4 - Abandonner

Par Seja

Le matin est en train de se lever, quelque part derrière la grisaille. Mathilde vient de faire le tour du campement. Tout est calme. Elle espère que cette tranquillité n’est pas trompeuse. Ils sont si peu, dix-huit personnes en tout. Au début, ils étaient plus de quarante.

Elle sait qu’il y a d’autres groupes comme le leur. Chassés, traqués. Elle sait que les pertes sont nombreuses. Et elle sait qu’ensemble, ils auraient plus de chances. Sauf qu’elle a peur. Peur de tomber dans un piège, peur de décevoir ces quelques personnes qui comptent sur elle. Peur de perdre d’autres vies.

Il n’y a pas vraiment de plan pour la suite. Juste survivre un jour de plus, puis un autre. Survivre dans le froid, ne pas se faire prendre, ne pas se faire tuer. Elle ne sait pas combien de temps ils tiendront. Elle ne sait pas comment ils vont faire quand l’hiver sera vraiment là.

S’approcher des villes, c’est risqué, mais elle sait qu’ils vont devoir tenter à un moment donné. Parce qu’ils manquent de tout : de provisions, d’habits chauds. Il y a toujours moyen de trouver des passeurs, ceux qui connaissent les trous dans le grillage pour entrer sans se faire voir.

Elle n’a pas envie de réfléchir comme ça. Elle n’a pas envie de construire des plans. Elle n’a pas envie d’être responsable de toutes ces vies. Mais elle le fera. Parce qu’ils lui font confiance, parce qu’ils attendent qu’elle les protège.

Dans sa vie d’avant, elle était flic. Détective. Son boulot, c’était de trouver les coupables et de les arrêter. Au départ, c’était ça. Et puis, un jour, on lui avait demandé d’étouffer une affaire. Le responsable, c’était un haut gradé. On ne pouvait pas l’arrêter. Ni lui ni les affaires qui ont suivi.

Les simples gens, on pouvait les arrêter, en revanche. Pour des raisons de moins en moins valables. Une manifestation dans la rue, un message publié en ligne.

Pendant longtemps, Mathilde n’avait pas voulu voir le problème. Elle n’arrivait pas à se dire que toute la hiérarchie était corrompue, que tout le système était en train de pourrir. Elle s’était dit que c’était pour le bien de tous, que c’était ce qu’il fallait.

Mais un jour, elle avait atteint ses limites.

Un chauffard avait fauché une femme, enceinte. Elle était morte sur le coup. On n’avait pas arrêté le conducteur, on ne pouvait pas. Mathilde avait tenté pendant des semaines de ressortir l’affaire, mais s’était heurtée à des murs. Alors, elle était partie.

Et puis, la crise était arrivée.

Les manifestations s’étaient multipliées, les arrestations aussi. On était aussi venu pour Mathilde, la nuit. Elle avait passé plusieurs semaines en détention et quand elle était sorti, elle avait décidé de disparaitre. Elle avait vu que les choses n’allaient pas s’arranger.

Elle n’est pas la seule à avoir fui, beaucoup ont quitté les villes.

Elle secoue la tête, revient au présent. Elle ne sait pas si elle a eu raison de partir. Peut-être qu’elle aurait été plus utile là-bas, dans la foule. Seulement, elle n’en a pas eu le courage. Elle ne voulait pas revenir en taule.

Elle lance un dernier regard aux sentinelles, rentre se réchauffer un peu.

Ces ruines ne les protégeront pas longtemps. D’après les cartes qu’ils ont trouvées, il y a une usine à l’abandon à trois jours de marche d’ici. C’est risqué et c’est stupide. Les soldats aussi ont des cartes. Peut-être qu’ils les attendent là-bas. Mais ils ne peuvent pas rester là, à ne rien faire. Ils ont besoin d’un abri plus solide.

Peut-être que certains pourraient revenir en ville. Les plus jeunes. Elle sait qu’ils ne vont pas les juger, qu’ils ne vont pas les exécuter. Ils vont les réintégrer dans le système, ils vont leur trouver une place.

Mathilde ne comprend pas comment la société a pu changer aussi rapidement, seulement en quelques années. Elle ne le comprend pas et ne le comprendra jamais. Parce qu’elle est trop vieille pour comprendre, elle n’arrivera jamais à adhérer aux nouvelles idées. Mais les enfants, les jeunes le pourraient. Ils pourraient même être heureux là-bas, à l’abri.

