33. Bastet

Par tiyphe
Notes de l’auteur : /!\ Ce chapitre peut heurter la sensibilité des plus jeunes /!\

Lucas

Alors que ses organes étaient engourdis, voire arrêtés, sa vue restait intacte. Presque au sommet de l’Édifice, dans l’Autre-Part, Lucas aperçut de l’agitation autour de lui. Il avait été pétrifié par une arme de ce monde qui coexistait avec l’Entre-Deux à cause de ses ailes qu’il ne maîtrisait pas encore. De grosses chaussures noires passèrent près de son visage. Puis il sentit le poids d’un corps s’écrouler sur le sien. La masse glissa sur le côté et il reconnut Louise, son nez à quelques centimètres du sien. Elle était tout aussi paralysée que lui et semblait particulièrement embarrassée de leur proximité. Ses yeux, verts comme deux émeraudes, louchaient sur les siens. L’un comme l’autre ne pouvait plus bouger.

Avant qu’il n’essaie de communiquer avec la Princesse ou un membre de l’expédition par la pensée, il fut soulevé dans les airs et jeté sur une épaule. Ses compagnons subirent le même sort. Ils furent alors balancés dans un ascenseur qui les secoua comme un cocktail dans son shaker. Lucas dut perdre connaissance pendant la descente, car il se réveilla, balloté de nouveau contre le dos d’un homme, cette fois à la carrure d’un gorille. Ce devait être ceux qu’ils avaient croisés aux portes des ascenseurs lors de leur arrivée. Ils sortirent et furent emmenés derrière l’immeuble.

La lumière commençait à se lever, ils étaient restés longtemps sur le toit. Le jeune Créateur entendit le son d’une rivière, le bruit d’un fort courant, au loin. Tout en s’approchant, sur l’épaule de son bourreau, il put apercevoir un cours d’eau rapide et violent qui s’écoulait à l’arrière du bâtiment qu’ils avaient quitté.

Le groupe fut balancé au sol sur une petite plage de sable aussi pâle que le ciel qui s’éclaircissait de plus en plus. Alors que les colosses semblaient en désaccord sur la façon de les jeter dans la rivière, Lucas entendit un énorme fracas. L’instant suivant, un homme imposant tombait face à lui. Il était brûlé et sentait la viande trop cuite. Le jeune Créateur vit les autres tortionnaires être terrassés un à un de la même façon. Il y avait d’abord, comme le bruit d’un éclair, puis ils s’effondrèrent.

Lorsque le calme revint, le visage de Louise apparut devant lui.

— Lucas ? M’entends-tu ? demanda-t-elle.

— O… Oui, réussit-il à articuler.

— La paralysie s’estompe, remarqua-t-elle. Nous devons partir d’ici, au plus vite.

Le jeune homme approuva d’un faible hochement de tête. Il avait ressenti de nouveau l’air s’infiltrer dans ses poumons depuis qu’ils étaient sortis de l’ascenseur. Et à présent, ses membres commençaient à bouger petit à petit. Ses doigts de pieds s’agitèrent. Il fut alors soulevé du sol.

— Louise, attention ! cria-t-il.

Un garde avait dû déjà se réveiller et il allait l’envoyer dans la rivière. La jeune femme était allée s’occuper des autres alors que Lucas ne touchait plus le sable de la plage. Elle se retourna vivement. Elle dut croire également à une attaque puisque des arcs électriques se formèrent le long de ses doigts. Ils disparurent aussi vite qu’ils étaient apparus quand elle découvrit qu’il n’y avait pas de réel danger. Elle se rapprocha tout de même précipitamment de Lucas.

— Que t’arrive-t-il ? s’inquiéta-t-elle.

— Je… Je ne sais pas, avoua le jeune homme. Je ne comprends pas.

« Lucas, tu es en train de voler. », affirma Sibylle dans sa tête.

Il vit sa partenaire, à terre, toujours immobile. Puis il observa le sol sous lui. Il reconnut son ombre. Deux grandes ailes battaient au-dessus de lui. Il mit du temps à réaliser que c’étaient les siennes. Alors que son corps ressentait encore la paralysie, ses nouveaux membres le faisaient planer à un mètre du sol.

