3. Retrouvailles

Chapitre 3

Retrouvailles

 

Léonard Olivertown venait tout droit du Petit Bois. Il marchait entre les pinèdes, Rotenberg à quelques pas de lui en train d’essuyer les verres de ses lunettes.

— Lunaé et Eustache ont reçu les nouvelles ? l’interrogea cette dernière.

— Non. Plus depuis l’arrivée de monsieur Forest et monsieur Coper en Océotanie…

Il se surprenait de plus en plus souvent à envier la technologie du Monde Normal qui n’avait rien à voir avec la lenteur de leur courriers et télégrammes postaux.

— Ils ont rejoint la maison des Snowly, n’est-ce pas ?

— Oui. Les Travel sont venus les chercher et les ont emmenés chez eux. Vous-ai-je déjà dit que les parents de Jonathann déménageront en Océotanie, cet automne ? Depuis qu'ils ont appris pour leurs enfants, ils ont tout de suite décidé de quitter Paris. Étonnant, n’est-ce pas ?

Rotenberg rangea sa paire de lunettes sur son nez.

— Et monsieur Forest ?

— J’espère qu’on l’adoptera. La paperasse française me donne le tournis. Si je prends tous les jeunes que je repère sous mon aile, l’État français remarquera bien le surnombre d’enfants dont je suis le père adoptif ! Il ne manquera pas de me rendre une petite visite dans la maison que j’occupe à Louimini. Quelle surprise ils feront en trouvant la bâtisse vide… Je pensais convaincre le foyer d’enfants de campagne Ardoisienne de s’occuper de tout cela, mais ce dernier est déjà surchargé d’après le Petit Océo’… Pour l’instant, je suis sa famille d’accueil officielle.

— Je vois. Tenez, j’aperçois les briques rouges du Cabanon…

— Encore quelques mètres, et ce sentier nous mènera à un belvédère où Erdentalon se révèlera dans toute sa splendeur. Vous pouvez retourner au Petit Bois, Megan. Merci d’avoir veillé à lui enseigner les bases de la maîtrise du Feu. Vos compétences sont sans pareilles. N’oubliez pas de vous occuper de la fugue de la jeune Blyton…

— Oui, lui répondit Rotenberg, laconique, en s’éclipsant.

Léonard Olivertown continua de marcher tandis que la silhouette de la directrice adjoint du Petit Bois rebroussait chemin.

— Monsieur, est-ce ici que vivent les Yedolson ? À Erdentalon ?

Léonard Olivertown se gratta le menton, pensif. Il avait sans doute omis de délivrer d’importantes informations à son élève…

Mmm… Non, les Yedolson habitent à Ewigeflame. Nous nous rendons chez les Travel. J’ai des affaires pressantes à régler avec eux.

 

*  *  *

 

— Je n'en peux plus ! gémit Judy, la tête dans les mains.

— Hm… Essaie encore de bouger ce verre, s’il te plaît.

Judy tendit les mains et poussa de l’index le verre de vodka.

— C’est fait, dit-elle, une ombre moqueuse entre les plis de son sourire.

Eustache la contempla, puis fit un signe du menton, inflexible :

— Allez.

L’expression triomphante de Judy se décomposa.

« Vous trouverez bien un autre novice pour satisfaire votre fierté personnelle ! », songea-t-elle, sarcastique.

— Mais ça va faire trois heures !

— C’est possible. Mais s'il s'avère que si tu échoues aux examens d'Otaïla, je ne...

Eustache et Judy se turent. Un grincement de porte mit un terme à la dispute.

— Léonard, nous avons une nouvelle venue, claironna gaiement Lunaé. Figure-toi que par ta faute, elle a vomi sur les chaussures d'Eustache !

Judy fronça les sourcils.

— Tu ne lui avais rien expliqué ! Tu aurais pu au moins avoir l'amabilité de nous le dire !

— En effet, j'ai passé une matinée entière à laver ces chaussures ! renchérit Eustache. La pauvre enfant était complètement perdue.

— Une nouvelle venue ? s’enquit une voix chaude et familière.

Judy pouvait percevoir la note pétillante qui s’incrustait dans chacun de ses mots. Une limonade. Du citron. Judy frémit. Des bulles. Du Perrier. Judy trembla.

Des pubs sur l’écran. Sa maison. La terreur l’envahit. Son père qui riait. Judy se retrouva seule devant le canapé vide, sa maison vide. Solitude. Morts. Morts. Morts. Sa mère qui se plaignait de la saleté de la terrasse. Vide. Morte. La véranda. Le chat Léopold. Lunaé et l’eau de Javel. Les souvenirs s’estompèrent avec la même rapidité qu’ils étaient apparus.

— Tu t'es encore trompé sur le prénom ! enchaîna Lunaé, dont l'agacement s’exacerbait au fur et à mesure qu’elle parlait.

— Elle est avec moi dans la cuisine, précisa Eustache.

La porte crissa encore sur ses gonds, et Judy se retrouva face aux moustaches pincées de M. Olivertown. Un choc brutal qui la ramena au moment présent sans ménagement. Comme si elle était rentrée dans une vitrine si impeccable et transparente qu’elle en était devenue invisible.

— Blyton ? Que…

Incrédule, M. Olivertown interrogea Lunaé et Eustache du regard, se justifiant à la fois :

— Je ne pensais absolument pas la trouver ici.

— Elle a pris le grand chêne, déclara Lunaé.

Il y eut un silence, puis elle poursuivit :

— Elle est inattendue, c’est ça ?

— Ah. Je vois. L'élève dont je vous ai parlés, Kateline, est avec moi. Je l'ai accompagnée pour lui apprendre les bases du savoir intérieur et de son élément. La rentrée est proche et vous n'auriez pu lui apprendre le nécessaire pour les sélections d’Otaïla en si peu de temps.

