues des Templiers, aux rituels sacrés de l'Unité de l'Eau.

Autour de lui, les rues devenaient de moins en moins éclairées. Les câbles sombres étendues de toit en toit cachaient la lumière du soleil, et les graffitis apparurent en même temps que l'obscurité.

On voyait des mots colorés qui ne voulaient rien dire, on pouvait lire sur les murs des menaces de mort adressées au Gardes.

Maël était retombé dans ses pensées, et dépassa sa destination.

Il revint sur ses pas et poussa la porte du bar Espoir. Les lettres de la large enseigne étaient d'un jaune délavé et le « E » s'accrochait désespérément au « s » qui lui aussi menaçait de tomber sur la rue pavée.

À l'intérieur, l'ambiance changea lorsque Maël s'approcha du comptoir. Les quelques clients, tous rassemblés à la même table, levèrent les yeux de leurs cartes et l'observèrent sans un mot.

— Mais voilà mon champion!

Giovanni, le barman, offrit un grand sourire à Maël. En voyant que le nouveau venu avait l'approbation du patron, les clients se concentrèrent de nouveau sur leur jeu.

— Alors comment ça va, champion? demanda Giovanni.

Son accent des Îles Lontallini, une région de la République Neutre, lui faisait rouler les « r » et donnait l'impression qu'il chantait chaque mot.

— Il y a du monde ce soir, continua le barman, habitué à ce que Maël ne réponde pas. T'as intérêt à assurer!

Maël hocha la tête d'un air distrait et passa derrière le bar. Giovanni souleva la tapisserie délavée en révélant une porte dans le mur.

— Une de vos cliente triche, dit Maël en guise de remerciement. La brune avec le pull vert. Il y a des as dans sa manche.

— Par Ballystram, jura Giovanni, encore cette enfoirée de Malorie! Cette fois je vais la foutre dehors! Heureusement que t'as l’œil!

Et il laissa tomber la tapisserie devant lui avant de s'éloigner en jurant. Maël ouvrit la porte et suivit le petit couloir qui menait à une cour pavée.

Plus il s'en approchait vers le mur du fond, plus la musique devenait forte. Il se mit à toucher nerveusement les pièces au fond de sa poche.

Arrivé devant le mur, il se versa du gel hydroalcoolique dans ses mains avant de donner un petit coup sur une brique, légèrement plus rouge que les autres.

Son coup sonna creux et, presque immédiatement, la brique s'écarta. A la place, deux yeux sombres le dévisagèrent.

— Mh? Oh, j'me souviens d'toi, marmonnèrent les yeux. T'es Kriv'a, c'est ça?

— Oui.

Maël avait répondu dans sa tête. Laissée sans réponse, la femme derrière les pierres ricana.

— Toujours aussi louche, en tout cas.

Ses yeux disparurent et, une à une, les pierres s'écartèrent pour laisser tout juste la place à Maël de se faufiler. Il se retrouva dans une pièce minuscule, à peine assez grande pour la vigile et lui.

Des cris s'étaient ajoutés à la musique et Maël se mit à faire tourner nerveusement les pièces entre ses doigts.

— Amuses-toi bien, Kriv'a, dit la femme en utilisant son Duom Terre pour ouvrir le mur.

La musique explosa dans les oreilles de Maël et une forte odeur de sueur lui emplit les narines.

La pièce sans fenêtre était remplie de gens hurlant des encouragements, les projecteurs clignotaient jaune, rose, bleu, au rythme de la musique.

Maël s'engouffra dans la foule. Pour ne pas penser à toutes les peaux nues qu'il touchait, il se mit à répéter le nom des Îles de Feu.

Akuen, Ogisui, Unkwa, Shimakai, Gōkki...

Il fut bousculé, un inconnu lui tapa dans le dos en lui proposant de boire avec lui, un verre manqua de se renverser sur son épaule. Plus il s'avançait du centre de la pièce, plus la foule était compacte.

L'esprit embrouillé par tout ces bruits, Maël fut soulagé d'atteindre l'escalier qui s'enfonçait sous terre.

Il descendit les quelques marches qui menaient à un vestiaire en carrelage. Il choisit le même casier que d'habitude, le seul qu'il avait lavé, y laissa sa veste, ses chaussures et son pull.

Il se serait bien assit, mais l'état de la pièce l'en dissuada vite. Les bancs étaient bancales et couverts de chewing-gum.

Alors, il resta debout, à fixer le sol humide. Son regard se posa sur les moisissures entre les dalles de carrelages sur les murs.

Il laissa tomber une noisette de gel désinfectant dans ses paumes et les frotta nerveusement l’une contre l’autre.

Le sol se mit à trembler et quelques morceaux du plafond tombèrent dans ses cheveux bouclés. Il leva la tête. Dans l'arène, au dessus, deux porteurs de Terre s'affrontaient sous les cris de la foule.

Contrairement à beaucoup d'autres, Maël ne venait pas ici pour gagner sa vie grâce aux paris. A vrai dire, il détestait cet endroit. Le vacarme, la foule, les discussions ennuyantes, il détestait ça. Il en avait même peur.

Mais depuis un moment, il avait décidé de se lancer dans une quête.

Il était ici en mission. Toutes les arènes illégales de la ville appartenaient à la Guêpe, le chef de la pègre de Aymesdam. Son but était de se faire repérer par elle pour la traîner en justice. Pour se faire repérer, il devait gagner le plus de combats possible.

Il ne devait penser qu'à l'affrontement et repartir sans traîner.

— Eh, je te cause!

Maël cessa de fixer le plafond et tourna la tête vers la jeune fille qui se tenait à l'entrée du vestiaire.

— Ça fait deux fois que je t'appelle.

Maël ne dit rien et elle grimaça.

— T'excuse pas surtout...

Il la fixa en attendant la suite. Sous son regard pénétrant, la jeune fille rougit et baissa les yeux.

— Bref. C'est à toi.

Maël vérifia que sa gourde se trouvait bien dans la poche de son pantalon et se dirigea vers l'entrée de l'arène.

— Eh, Kriv'a.

Il tourna la tête vers la fille.

— J'ai des instructions pour toi. Ton adversaire appartient à Quinn. C'est son premier combat alors tu dois perdre. Pour qu'elle soit crédible et que ça soit un bon investissement, tu vois? Je te conseille pas de te mettre la Guêpe à dos. T'as entendu?

Maël ne lui répondit pas et eut un léger sourire.

C'était une belle occasion de se faire remarquer.

Il devait gagner.

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brumeraude
Posté le 19/06/2021
ILS SONT LA !! Que j'avais hâte que ces deux-là se rencontrent (à nouveau) !

Senhor Alonso il me fume vraiment, "il est célibataire ... *wink* ", je suis fan de lui.

Ensuite le Juan qui se fait friendzone ... Pas cool Sam, on te retient ... Mais sinon, cette voisine inspectrice ... serait-ce ... Mayaaa !? C'est que tu nous tease !

Et puis Maël c'est vraiment tout un paradoxe à lui-même, j'adore ! Je trouve que sa psychologie est super bien écrite, on comprend vraiment qu'il se dépasse pour parvenir à son objectif.
Lucyie
Posté le 20/06/2021
Hehe contente que ça t'ai plu! Senhor Alonso c'est le plus grand shipper xD
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