— Je vole ! s’exclama-t-il.

« Doucement ! fit le géant. Tu vas ameuter tout le quartier. »

« Hans a raison, reprenons la conversation par la pensée. », proposa Louise.

Il fallut plusieurs minutes avant que tout le monde ait de nouveau la possibilité de se mouvoir. Lucas put se poser lorsque ses jambes le lui permirent. Il replia ses ailes noires dans son dos avec quelques difficultés, et surtout avec l’aide de Sibylle, en admiration devant les plumes de corbeau.

« Louise, c’est toi qui as fait ça ? », pensa Lucas en désignant les gardes au sol.

« Je… je crois bien oui. », répondit-elle.

« Nous devons y aller, maintenant. », les pressa Johny.

Pendant tout ce temps, le jeune Tadjou était resté silencieux. Il paraissait en état de choc, comme traumatisé par quelque chose. Personne n’osa intervenir le temps de leur fuite. Ils longèrent le fleuve jusqu’aux remparts Ouest. Comme l’Entre-Deux, il n’était pas interdit de sortir du monde, ils purent alors se faufiler entre la rivière et le mur de métal. Le groupe remonta vers le Nord et en direction du phare damné.

« Et si nous mettons encore 600 ans à traverser les plaines vides ? », s’inquiéta Sibylle.

Lucas lui prit la main et sonda ses yeux. Elle semblait vraiment effrayée.

« Au moins, nous rentrerons chez nous. », remarqua Johny.

Elle acquiesça. Sans se lâcher, le couple et leurs compagnons s’engagèrent sur le chemin du retour. Ils commençaient à entrevoir les formes du phare au loin ainsi que sa lumière tournante, lorsque le Créateur les arrêta.

« Regardez, fit-il en pointant un tas du doigt. Qu’est-ce que c’est ? »

Ils s’avancèrent prudemment.

— Mais ? s’exclama Lucas, avec surprise.

Devant lui se trouvait une boule de poils recroquevillée. Le jeune homme crut reconnaître le chat tigré. Son pelage était recouvert de sang sur l’abdomen. Lucas le toucha du bout du doigt, ignorant les réprimandes de ses compagnons. Sa fourrure était douce et chaude. Couché sur le côté, l’animal semblait endormi ou évanoui. Lucas appuya plus fort sur le flanc. Le félin se réveilla d’un coup et feula tout en reculant.

***

Bastet

Quelques jours auparavant, la queue entre les jambes, Bastet courait. Il fuyait la maison de ce dangereux humain. Terrifié, mais également en colère, il détalait le plus vite possible. L’homme lui avait cassé des côtes qui mettaient du temps à se ressouder alors qu’il était en mouvement. Ignorant sa douleur, il s’élançait vers le Sud.

Il n’avait pas le choix quant à la direction. Le redoutable Créateur lui avait imposé un collier envoyant des sons insupportables lorsqu’il changeait d’axe. Sinon il aurait pu essayer de trouver des Occupants, peut-être même la femme qui se prénommait Jeanne et qui semblait être en charge de ce monde. Mais le bruit de son appareil de torture brûlait ses tympans et il cédait au bout de quelques secondes. Finalement, toutes ses tentatives d’écart lui avaient fait perdre un temps considérable.

À présent, il s’obligeait à poursuivre la route qui lui était limitée. S’il ne pouvait prévenir personne, il trouverait Lucas et la Princesse. Il le devait à Tom, n’ayant pas réussi à le protéger. Comment pourrait-il se pardonner si l’enfant était jeté en Enfer ? Il ne savait pas que ça allait vraiment se produire, il avait encore l’espoir d’être utile. Il avait été amené par le petit garçon. Il lui devait son existence. Il lui devait tout.

Il n’était en fait qu’une simple conscience apportée dans le corps d’un chat. Il n’avait pas de souvenirs avant que Tom ne l’appelle dans l’Entre-Deux. Cependant, il possédait certaines connaissances qui lui venaient sûrement du jeune Créateur. D’autres semblaient avoir toujours été présentes, mais il ne savait comment l’expliquer.

