33 - Risquer

Par Seja

La soirée est en train de tomber sur le centre. Aline va chercher son dernier patient de la journée, un garçon qui est là depuis quelques jours. Elle le regarde entrer, s’assoir face à son bureau. Il a le regard vide, il ne cherche clairement pas à découvrir ce qu’elle fait ici. Il a le regard vide, mais Aline sait voir les signes. Elle sait déceler les moindres changements dans le comportement des sujets. Et lui, son regard vide cache autre chose.

Elle ouvre le placard où elle garde les doses à injecter, en attrape une. Puis, elle se saisit d’un autre flacon, identique au premier.

—  Tout va bien ? demande-t-elle en revenant vers lui.

Elle attrape sur elle son regard. Ca ne dure qu’une fraction de seconde, mais ça confirme ce qu’elle a déjà perçu. Il commence à résister au traitement. Le protocole stipule que quand ça arrive, il faut augmenter les doses.

Elle jette un coup d’oeil à la porte. La salle d’attente est vide, mais on n’est jamais trop prudent.

—  J’ai besoin que tu m’écoutes, dit-elle d’une voix très basse.

Ce changement d’attitude étonne le garçon. Mais il essaie de ne pas réagir. Il essaie de se préserver.

—  Je ne vais pas continuer ton traitement, dit-elle.

—  Pourquoi ?

—  Exactement pour cette raison. Tu as commencé à poser des questions.

Il ne comprend pas. Ou peut-être qu’il a trop peur de comprendre. Trop peur d’espérer.

—  Je ne vais pas le continuer pour que tu puisses redevenir ce que tu étais.

Il ne dit rien, mais son regard se fait plus vif. Elle le voit réfléchir très vite.

—  Pourquoi vous feriez ça ?

Sa voix est basse, lasse. Il n’ose pas espérer parce que ça fait trop longtemps qu’il erre dans le brouillard et que son esprit est épuisé. Si elle augmente la dose, elle sait qu’il peut ne pas survivre. Mais on se dit que c’est un prix à payer pour avoir une société obéissante.

Elle ne répond pas à sa question.

—  Mais je vais avoir besoin que tu fasses quelque chose, continue-t-elle. Il va falloir que tu joues le jeu, comme si on n’avait pas arrêté le traitement. C’est très important, Thomas. Tu comprends ?

Il la regarde, bien en face. Il la regarde et elle sait qu’il essaie de déceler le mensonge, la manipulation. Il n’est pas le premier à passer par là. Des cas comme le sien, elle en a des dizaines.

Il hoche la tête. Et elle sait que ça lui en coûte. Les enfants sur lesquels on utilise ce traitement sont ceux qu’on ne peut briser autrement, ceux qui résistent jusqu’au bout. Mais chacun a ses limites et elle sait qu’il ne veut pas replonger dans le brouillard. Elle sait qu’il ferait tout pour que ça s’arrête.

—  Tu vas devoir obéir à tout ce qu’ils te diront, faire tout ce qu’ils te demanderont. C’est clair ? S’ils se doutent ne serait-ce qu’un instant qu’on a arrêté le traitement, on risque de se faire arrêter, toi et moi.

—  Pourquoi vous m’aidez ?

Cette question, Aline l’a souvent eue. De la part de gosses tellement à bout qu’ils ne comprennent plus qu’on puisse avoir envie de les sauver. A chaque fois, ça fait tout aussi mal.

—  Parce que c’est la bonne chose à faire, dit-elle avec un léger sourire.

Elle sait que ça aurait été plus facile de fermer les yeux, plus facile de faire ce qu’on lui demande, tellement plus facile. Mais même en étant du côté du pouvoir, on ne peut pas être sûr qu’on va pouvoir vivre sa vie, qu’on ne va pas être inquiété, arrêté.

Les enfants qu’elle tente de sauver, elle ne sait pas encore comment elle va les faire sortir d’ici. La résistance est assez mal en point en ce moment. Son dernier contact ne répond plus, elle ne sait pas encore comment leur demander leur aide.

Mais elle les fera sortir de là. Quand le moment se présentera. Elle le fera parce que ce qu’ils ont maintenant, ce n’est pas une vie.

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Dédé
Posté le 08/05/2020
Cette Aline peut sauver le monde ! Oui, rien que ça ! Laisse-moi y croire un petit peu…

Ca va être terrible pour Thomas de devoir obéir en attendant qu'on vienne les sauver. Si quelqu'un parvient à les sauver. Mais à choisir entre la peste noire et le choléra, j'imagine qu'on fait avec les options qu'on a et qu'on choisit la moins pire. L'option qui nous permet de survivre.

J'ai cru au début qu'elle allait dénoncer Thomas qui posait encore des questions, qu'il allait être exécuté ou pire. (on sent encore le traumatisme de la scène d'exécution) Ouf ! Du répit ! :P

A très vite pour la suite !

Signé : un lecteur toujours fidèle au poste ! :D
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