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Notes de l’auteur : Nouveaux chapitres tous les mardis et samedis - bonne lecture !

La bouteille vide teinta à côté de sa table de chevet et Charles grimaça. Il avait la langue pâteuse, ses paupières étaient collées, son crâne le lançait comme si une pointe était en train de le vriller de part en part : cela faisait longtemps qu’il n’avait pas eu une telle gueule de bois. Lui qui pensait être devenu une sorte d’alcoolique confirmé et pouvoir échapper à ça – apparemment, le trou était toujours plus profond que ce qu’il pensait.

La sonnette lui vrilla soudain les tympans et il enfouit sa tête sous l’oreiller avec un grondement sourd. Il y eut un instant béni de silence – aussitôt rompu par une nouvelle sonnerie stridente. Il n’y échapperait pas. Il se leva avec l’impression d’avoir pris soixante ans durant la nuit. Ses genoux craquèrent comme un plancher mal ajusté, et il ouvrit la porte avec la ferme intention d’envoyer balader la personne qui venait le réveiller à cette heure indue.

— Ah, Charles. Bonjour, ravi de voir que tu as toujours aussi bonne mémoire, fit Marc en le poussant fermement pour entrer, avant de se diriger sans hésiter vers sa chambre.

Charles le suivit dans un état second, déstabilisé, et le trouva en train de fouiller son armoire. Une chemise avait déjà été jetée sur le lit défait – ça lui revint soudain : le rendez-vous pour les négociations sur la Fresny avait lieu aujourd’hui.

— Merde, lâcha-t-il avec éloquence en voyant l’heure.

— Tout à fait, approuva Marc. Va te passer un peu d’eau sur le visage, au moins. Ah, et de l’eau dans ton système digestif ne serait peut-être pas un luxe non plus. Un peu de dentifrice, tant que tu y es ?

Charles lui lança un regard mauvais avant de claquer la porte de la salle de bain, mais il fit ce qu’on lui disait et ressortit de là un peu plus présentable ; une fois enfilé le costume que Marc avait sorti, il avait presque l’air civilisé, en dehors des cernes qui lui creusaient des tunnels autour des yeux.

— Parfait. Allons-y, on refera le point dans la voiture.

Ils n’avait pas vraiment besoin de refaire le point, mais Marc était perfectionniste, et si ressasser était la clé de son efficacité, Charles n’y trouvait rien à redire. Il passa donc le trajet à l’écouter répéter encore une fois les points principaux de la vente à venir.

Vendre un château, s’avérait-il, était plus compliqué qu’on ne l’aurait cru. Les propriétaires potentiels ne couraient pas exactement les rues, et le fait que le château en question était resté fermé durant plusieurs années, ne bénéficiait d’aucune reconnaissance en tant que monument historique, et n’était pas beaucoup plus qu’une grosse demeure cossue perdue en pleine campagne n’améliorait pas les choses.

Du moins, c’était ce que Charles avait cru au départ. Mais à présent, tout avait changé : l’acheteur intéressé se souciait du château comme d’une guigne. Il s’agissait d’un grand groupe international, Escalom qui était uniquement intéressé par le terrain dans le cadre de la mise en place d’un centre commercial, ou quelque chose de ce genre, Charles devait avouer qu’il n’avait pas été des plus attentif. Il avait simplement compris que tout ce qui intéressait ces gens était le terrain et non le château, qu’ils comptaient détruire ce dernier : le mauvais état et l’absence de classement étaient ainsi devenu des avantages dans cette transaction.

— Pour cette fois nous allons simplement revoir les termes du contrat, lui apprit Marc en se garant non sans mal devant l’office du notaire. Il faudra sans doute prévoir une visite du château, mais je peux le faire seul si tu préfères.

Charles hocha la tête avec raideur. Le seul fait de devoir revenir à Fresny-le-Vieux lui avait porté un tel coup qu’il était certain de ne pas arriver à supporter la vue du château lui-même.

Plus vite il en serait débarrassé, mieux ce serait, se répéta-t-il en sortant de la voiture.

Le rendez-vous se passa comme d’habitude : serrer des mains, survoler des papiers que Marc était de toute manière plus qualifié que lui pour déchiffrer, hocher la tête et grimacer un sourire poli aux tentatives d’humour des uns et des autres. Il avait hésité, après le premier rendez-vous, à tout déléguer à Marc, puisque sa présence n’était vraiment pas essentielle ; mais il n’avait pas pu. Sans doute était-ce un restant de loyauté envers la maison de son enfance, ou peut-être l’impression que Thomas aurait été plus déçu encore s’il n’avait pas au moins assumé cette trahison.

Ne pas penser à Thomas.

Ils ressortirent de là une heure plus tard, avec un rendez-vous convenu pour la semaine suivante afin de visiter le château. Charles suivit Marc sans rien dire, en faisant de son mieux pour chasser l’image de la Fresny telle qu’il l’avait vue pour la dernière fois, sur le minuscule écran d’un appareil photo, à l’hôpital. Il n’allait pas y aller. Il ne pourrait pas supporter de s’y retrouver, c’était une mauvaise idée. Il fallait qu’il soit raisonnable, au moins sur ce point.

— Charles ? Je me disais, classique franchouillard à midi. Ce petit resto, de la dernière fois…

Charles émergea suffisamment de ses pensées pour lancer un regard sceptique à Marc.

— Tu veux dire, l’attrape-couillon hors de prix qui t’a rendu malade ?

— Ah, content de voir que tu suis, en fin de compte, lâcha Marc avec un sourire en coin. Maintenant que j’ai ton attention… désolé, mais c’est important. La chapelle.

Charles détourna aussitôt la tête, mais cela n’arrêta pas son ami.