Sur sa route, Bastet croisa très peu d’habitations. Elles paraissaient toutes vides, abandonnées, comme si le Sud était un quartier à éviter. Il aurait aimé rencontrer des Occupants, les avertir, leur demander de sauver Tom. Il tenta de visiter une maison, mais une fois de plus son collier lui fit continuer vers les plaines vides.

Perdu dans ses pensées, Bastet trébucha et roula sur quelques mètres. Il feula de rage et de douleur. Ses côtes s’étaient fracturées de nouveau. Pourquoi était-il si fragile ? Il était parti depuis près de huit heures déjà, il aurait dû avoir guéri. Il se releva péniblement et reprit sa course effrénée. Il avait dix jours pour trouver le groupe d’expédition. Cette tâche lui semblait impossible. Ils avaient commencé leur voyage depuis si longtemps. Peut-être étaient-ils perdus ou emprisonnés. Cela ne changeait rien, il fonçait à toute allure, aussi vite que lui permettaient ses petites pattes et ses blessures qui guérissaient peu à peu.

Le félin mit environ six jours à traverser l’Entre-Deux et près de 1500 kilomètres. Le jour semblait lui donner des forces, tandis que pendant l’effrayante obscurité, il devait slalomer entre les ombres pour ne pas être touché. Cependant, la frayeur des monstres nocturnes l’avait vite ralenti et le troisième soir, il avait été traversé par une larve géante et opaque, le pétrifiant jusqu’au levé de la lumière.

Il arriva finalement devant l’étendue des plaines vides. Il tempéra alors son allure jusqu’à s’arrêter. La truffe vers le ciel, il huma l’air. Cela sentait la peur. Une petite brune blanchâtre recouvrait le désert à quelques centimètres au-dessus de sa tête. Prudemment, il se remit en marche, le museau vers le sol.

Il trottinait depuis ce qu’il lui semblait plusieurs heures, lorsqu’un gros coup de vent le balaya. Il fut projeté à terre. Miaulant de douleur, il se redressa sur ses pattes. Une nouvelle bourrasque s’engouffra dans son pelage. Bastet se coucha instantanément, pour ne pas s’envoler de nouveau. Mais il avait perdu ses repères. La tempête l’avait retourné et il ne savait plus où était le Sud. Il ne voyait plus rien. Il reconnut presque l’utilité de l’anneau autour de son cou, mais n’eut pas le temps d’y avoir recours.

Le brouillard formait à présent une gigantesque tornade. Elle s’élevait sur plusieurs dizaines de mètres au-dessus du sol. Elle s’approchait de plus en plus vers lui. Bastet ne pouvait plus bouger. Pétrifié par la peur, il risquait de s’envoler. Il observa le cyclone se diriger sur lui. Ses griffes se plantèrent dans les graviers alors qu’il était soulevé par le brouillard en mouvement. Elles ne résistèrent pas longtemps et le chat fut aspiré par l’ouragan.

Il tournoyait et tournoyait, prisonnier de la tornade. Feulant et miaulant de terreur, il se sentait paralysé, incapable de tenter quoi que ce soit pour s’en sortir. Les coups de patte qu’il donnait dans le vent n’avaient aucun effet. Ses poumons le brûlaient tellement il rugissait. Il n’allait jamais arriver à temps pour sauver Tom. Pourtant il devait l’aider, faire tout ce qui était en son pouvoir de félin pour réussir. L’enfant ne méritait pas d’aller en Enfer. Personne dans ce monde ne le méritait, excepté Jacques.

