3. Vocation

Un nouveau jour se levait sur la campagne toscane. Les températures étaient douces, presque chaudes, l’air balayait paresseusement les hautes herbes dans les prairies et le soleil brillait, encore à son zénith. Les oiseaux chantaient et au loin, en contrebas d’une corniche escarpée, la mer envoyait des vaguelettes s’échouer paresseusement sur la plage déserte.

Tout à coup, un martèlement se fit entendre au loin, comme des détonations, annonciateur d’un danger imminent et perturbant le calme environnant. Les oiseaux s’envolèrent de leurs branches et les rongeurs désertèrent le sentier avant de reconquérir leurs territoires une fois le danger éloigné.

Ce danger, c’était un cheval. Un beau cheval à la robe rouan parsemée de taches baies qui fonçait droit devant lui. Juchée sur son dos et à moitié allongée sur son encolure, le visage fouetté par la crinière qui voletait dans tous les sens, Azzurra ne pensait plus à rien. La vitesse l’enivrait et le vent qui sifflait à ses oreilles lui donnait une impression de liberté.

Cela faisait désormais cinq ans qu’elle apprenait à monter à cheval et jamais elle n’aurait cru chérir autant la compagnie de ces animaux si majestueux et impressionnants. Elle venait de fêter ses treize ans et pour son anniversaire, elle avait reçu de la part de son père son premier cheval.

Elle avait bien compris que c’était une façon pour Demetri de lui demander pardon de ne pas s’être occupé d’elle comme il l’aurait dû, d’autant plus que Misha et lui avaient eu deux enfants : deux petits anges prénommés Mia et Cesare, des jumeaux qui étaient âgés de deux ans.

Mais dès qu’elle l’avait vu, Azzurra était tombée amoureuse de Cardinal et passait ses journées avec lui, soit à arpenter les sentiers du domaine, soit dans les écuries à s’en occuper avec un soin tout particulier.

Elle avait appris, beaucoup et très vite, sous les yeux ébahis de son père qui n’en revenait pas lui-même. Azzurra s’était montrée si réceptive à ses enseignements qu’il s’était même trouvé pris au dépourvu devant son enthousiasme. Son équitation n’était pas encore parfaite, elle le savait et elle travaillait sur ses lacunes à tel point que Demetri envisagea de présenter Azzurra à sa première compétition. Et contrairement à ce qu’il avait pensé, les yeux de la fillette s’étaient mis à briller. Le week-end suivant, elle foulait le sable de son premier concours, fièrement juchée sur Cardinal.

Azzurra ne remporta pas la première place, ce qui aurait relevé du miracle. Cependant les sensations qu’elle avait eues en franchissant les obstacles avaient été telles qu’elle ne saurait s’en passer.

À peine sortie de la carrière, Demetri lui était littéralement tombé dessus, fou de joie et de fierté. Il n’avait pas manqué une miette de sa performance, nerveusement accoudé à la barrière, avant d’écarquiller les yeux en s’apercevant que sa fille se débrouillait mieux qu’il ne l’aurait jamais cru.

— Azzurra ! Tu l’as fait !

Mais l’intéressée avait adressé à son père un regard sceptique avant de mettre pied à terre, un peu plus loin et de s’occuper de Cardinal.

— C’était pas mal, oui, mais j’aurais pu faire mieux. J’ai mal négocié le double en sixième position et j’aurais pu prendre l’option entre le huit et le neuf, ça m’aurait sûrement permis de gagner quelques centièmes.

Pour la toute première fois, Azzurra s’était exprimée d’une voix froide et détachée sur un ton professionnel au point que Demetri n’en reconnaisse pas sa fille, si ingénue en temps normal. Mais en lisant dans ses yeux bleus, il y avait vu cette frustration de ne pas avoir pu faire mieux.

— On verra plus tard pour la partie technique, de toute façon tu ne pourras que t’améliorer. Mais pour le moment, tu dois apprendre à apprécier ta performance, c’est comme ça que tu progresseras. Et puis… je ne devrais pas dire ça mais je suis content et fier que tu te sois mieux classée que Tara. Elena est folle de rage !

