35 - Céder

Par Seja

Cette nuit, Anna a réfléchi, beaucoup, à ce qu’elle devrait faire. A ce qu’elle pouvait faire. Elle y a réfléchi jusqu’au point du jour. Et elle n’a trouvé aucune porte de sortie. Aucune. Parce qu’elle s’est dit que Maxime allait se précipiter pour la dénoncer.

Mais il ne l’a pas fait.

Elle soutient son regard, là, à seulement quelques pas d’elle. Elle ne peut pas dire s’il mettra ses menaces à exécution. Parce que s’il la dénonce, il peut se récolter aussi les répercussions. Peut-être que pour écarter tout risque, ils vont se dire qu’il faut se débarrasser de lui aussi.

—  Je vivrai pas comme ça, Maxime.

Il fronce les sourcils et un moment, elle craint un accès de violence. Elle se sent de plus en plus mal, elle n’a aucun moyen de riposter.

—  Donc tu préfères mourir ? Pour quoi, Anna ? Une cause stupide ?

—  Pour la liberté, murmure-t-elle.

—  La liberté de qui ? Pas la tienne, en tout cas.

—  C’est ça que t’arrives pas à comprendre, pas vrai ? Qu’on puisse vouloir un monde meilleur pour les autres.

—  Le monde meilleur, on le construit.

—  Meilleur pour qui ? Pas pour les exécutés.

Il ne répond pas. Elle le voit inspirer, faire quelques pas dans la pièce, s’approcher de la fenêtre. Et à cet instant, elle réalise une chose. Malgré toutes les horreurs des derniers jours, elle l’aime encore. Et elle voudrait l’obliger à se réveiller, à le faire changer d’avis. Le seul souci, c’est qu’elle sait aussi que ça n’arrivera jamais.

Jamais ils ne se comprendront.

Elle serre les dents. Sa gorge est nouée, elle sent les larmes dans ses yeux. Et elle ne veut pas montrer cette faiblesse, pas face à cet homme qui a déjà trop de pouvoir sur sa vie.

—  Je ne pensais pas que ça arriverait, dit-il.

Il se retourne vers elle et elle voit le regret au fond de ses yeux.

—  Je ne pensais pas que la trahison viendrait de toi, Anna. C’est dommage. Très dommage que t’aies décidé de foutre par terre tout ce qu’on avait.

Et à ce moment, elle comprend. Elle comprend que c’est la fin, qu’il n’y a pas de retour en arrière. Elle comprend que s’il parle, elle est finie. Elle comprend.

Elle se retient à l’étagère, son regard s’égare sur les tranches des livres qui y sont rangés. Elle s’y retient pour ne pas s’effondrer. Ses doigts rentrent alors en contact avec le métal, froid tellement froid.

Sans se laisser le temps de réfléchir, elle attrape le pistolet qu’elle a caché là, au cas où. Elle fait sauter la sécurité, le pointe sur Maxime. Et elle tire.

Le coup de feu la fait vaciller. Elle lâche le flingue qui s’écrase par terre en même que le corps.

Sans réfléchir, elle se précipite vers lui, tombe à genoux. Du sang, il y en a partout. Par terre, sur lui, sur elle aussi.

Il ne respire plus, il n’est plus là. La balle l’a atteint en plein coeur.

Le temps s’arrête, les secondes se transforment en éternités. Les sanglots qui la secouent sont douloureux, insupportables.

Elle n’arrive pas à réfléchir correctement, à se dire qu’elle a fait ça pour se défendre. Elle n’y arrive pas parce qu’elle vient de tuer son mari. Elle n’y arrive pas, pas maintenant.

Quelqu’un frappe à la porte. Des coups hésitants, puis plus insistants. Elle ne sait pas qui c’est. Elle ne veut pas le savoir. Sa tête est vide.

Et puis, une sirène déchire le silence. En bas, dans la rue. A travers le brouillard de ses pensées, elle réalise que c’est une voiture de la milice. Elle réalise qu’un des voisins a dû les appeler en entendant le coup de feu.

Elle ne ressent rien à cette idée. Rien du tout.

Elle a l’impression d’être morte en même temps que Maxime.

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Dédé
Posté le 21/05/2020
C'est un scénario qui me faisait très peur à partir du moment où tu as "confié" à travers Maxime qu'il ne la dénoncerait pas.

Je suis tellement sous le choc… Ce chapitre rejoint celui de l'exécution, entre autres, parmi ceux qui me marqueront. Chaque phrase était comme un coup de poignard. Oui, tu m'as tué en même temps. J'espère que tu es fière… ;)

Plus sérieusement, c'est mal parti pour la pauvre Anna… Le début de la fin pour elle, comme pour l'histoire.

En grand altruiste que je suis, je te pose quand même la question : ça va, pas trop traumatisée par l'écriture de cette scène ? Je suis bon joueur et je t'accepte dans le club très fermé de celleux qui ont besoin de s'en remettre.

L'émotion est d'autant plus là car je poste mon 300eme commentaire en commentant ce chapitre. C'est beau ! Et cette histoire, aussi traumatisante et douloureuse soit-elle, le mérite !

A bientôt quand même ! :D

Coquillettes :
A ce qu’elle pouvait faire. / A travers le brouillard de ses pensées --> il manque l'accent sur les "A"
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