— J’ai commencé à faire les démarches pour obtenir les autorisations de déplacement des tombes, mais tu vas avoir des papiers à signer. Il va aussi falloir décider où est-ce que tu veux les ré-inhumer. Une concession à Fresny-le-Vieux, peut-être ?

— Fais au mieux, finit par articuler Charles malgré sa bouche soudain sèche. Peu importe.

Il y eut un instant de silence, puis Marc soupira.

— Très bien. Bon, pour parler d’autre chose, on se disait avec Pierre…

Charles cessa rapidement de l’écouter et se concentra sur ce qui l’entourait dans l’espoir de se changer les idées de la chapelle familiale et de ce qu’elle contenait encore. Il n’avait même pas remarqué que Marc l’entraînait loin de sa voiture. Il s’était perdu dans ses pensées plus longtemps qu’il ne l’avait cru. Il ne parvenait pas à se sortir l’image du château de la tête. Maudite urbexeuse.

Un soudain silence le poussa à prêter à nouveau attention à Marc, qui le regardait avec un intérêt non dissimulé.

— Quoi ? demanda-t-il, aussitôt mal à l’aise.

— Rien. C’est juste que d’habitude, quand je mentionne notre longue et belle amitié, tu réagis davantage.

— Je ne t’écoutais pas, soupira Charles. C’était évident, non ?

— Oui, mais ce qui l’est moins, c’est… à quoi pensais-tu donc, durant tout le temps où tu ne m’écoutais pas ?

— Rien qui te concerne.

Marc s’arrêta brutalement au milieu du trottoir, plaqua une main sur sa poitrine et prit son air le plus tragique.

— Mais tout chez toi me concerne, mon ami !

— Tu es mon avocat, répliqua Charles, sans grande conviction.

— Mais un ami également. Tu ne peux pas connaître quelqu’un depuis la plus tendre enfance et ne pas le considérer comme un ami.

Charles leva les yeux au ciel et se remit en marche. Peut-être que s’il trouvait un restaurant, cela déconcentrerait suffisamment Marc pour qu’il cesse ses simagrées – il savait déjà que ce ne serait pas le cas, mais apparemment il restait encore un peu d’espoir tout au fond de son être, enterré quelque part.

— Vraiment, Charles, parle-moi, geignit Marc en le poursuivant. Tu as rencontré quelqu’un ?

Charles fronça les sourcils à ces mots et s’apprêtait à lancer une remarque cinglante, lorsque l’image de l’urbexeuse s’infiltra dans son esprit, le surprenant tant qu’il s’étrangla sur ce qu’il s’apprêtait à dire. Lorsqu’il reprit son calme, Marc le regardait avec attention.

— Qui est-ce ?

S’il avait eu un sourire sur les lèvres en lui posant cette question – s’il y avait eu la moindre trace de son humour habituel dans ses yeux – Charles n’aurait pas répondu, serait peut-être même parti en colère. Mais il était sérieux, le regardait avec attention et curiosité, et sa main sur son épaule ne lui paraissait pas autant un fardeau que d’autres fois.

— Rien, vraiment, soupira-t-il en se redressant. Je repensais juste à l’autre jour. À cet urbexeuse, à la Fresny.

— Alexia Vermay ? demanda Marc, un sourcil levé.

— Oui, c’est ça.

— Et… ?

— Et rien. J’y pensais, c’est tout. Quelle idée de passer son temps libre à s’introduire dans des maisons en ruine !

Ils se remirent en marche ; Charles sentait le regard de Marc toujours sur lui, mais fit de son mieux pour garder un air impassible. En vérité, il avait passé plusieurs heures sur Internet durant les jours qui avaient suivi sa rencontre avec cette fille, à faire des recherches sur l’exploration urbaine. Il avait même trouvé le portfolio en ligne de son intruse et avait passé un moment à contempler toutes ses photos, impressionné bien malgré lui par leur qualité. Il aurait été incapable de dire s’il était déçu ou soulagé de ne pas avoir trouvé de photos de la Fresny.

Mais hors de question d’en parler à Marc. Il était déjà assez insupportable comme ça.

— Et sinon, ta formation est bientôt finie ! Prêt à jouer les secrétaires ? Tu as investi dans des lunettes sexy ?

Vraiment insupportable.

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Gabhany
Posté le 18/03/2021
Hello Gwenifaere ! J'ai bien aimé ces deux chapitres où on a une meilleure idée du caractère de chacun. Je suis curieuse de savoir ce que cache le comportement de Charles, et j'aime bien le côté intrépide d'Alexia ^^ Je repensais à ce que je te disais à propos de la réaction des amis de Charles, je nuance un peu mon avis à la lecture de ce chapitre, car on voit bien que, s'il essaye de sauver les meubles au maximum, Marc n'est pas très content de Charles. J'attends de voir s'il lui remontera les bretelles bientôt ou alors d'en savoir plus sur le drame qui le ronge ^^
A bientôt !
Gwenifaere
Posté le 18/03/2021
Coucou ! Contente qu'ils te plaisent et t'intriguent ^^
Tout se dessinera petit à petit... mais il va falloir faire preuve de patience je te préviens ^^
A très vite et merci encore de prendre le temps de commenter ^^
Maud14
Posté le 09/03/2021
J'aime beaucoup la tournure que prend ton histoire! J'avoue que le monde de l'urbex m'attire pas mal aussi, donc ça aide forcément... Le Charles aussi a l'air d'être un personnage assez complexe, du moins, son histoire, et j'ai hâte d'en apprendre davantage sur lui!
Gwenifaere
Posté le 09/03/2021
Contente que ça te plaise ! Merci de prendre le temps de partager tes impressions ^^
L'urbex est teeellement fascinant, j'adore cet univers !
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