Actuellement, sur les dix-huit personnes, ils en ont sept de moins de vingt ans. Certains vont protester, d’autres vont être soulagés. Même s’ils ne vont pas oser le montrer.

Elle pousse un soupir. Ce n’est pas la bonne décision, mais il n’y en a pas de meilleure.

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Léthé
Posté le 22/09/2019
J’adore Mathilde, elle vient de passer en tête de mes personnages préférés d’OR <3 Rien que son background est super classe ! Je suis contente aussi que le personnage soit resté au début quand elle a commencé à voir la corruption, parce qu’en vrai beh on part pas les premières fois que ça arrive, on se dit toujours « ça va s’arranger lol » et en fait non, et c’est là qu’on part (je dis ça comme si ça m’était arrivé xD enfin vu le temps que j’ai passé à lire BP hein, ça compte !)

Bon j’ai quand même pas envie qu’ils fassent repartir tous les jeunes ._. Parce que si c’est pour que eux intègrent la corruption et se disent que c’est normal... Merci mais non merci !
Seja Administratrice
Posté le 18/04/2020
Sacré podium x) Mawi, toutes tes lectures de BP t'ont préparée à ces situations, c'est assez évident ! Quant aux jeunes, au moins, ils seraient à l'abri.
Dédé
Posté le 28/08/2019
La décision est donc prise. C'est affreux de voir un tel zoom sur le personnage de Mathilde. Comment elle a fini par renoncer, fuir. Comment elle devient blasée de la vie.

Par contre, y a-t-il une bonne ou une mauvaise décision ? J'en vois deux mauvaises, personnellement. Car les enfants en ville, je le sens vraiment moyen… Mais scénaristiquement parlant, envoyer les enfants en ville permettrait d'avoir un réel aperçu de ce qui se trame là-bas. Donc, d'un côté, je comprends la décision. Mais j'ai peur… ! Peur pour Charlie et ces enfants qu'on ne connait pas encore.

Je le savais que le lever du soleil n'annoncerait rien de bon. Je le savais…

A bientôt pour la suite !
Seja Administratrice
Posté le 29/08/2019
Je sais pas, il y a peut-être une décision un peu moins pire que l'autre ? :P
Ouais, le soleil, c'est mauvaise, de toute x)
Elga
Posté le 27/08/2019
Ah Ah, même réaction que Jupsy, même première phrase.
J'aime beaucoup ce dilemme. Peut on penser cela quand on vit la dictature? Bien sûr qu'on peut, ça donne vrai et ça donne à penser.
Je reviens pour la suite...
Seja Administratrice
Posté le 27/08/2019
Le front de libération des enfants :3
C'est bien si ça donne à penser, tiens :P
Jupsy
Posté le 25/08/2019
Mais arrêtez de décider pour les jeunes. Pardon, c'était plus fort que moi !

Mathilde était donc flic. Détective. Elle a donc côtoyé le système de près. On la sent littéralement cassée par tout ça avec cette envie de tout lâcher. En même temps qui ne serait pas épuisé moralement à leur place ? Qui ? Après elle va continuer parce qu'elle ne peut pas les abandonner, c'est bien. Même si les remords sont là et la touchent tout de même.

Quant à la question des jeunes, est-ce qu'ils peuvent vraiment les laisser réintégrer ? J'avoue mon côté paranoïaque se dit que ça pourrait mal finir pour certains. Enfin ce serait pas sans mal sans doute donc est-ce la solution ? Bon après elle a raison, il n'y a pas de bonnes décisions. Maintenant j'espère que les jeunes auront le choix parce que je suis pas sûre que renvoyer ceux qui protestent soient une bonne idée. J'ai même peur qu'ils souffrent pas mal lors de la réintégration... s'ils le peuvent d'ailleurs. Bref...

C'était du bon chapitre. Mais moi je n'abandonne pas la lecture, je vais la poursuive !

Au prochain chapitre !
Seja Administratrice
Posté le 25/08/2019
Ju qui est pour la liberté de décision :P

Oh, ça épuise moralement. C'est tellement usant quand tu te heurtes encore et encore à des murs avec un système qui ne pense plus qu'à lui-même.

Mal finir ? Allons, tu sais que je ne suis que douceur. Quant à la réintégration, on verra si ça se fera un jour !

Merci d'avoir lu tout ça en tout cas et désolée pour le moral ♥
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