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Ils retournèrent tous devant le château pour attendre l’arrivée des collègues de Pierre, qui devaient emmener tout le matériel nécessaire pour constater les faits. Charles suivait Alexia du regard, incapable de s’en empêcher. Avec son short, ses baskets et les mèches qui commençaient à s’échapper de sa queue de cheval, elle détonnait dans l’ambiance lourde qui pesait sur eux tous ; mais cela avait au moins le mérite de lui changer les idées de sa situation actuelle, comme lorsqu’elle s’était indignée pour lui, tout à l’heure.

Il ne s’était pas attendu à ce qu’elle réagisse ainsi. À de la pitié, peut-être. Certains le regardaient différemment en apprenant qu’il avait été soupçonné d’un homicide, même lorsqu’ils en connaissaient toutes les circonstances. Mais jamais personne encore n’avait craché « c’est dégueulasse » avec autant de sincérité.

Alexia sortit deux sacs de course, tout ce qu’il y avait de plus commun, du siège passager de sa camionnette. Elle en passa un à Andrej, qui l’arrêta un instant pour lui murmurer quelque chose à l’oreille. Elle s’écarta pour le regarder, les sourcils froncés, l’air partagée entre le doute et la colère ; puis c’est vers eux qu’elle jeta ce même regard. Pierre était en train de faire les cent pas à proximité de sa voiture, le téléphone à la main pour guetter l’arrivée de ses collègues ; Serge s’était assis sur le siège passager, la portière ouverte, trop secoué pour rester debout plus longtemps. Charles leva un sourcil en direction d’Alexia, intrigué par ce regard, mais elle se contenta de donner les deux sacs à Andrej avec un hochement de tête, avant de sortir son portable et de se pencher sur l’écran. Il n’en saurait pas plus pour l’instant, se dit-il en voyant Andrej disparaître derrière la maison – ils ne devaient pas utiliser la porte d’entrée : il se rappelait encore à quel point elle s’était difficilement ouverte la dernière fois.

Un utilitaire bleu gendarmerie arriva sur ces entrefaites, et Pierre les orienta vers la chapelle, avant de s’approcher de Charles.

— C’est bon, ils s’en occupent. On peut y aller.

— Je viens avec vous, fit Alexia d’une voix forte en accourant vers eux, le téléphone toujours à la main. J’ai prévenu les autres, j’imagine que vous voudrez les voir aussi ?

— Oui.

— Ils vont nous rejoindre directement au poste.

Pierre regarda soudain autour d’eux en fronçant les sourcils.

— Et où est monsieur Plovic ?

— Il reste ici.

— Comment ça ?

Elle croisa les bras, releva le menton, dans une posture qui commençait à être familière à Charles.

— Il reste ici. Vous croyez qu’on va laisser le squat sans personne ? C’est hors de question. Je viens avec vous, et il pourra passer au poste plus tard si vous voulez.

— Ce n’est pas comme ça que ça marche.

— Quoi ? Vous l’accusez de quelque chose ?

Pierre serra les dents, puis secoua violemment la tête avant de se détourner.

— On verra bien ce que trouvent les collègues, lança-t-il d’un ton menaçant. Charles, viens. Et vous, vous n’avez pas intérêt à vous perdre en route.

Alexia le fixa du regard, le menton toujours levé ; mais Charles se sentait comme anesthésié, il n’avait même pas la force de se mettre en colère, encore moins celle de lutter pour ce genre de broutille. Il haussa les épaules et suivit Pierre.

Il eut l’impression de passer le reste de l’après-midi entre deux eaux, dans le vague le plus total. Pierre s’arrangea pour prendre sa déposition et fit quasiment tout le travail à sa place ; puis il dut passer un long moment à attendre dans le couloir, sur un vieux siège en plastique qui avait connu des jours meilleurs. Serge passa à son tour, puis Alexia, qui ne lui avait plus adressé la parole depuis qu’ils étaient partis de la Fresny. C’était comme si l’interlude devant la chapelle n’avait jamais eu lieu, et Charles en venait à se demander s’il n’avait pas pu tout halluciner, sous le choc de voir les tombes de sa famille dans cet état.

Il resta assis, la tête dans les mains, à essayer de reprendre son calme. Mais il se sentait calme, c’était bien ça le pire. Il se souvenait de cette sensation, et il savait ce qu’elle signifiait : que le contrecoup viendrait dans les jours suivants, que ce serait là le pire moment à passer.