Azzurra se contenta de hocher la tête mais elle jubilait intérieurement. L’annonce du classement était tombée quelques minutes plus tôt et effectivement, la jeune fille occupait la cinquième place avec une faute sur le combiné double. Tara, elle, était arrivée huitième avec deux fautes et des pénalités de temps.

Finalement, elle commençait à prendre goût à la compétition. Surtout quand elle pouvait battre Tara sur un terrain qu’elle devrait désormais partager avec sa cousine. Quant à cette concurrence entre elles qu’Elena prenait soin d’entretenir, Azzurra se promit d’en sortir vainqueur. Elle ne savait pas vraiment quelle en serait la récompense et elle s’en fichait : elle voulait juste gagner.

Ils rentrèrent le soir au haras familial avec l’idée de célébrer la première compétition d’Azzurra. Le palefrenier principal du haras, un vieil homme au visage buriné par le soleil prénommé Harry, congratula la jeune fille. Quant à Filippo, son grand-père, il la félicita du bout des lèvres, faisant comprendre à la jeune fille qu’il était déçu de son classement. Azzurra voulut lui répondre que Tara n’avait guère fait mieux qu’elle en se positionnant à la huitième place du concours mais ce n’était pas dans ses habitudes. Ce n’était pas ce qu’on lui avait appris au Viêt Nam, du peu dont elle se souvenait en tout cas.

— C’était sa première tentative, père, intervint Demetri. Elle ne pourra que s’améliorer avec de l’entraînement et du temps.

— Du temps ! tempêta Filippo en perdant son calme relatif. C’est justement ce que nous ne pouvons pas nous permettre de perdre. Si Azzurra n’est pas capable de faire ses preuves, elle ferait mieux de commencer à se chercher un nouveau toit.

— Je, je… je v-vais faire de mon mieux, souffla la fillette en retenant ses larmes et ignorant la boule qui grossissait dans sa gorge.

Filippo détourna alors son regard bleu azur plein de sévérité vers sa petite-fille et la toisa sans s’attendrir.

— Je n’ai pas espérer quoi que ce soit, c’est le minimum que j’attends de toi Azzurra. Faire de son mieux, ici, ce n’est pas suffisant. Les Orfeo n’acceptent pas les perdants dans leurs nombres.

Azzurra se leva brusquement, les jambes tremblantes. Un sentiment de profonde injustice monta en elle et lui donna envie de démolir chaque bibelot de valeur dans la salle à manger du haras. Les mots se bousculaient dans sa tête et s’emmêlaient dans sa gorge, faisant ainsi grossir la boule au point de l’empêcher de respirer. De ses yeux, elle assassinait son grand-père mais celui-ci ne détournait pas le regard, un air vaguement amusé peint sur son visage marqué par le temps.

— Eh bien, que veux-tu nous dire Azzurra ? Exprime-toi, je t’en prie.

Comprenant qu’elle fonçait droit dans le mur si elle continuait dans cette direction, Azzurra choisit de battre en retraite.

— Pauvre petite, commenta Filippo, un rictus amusé au coin des lèvres.

— Tu as été injuste avec elle, espèce de vieux schnock, grommela Harry de sa voix grave.

— Je ne fais que lui rendre service, elle comprendra quand elle sera plus grande.

Harry secoua la tête et se leva à son tour pour emprunter la même direction qu’Azzurra un peu plus tôt. Il se retrouva bientôt dans l’aile des appartements privés du clan Orfeo et frappa doucement à la porte de la chambre de la fillette.

— Laissez-moi ! fit sa voix depuis l’intérieur, étouffée.

— Azzurra, c’est Harry, ouvre-moi s’il te plaît.

Une poignée de secondes plus tard, la clenche se baissa et la porte s’ouvrit, révélant Azzurra dont les yeux brillaient encore de larmes.

— Oh Azzurra, tu ne devrais pas t’arrêter à ce que dit Filippo. Il a toujours été très dur avec ses enfants mais je suis certain qu’il ne pensait pas à mal.