— Judy maîtrise l'Eau, dit alors Eustache en profitant que le sujet des éléments soit abordé. Elle a réussi... une fois. Depuis, l'Eau ne répond plus à sa volonté. Elle n'y arrive plus, et je ne sais plus quoi faire ! De plus, son deuxième élément ne s’est pas encore éveillé… Avec Lunaé nous sommes très inquiets ! Peut-être faudrait-il envisager de lui trouver une autre école... reconnut-il, hésitant.

— Je, eh bien, je suis stupéfait, commença M. Olivertown avec une moue plutôt soulagée. C’est assez singulier, comme situation. Attendons pour une autre école. Mademoiselle Blyton est arrivée seule, sans rien connaître de ce monde. Par pressentiment, je pense. Peut-être est-ce un signe du destin ? Nous verrons, conclut-il.

Apparemment inexistante, Judy se permit de prendre la parole à la surprise générale :

— Pause, demanda-elle avec calme et fermeté. Puis-je savoir ce qu'il se passe ? Sans vous offenser, bien sûr.

Une pointe de sarcasme et de provocation teintait sa voix et son visage d’un éclat sombre.

— Judy, tu ne reverras plus jamais le Petit Bois, lui répondit M. Olivertown. Les pensionnaires pensent déjà à ton exclusion. Si tu reviens, ce sera l’enfer pour toi, là-bas. Tu es restée trop longtemps ici. Tu fais partie de ce monde, que tu le veuilles ou non. Tu es Maître de l’Eau.

Les pensées de Judy se figèrent. Une vague glacée remonta le long de son corps jusqu'au sommet de son crâne. Le foyer avait été sa maison, son seul refuge après la mort de ses parents. Entendre de façon aussi directe qu’il ne fera plus jamais partie de sa vie lui faisait le même effet que la révélation de la mort de ses parents et la vente imminente de sa maison par l’assistante sociale.

L’endroit qu'elle avait toujours maudit et aimé à la fois n’était plus qu’un souvenir. Un vide énorme, encore plus énorme que les précédents, s'installa dans son cœur. Elle revoyait la bâtisse blanche aux volets gris, les rosiers qui l’escaladaient, ses toiles d’araignées et ses escaliers grinçants. Elle revoyait la grande allée en bitume qui reliait le Petit Bois à la route de Dree-Loster et Louimini, la forêt qui la surplombait. De simples souvenirs qui s’effritaient. Judy avait longtemps rêvé d'une vie meilleure, mais maintenant, le voulait-elle encore ?

Une jeune fille blonde aux traits fins apparut derrière la porte :

— Monsieur, les Yedolson vont nous attendre.

Judy reconnut immédiatement le ton de cette voix. Jusqu'à lors, elle n'avait pas réalisé que Kateline, son ennemi de toujours, était bien l'élève dont parlait M. Olivertown. Elle aurait dû s'en rendre compte plus tôt, pourtant. Elle aurait dû se douter de quelque chose lorsque Kateline avait quitté le Petit Bois.

« Lunaé et M. Olivertown ont été limpides. Kateline. J’ai entendu tellement de fois ce prénom. »

Kateline tourna la tête vers Judy. Judy guetta avec curiosité l’expression qu’elle afficha. Abasourdie, Kateline peinait à prendre un air indifférent. Ses yeux verts passèrent en revue Judy plusieurs fois, certainement pour s'assurer que cette fille était bien la même personne qu'elle avait côtoyée, ridiculisée et persécutée pendant près de cinq ans.

Judy aussi était troublée. Malgré tout, sa stupéfaction restait moindre par rapport à celle de Kateline. Les petites bévues d’Eustache et Lunaé l’y avaient préparée.

— Je pensais que Kateline était l'unique pensionnaire du Petit Bois à se révéler être détentrice de pouvoirs. Elle a été adoptée par les Yedolson, et je doute fort que Judy soit la bienvenue chez eux... C’est toutefois ma seule solution, pour le moment. J’espère vraiment qu’ils t’accepteront dans leur manoir, confia-t-il à Judy.

 

 

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sifriane
Posté le 24/11/2020
Coucou Prudence
Encore une fois je pense que ce chapitre mérite une relecture de ta part. L'histoire se poursuit de façon cohérente et on a envie de connaître la suite mais tu passes trop rapidement sur certains éléments. Vois les passages qui sont essentiels pour toi et détailles-les. Demandes toi à chaque fois ce que tu veux que le lecteur sache.
Une autre petite chose, tu écris à un moment "Encore quelques mètres, et ce sentier nous mènera à un belvédère où Erdentalon se révèlera dans toute sa splendeur" c'est Léonard qui parle mais pourquoi ne pas décrire la scène tout simplement au lieu de la mettre dans sa bouche. Mais ce n'est qu'une suggestion
Prudence
Posté le 24/11/2020
Je suis d'accord avec toi. C'est vrai qu'il demande à être travailler car j'ai ajouté des choses dans le texte et ils ne sont pas bien incorporés. Je pense que, oui, je vais développer certains paragraphes pour que cela passe mieux ^^
D'ailleurs, que veux-tu dire par "brouillon" dans le précédent chapitre (ce que, je pense, tu as retrouver dans celui-là) ? Est-ce trop peu développé, pas assez clair, les informations s'embrouillent et se répartissent mal ? En tout cas, merci pour tes commentaires. ❤ Sans eux, je pense que je serais restée aveugle XD.

Pour le belvédère, oui ! (J'avais un peu la paresse de rédiger une description, hum, hum, mais chut, hein ;-)) Je vais donc revoir tout ça !!
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