Alexia réapparut dans le couloir et marqua un temps d’arrêt en les voyant, lui et Serge, toujours assis là ; puis elle vint s’asseoir également, laissant une chaise vide entre eux. Serge était raide comme un piquet, et semblait déterminé à ne pas la regarder, sans doute pour éviter de se remettre en colère – il avait tempêté durant tout le trajet, persuadé que c’était les squatteurs qui avaient vandalisé la chapelle, qu’ils étaient sans doute en train de faire pire à l’intérieur du château.

Charles se redressa avec un soupir et se tourna vers Alexia. Elle pianotait sur son téléphone, tout en se rongeant l’ongle du pouce – elle avait les ongles ras, remarqua-t-il, et les mains abîmées de quelqu’un qui travaille régulièrement avec : de petites entailles ici et là, ainsi que la peau sèche à la jointure entre ses doigts. Mais bien sûr : elle prétendait restaurer la toiture de la Fresny. Elle devait être… quoi, charpentière ? Restauratrice d’art ? Il n’en avait pas la moindre idée.

Il était sur le point de poser la question lorsque la porte au bout du couloir s’ouvrit et qu’un groupe de trois personnes entra et l’arracha à son état second, assez brutalement pour lui rappeler qu’il ne voulait pas discuter avec la squatteuse qui avait fait de sa vie un enfer, et qui était peut-être responsable de profanations, pour ce qu’il en savait. Elle se leva en voyant l’homme et les deux femmes qui approchaient, et il reconnut les cheveux roses de l’une d’elles : ce devait être le reste de la bande.

— Eh, Lex, tout va bien ?

L’homme la prit dans ses bras, et Charles détourna le regard, se concentrant sur la sensation de vide à laquelle il préférait se raccrocher plutôt que de sentir la morsure de la jalousie. Il vit du coin de l’œil les deux jeunes femmes la prendre à leur tour dans leur bras – une fois de plus, sa solitude le frappa au creux du ventre. Mais il avait l’habitude ; il savait résister à cette sensation.

Alexia se détacha alors du groupe.

— Ouais, mais c’est une sale histoire. J’ai vu ce qu’ils ont fait dans cette chapelle, c’est…

Charles sentit Serge se raidir plus encore à côté de lui et lui lança un regard d’avertissement : hors de question qu’il provoque un esclandre dans le poste de gendarmerie. Pierre avait déjà été assez accommodant de passer son arrivée fusil à la main sous silence, Serge n’avait vraiment pas intérêt à attirer encore l’attention sur lui.

— On a eu Andrej aussi. Tu crois que ça peut être un coup du proprio ? Nous faire accuser de ce truc pour pouvoir nous virer plus facilement ?

Charles écarquilla les yeux et tourna vivement la tête, sous le choc de l’accusation. C’était l’homme du groupe qui avait parlé, et il paraissait convaincu de l’idée qu’il avançait. À côté de lui, Alexia avait pris un air paniqué, son regard allant et venant entre eux deux.

— Van, non…

— Attends, ça pourrait carrément être ça. On sait que c’est aucun de nous, alors qui ça serait ? Maintenant, en plus ? C’est louche. Et puis tu dis qu’il y avait des croix gammées ? Dans une chapelle catho, c’est n’importe quoi, ils…

— Van ! s’exclama Alexia d’une voix plus forte en lui saisissant le bras. On parlera de ça plus tard. Pas ici.

— Elle veut dire pas devant le fameux proprio qui s’amuserait selon vous à profaner les tombes de sa propre famille, ne put s’empêcher de lancer Charles.

Un silence satisfaisant tomba sur le couloir tandis que les trois nouveaux arrivants tournaient les yeux vers lui. La fille aux cheveux roses se mordit aussitôt les lèvres, le reconnaissant de toute évidence ; la deuxième semblait choquée ; enfin, le fameux Van croisa les bras, sur la défensive.

— Alors c’est vous Charles de Fresny ? Désolé, mais avouez que c’est quand même bizarre de…

— Van, tu la fermes maintenant ! l’interrompit Alexia, l’air furieux.

À côté de Charles, Serge frémissait de colère contenue, et ce n’était qu’une question de temps avant qu’il ne se jette dans la mêlée face à cet insupportable type. Heureusement, un gendarme choisit ce moment pour appeler les nouveaux venus et les emmener chacun dans une salle pour prendre leurs dépositions. Van passa devant eux en leur lançant un regard méfiant ; Charles se contenta de le fixer sans rien dire, retenant Serge d’une main sur son bras. Lorsqu’ils se retrouvèrent à nouveau tous les trois avec Alexia dans le couloir désert, Charles se leva et se tourna vers le vieux gardien.