— Il a dit qu’il voulait me chasser d’ici si je ne faisais pas mes preuves, vous l’avez entendu vous aussi. Mon père a déjà mis du temps à me considérer comme sa fille mais on était bien au Viêt Nam, juste tous les deux. J’ai déjà perdu ma maison une fois, je ne veux pas qu’il me mette dehors parce mes résultats ne suffisent pas.

— Filippo ne te mettra pas à la porte, j’y veillerai personnellement, assura Harry. Si ça peut te remonter le moral, il doit d’abord réprimander sa fille pour les résultats médiocres de Tara.

Mais le cœur d’Azzurra ne s’allégea pas pour autant.

— Parce que j’ai eu de la chance aujourd’hui ! Je n’ai pas été meilleure ou…

— Bien sûr que tu as eu de la chance mais tu as également fait preuve d’une maîtrise rare pour quelqu’un de ton niveau. Je t’ai regardée ce matin et même si tu as encore du travail devant toi, tu as ça dans le sang Azzurra.

— Vous… vous m’avez vue dans la carrière ?

— Bien sûr ! sourit Harry alors que son visage buriné se creusait en un millier de rides. Je n’aurais manqué ton premier concours pour rien au monde.

Azzurra laissa alors ses yeux se perdre dans le vide comme elle semblait absorbée par un cercle de pensées.

— Au fond, Tara subit autant que moi la pression de Filippo, si ce n’est plus. Elle n’a pas été moins bonne que moi, elle avait un enjeu plus important.

— La différence entre Tara et toi, c’est que toi, tu as cette loyauté qui brûle en toi. Et tu iras loin, crois-moi.

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Pluma Atramenta
Posté le 30/04/2021
Me revoilà, Ninon !

J'aime particulièrement comment tu as mené ta plume, en début de chapitre. Tu la glissait comme on fait glisser une caméra, la passant sur le paysage, les petits détails ambiants avant de la faire bondir sur Azzurra et son fidèle Cardinal. Ca faisait un peu comme dans un film, j'ai beaucoup apprécié <3 Je pouvais presque entendre la musique captivante qui allait avec !
Ta manière d'écrire est toujours très fluide et simple, mais elle a parfois cette beauté surprenante, saisissante qui me pousserait à m'équiper d'un surligneur s'il s'agissait d'un roman papier. Je prends toujours beaucoup de plaisir à te lire, et savoir que je peux t'aider me rends, je crois, encore plus pointilleuse dans mes remarques. Les voici :

- "Les températures étaient douces, presque chaudes, l’air balayait paresseusement les hautes herbes dans les prairies et le soleil brillait, encore à son zénith. " (trop de virgules à mon avis. Je pense que tu devrais scier cette phrase en deux. Exemple : les températures étaient douces, presque chaudes. L'air balayait paresseusement les hautes herbes dans les prairies et le soleil brillait, encore à son zénith)

- "La mer envoyait des vaguelettes s’échouer paresseusement sur la plage déserte." (répétition « paresseusement » en lien avec les phrases dernières) Suggestions : nonchalamment ? Négligemment ?

- "elle avait reçu de la part de son père son premier cheval." (répétition cheval en lien avec les phrases précédentes. Suggestions : Destrier?)

- "Oh Azzurra, tu ne devrais pas t’arrêter à ce que dit Filippo." (maladroit, mais ça colle bien avec la situation)

- "La différence entre Tara et toi, c’est que toi, tu as cette loyauté qui brûle en toi. Et tu iras loin, crois-moi." (répétition de « toi ») En tout cas, ce dialogue conclue bien le chapitre !) :)

Et je crois que c'est tout ! J'ai vraiment passé un bon moment. Une fois poli, rafistolé, ton livre constituera un merveilleux roman jeune adulte, je pense <3 Je saute directement sur la suite !

Bonnes inspirations à toi <3
Pluma.
Ninon Marza
Posté le 01/05/2021
Coucou Pluma ! ♥

Encore un immense merci pour ton commentaire tout en douceur et bienveillance. Je note chacune de tes observations pour m'en servir quand je passerai à la réécriture (on a le temps ceci dit ^^). Je suis vraiment contente que cette histoire te plaise ♥

A très bientôt !

Ninon
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