Il décida de se concentrer sur son maître. Mais sa peur l’empêchait de penser. Il voyait Tom tomber dans un puits. De longues serres noires l’entraînaient vers le fond. Elles étaient brûlées, des braises étaient visibles par endroits. Bastet voulait suivre son ami, le secourir, lui tendre la patte, mais le garçon disparaissait dans une matière sombre et gluante. Il revivait la scène sans cesse. Et plus il la visualisait, plus il semblait reconnaître les griffes. C’étaient celles de Nout, la cigogne. Beaucoup plus grandes que dans son souvenir, elles attrapaient le jeune Créateur et le tiraient en Enfer, comme si son amie à plumes voulait emporter l’enfant dans sa souffrance, le punir de lui avoir donnée vie, de l’avoir abandonnée.

— Je vais te sauver Tom, murmura Bastet.

Il ferma les yeux, essayant d’oublier sa vision. À force de tourner, il sentait son cœur au bord des lèvres et il ne savait plus où se trouvait le sol. Il eut alors le sentiment que la tornade ralentissait. Il ouvrit les trois paupières de son œil droit et constata qu’il atterrissait. Le brouillard sembla le poser sans violence. C’est même avec délicatesse que Bastet se retrouva sur ses quatre pattes. Au moment où ses coussinets touchèrent le sol, la tempête s’arrêta instantanément, s’éparpillant autour de lui et laissant la petite brume suspendue au-dessus de sa tête. En acceptant sa peur, il avait été relâché par la bourrasque.

Tout était redevenu calme. Le silence pesait sur les plaines vides. Bastet observa ce qui l’entourait à présent. Son collier ne semblait plus fonctionner. Peu importait la direction dans laquelle il allait, il n’entendait plus l’horrible son de la clochette. Comment allait-il retrouver le Sud ? Tout était fichu ! C’en était fini de lui et surtout de Tom. Il était perdu au milieu d’un désert dont l’horizon n’avait pas un relief. Il aperçut alors une lumière blanche clignoter au loin. Était-ce un signe à son accablement ? Avait-il un autre choix que de s’y rendre ? Inquiet, le félin avança prudemment vers ce seul détail qui pouvait le guider dans ce lieu nu de toute chose.

Lorsqu’il put déceler les contours de ce miracle, il reconnut l’architecture d’un phare. D’en haut, il pourrait peut-être discerner des habitations, une ville, des humains. Si la chance était avec lui, il pourrait même voir Lucas et les autres.

Il s’élança alors vers la tour. Confiant de son intuition, il pénétra dans le bâtiment. Subitement, en passant la porte, les poils de son dos se hérissèrent. Le froid qui y régnait lui fit une première mauvaise impression, il n’était finalement plus si sûr de lui. Il observa l’escalier qui montait en colimaçon. Les murs étaient aussi noirs que l’obscurité elle-même. Tout inquiétait le chat qui recula une patte arrière.

Quelque chose se referma sur cette dernière. Bastet poussa un cri de surprise lorsqu’il fut soulevé dans les airs par un fin tuyau qui semblait vivant. Tandis qu’il était secoué dans tous les sens, le bout du tube, ressemblant à une grosse aiguille, s’enfonça dans son flanc et commença à pomper son sang. Le félin réalisa qu’il perdait vite des forces et qu’il allait devoir agir rapidement s’il voulait s’en sortir. Il profita d’un mouvement de retour dans les airs pour attraper le petit conduit avec ses pattes avant. De ses griffes, il tenta de le découper pour se libérer, mais il dut le lâcher à cause de la douleur dans son ventre.

Il saisit de nouveau le tuyau et l’amena à sa bouche. D’un coup de dents, il sectionna le tube fait dans un matériau qu’il ne prit pas le temps d’identifier. Du sang gicla dans sa gueule et au sol, alors qu’il y tombait lourdement. Il retira la pointe métallique de son abdomen et décampa à l’extérieur du phare, n’attendant pas de se faire attraper de nouveau. Il échappa de justesse à une autre attaque du tuyau, qui s’était apparemment déjà reformé, alors qu’il retrouvait la forte chaleur des plaines vides. Avec l’adrénaline emmagasinée liée à la peur, il courut sur près d’une centaine de mètres avant de s’effondrer, sombrant dans l’inconscience.

Plus tard, un groupe d’expédition le réveillait en sursaut, sans délicatesse, ravivant les douleurs de son flanc.

 ***

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