— Allez, viens. Pierre a dit que tu pouvais rentrer, je te raccompagne chez toi. Ma voiture est sur le parking.

— Tu es sûr, petit ? Je peux rester.

— Non, c’est bon. Je passerai peut-être voir Fatima et Léa en revenant, ne t’inquiète pas.

— D’accord.

Il ne put s’empêcher de jeter un regard à Alexia en passant à côté d’elle, mais elle évitait soigneusement de lever les yeux. Il était déjà sur le parking lorsqu’il l’entendit l’appeler.

— Attendez !

Serge poussa un grognement en l’entendant et continua à avancer vers la voiture, mais Charles s’arrêta pour se tourner vers la silhouette qui courait vers lui. Sa queue de cheval était en passe de lâcher complètement, et une mèche lui retombait devant les yeux ; elle avait presque l’air vulnérable, avec le short et les baskets qui la faisaient paraître plus jeune qu’elle ne l’était.

Il n’avait aucune envie de la voir ainsi, et se raccrocha à la colère que ses amis avaient provoquée.

— Si c’est pour m’accuser encore…

— Non. Désolée pour Van, c’est un con des fois. Il n’était pas là, il ne pouvait pas savoir…

Savoir quoi ? À quel point il s’était effondré en voyant le massacre dans la chapelle ? Il soupira et se détourna, fatigué de cette journée, mais Alexia s’interposa devant lui. Elle tentait vainement de rabattre ses cheveux en arrière, l’air agitée.

— Et moi aussi, je suis un peu une conne, hein ? Je voulais juste dire… je sais que c’est pas vous, et je leur expliquerai. Mais juste… personne n’était juif, dans votre famille ?

Interloqué par le changement brusque de sujet, Charles répondit automatiquement :

— Non. Pas à ma connaissance, en tout cas.

— Dans ce cas, c’est vrai que c’est bizarre. Pourquoi des croix gammées ? Et ce « mort aux riches »… ça n’a pas vraiment de sens, pourquoi mettre ça dans une chapelle ?

Charles haussa les épaules : comprendre les motivations des vandales ne l’intéressait pas vraiment.

— Et alors ?

— C’est juste… bizarre. Ça ne colle pas.

— Je doute que des profanateurs de tombes comptent parmi les personnes les plus cultivées qui soient.

— Non, c’est vrai, acquiesça-t-elle. Mais quand même. Enfin, je voulais juste vous dire… Diop, enfin, Pierre, m’a dit qu’il ne pouvait pas poster quelqu’un sur place, mais nous, on va guetter.

— Même ce… Van ?

— On s’est organisés en commune, alors il faudra voter, mais je pense que je pourrai les convaincre. Si ces types reviennent, ils passeront pas inaperçus cette fois.

Charles la contempla un moment, surpris de cette proposition et de son sérieux. Pierre n’était pas encore certain à cent pour cent qu’il ne s’agissait pas de l’œuvre d’un des membres du squat ; mais une chose était sûre, elle au moins l’avait convaincu.

— Merci, finit-il par lâcher d’une voix étranglée.

Elle haussa les épaules et détourna les yeux, l’air gênée. Puis elle sembla penser à quelque chose et sortit son téléphone de sa poche arrière.

— Est-ce que… Enfin, je me disais…

Elle inspira et marmonna quelque chose qui sonnait comme « merde, c’est pas si dur », et Charles retint un sourire. Il lui prit le téléphone des mains et y entra rapidement son numéro, avant de s’appeler pour avoir le sien.

— Ce n’est pas une mauvaise idée, fit-il en le lui rendant. Mais je vous préviens, ça ne change rien au fait que vous êtes illégalement chez moi et que je vais vous faire expulser.

Elle reprit son portable, ouvrit la bouche, la referma, et un éclat de colère illumina ses yeux.

— Et vous êtes toujours un connard de capitaliste Parisien, bien compris.

Charles hocha la tête, et la regarda tourner les talons et retourner dans la gendarmerie. Mieux valait que les choses restent bien claires, avant qu’il ne commence à la considérer comme…

Comme quoi ? Autre chose qu’une ennemie ?

Secouant la tête, il rejoignit Serge dans la voiture ; mais il sentait encore la vibration de son portable dans sa poche.

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