3. Quelque chose de grave

Par Elka

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Quelque chose de grave

Lysander n’avait pas cherché l’horaire du prochain bus, mais directement pris le chemin de chez lui. Le trajet à pied était un peu long, mais faisable, d’autant plus qu’il comptait courir et tenait un bon moment sans s’essouffler.

Courir ainsi sur une longue distance, et à la vue de tous puisqu’il devait traverser le centre de Lymington pour rentrer, le mettait mal à l’aise. Depuis ses quatre ans — depuis sa morsure — la famille Lancaster se montrait prudente. Lysander avait reçu cette consigne comme l’ordre de ne pas se faire remarquer. Si sa mère fronçait le nez à cette idée, son père la partageait.

Mais aujourd’hui, courir était un besoin. Ses battements de cœur régulier, sa respiration, le vent dans ses cheveux courts et la fraîcheur lui piquant les joues étaient autant de choses qui les distrayaient.

« Calme-toi » lui intima Lysander.

Il ne prêtait pas attention autour de lui, plus concentré sur l’intérieur de sa tête ; les vibrations du sol sous ses semelles, ou son sac qui lui cognait les jambes et dont la bandoulière lui brûlait l’épaule, n’étaient pas importants. De toute façon, Lysander pouvait compter sur son ouïe et son odorat pour se diriger.

Il ralentit au bout de sa rue, pour finir le trajet d’une marche rapide. Un poids ne le quittait pas depuis la bibliothèque et l’autre se remit à geindre sans raison. Ce n’était pas comme s’il pouvait raconter ce qui le tracassait mais, d’ordinaire, Lysander et lui se comprenaient bien. Il s’agissait cependant de quelque chose au-delà de la vie de Lysander. Quelque chose qui n’était pas humain, que l’autre n’avait jamais pu partager avec lui.

Et ça le terrifiait.

Quand il poussa le battant de sa maison, Lysander se figea une seconde sur le seuil avant d’entrer, tendu.

— P’pa, c’est moi. Ismael, qu’est-ce que tu fais là ? demanda-t-il en avançant.

Il avait conscience d’être abrupt, mais il n’aurait pas imaginé le trouver dans son salon peu de temps après avoir été désagréable avec lui. À voir la mine d’Ismael, il craignait les remontrances.

— Tes chaussures, fit remarquer son père.

Il les retira sans lâcher Ismael des yeux, insistant :

— Que fais-tu là ?

— Ce n’est pas une façon de parler, Lyz.

— Je peux partir si tu préfères, dit Ismael avant que Lysander ne réponde à son père.

Ils s’étudièrent silencieusement quelques secondes. S’ils se disputaient devant ses parents, Lysander n’aurait pas fini d’en entendre parler.

— Non, reste.

Le sourire d’Ismael se coinça et, aussitôt, il tritura nerveusement son collier.

— Tout va bien, les garçons ? s’enquit son père. Je pensais que vous travailliez ensemble et Ismael a débarqué, persuadé que tu serais déjà là.

Il étudiait Lysander, qui se haïssait de les inquiéter, mais aurait encore plus mal vécu de leur cacher des choses. Ses parents en avaient trop bavé, à cause de lui. Pourtant, sur ce qui s’était produit à la bibliothèque, que pouvait-il réellement dire ?

— C’est ma faute, intervint Ismael. J’ai poussé Lyz dans ses retranchements. C’est pour ça que je suis là, je voulais qu’on en parle tranquillement.

Une lueur d’incertitude le traversa.

— C’est ça, dit Lysander en bondissant sur l’excuse. Viens, on monte.

Il s’effaça pour qu’il le précède jusqu’à sa chambre. Lysander et son père échangèrent un regard, puis Charles s’avança pour lui ébouriffer les cheveux, proposant maladroitement :

— Et si j’allais faire des courses pour qu’on cuisine tout à l’heure ? Des lasagnes, ça irait ?

— Ce serait parfait, souffla Lysander.

 

Dans la chambre, Ismael s’installa sur le lit, comme d’habitude, et Lysander prit sa chaise de bureau. Ici, il se sentait plus apaisé. L’ordre des lieux — le lit fait, les vêtements rangés, le bureau ordonné, l’odeur de lessive — instaurait un cadre important pour lui.

— J’ai demandé à ma mère de me déposer ici, expliqua Ismael pour briser le silence. Je pensais que t’aurais pris un bus pour rentrer, tu répondais pas à mes messages. Ton père a insisté pour que je t’attende à l’intérieur.

— Mon père t’adore, mentionna inutilement Lysander.

— Bref, je peux partir si tu préfères, répéta-t-il.

Tout en parlant, il refaisait le nœud d’un bracelet brésilien.

— Reste, puisque tu es là.

De son index, il suivit le contour de son ordinateur portable, se détournant vers la fenêtre à temps pour voir trois oiseaux s’envoler du toit voisin. Le ciel ressemblait à une mer grise et les murs de sa chambre avaient cette teinte légèrement bleutée que leur conférait sa vision nocturne.

Il se releva pour allumer la lumière. Ismael se tordait les doigts en fixant le sol. Lysander retint un soupir agacé, mais dit :

— Je t’avais dit que je voulais être seul.

— J’avais peur d’avoir dit une bêtise.

— Tout ne tourne pas autour de toi.

Il avait ravalé un maximum d’amertume, mais c’était fatigant de jongler entre ses inquiétudes présentes et la sensibilité d’Ismael. Il savait que son ami était pétri de bonnes intentions, mais parfois c’était trop.

Au moins, il était à peu près sûr qu’il en avait conscience.

— Du coup, je peux savoir ce qui s’est passé à la bibliothèque ? J’ai cru que tu faisais un malaise.

Lysander resta debout, cherchant ses mots.

— Je ne sais pas, avoua-t-il finalement. C’était bien une espèce de malaise, j’ai eu… un vertige. Le pire vertige possible. Tu vois cette sensation quand le grand huit amorce sa plus longue descente ? demanda-t-il soudain, mu par l’inspiration.

Ismael acquiesça prudemment.

— C’est cette idée, mais en pire. Et il hurlait dans ma tête. J’ai l’impression…

Il se tut, freiné par une peur brutale et glacée. Quand il parla, il en avait presque oublié la présence d’Ismael.

— J’ai l’impression qu’il s’est passé quelque chose de grave, mais je ne sais pas quoi.

— Mais lui le sait.

Un élan d’amitié transperça un instant l’énervement qu’Ismael avait pu lui inspirer en débarquant. Quand il mentionnait l’autre, c’était toujours étrange et rassurant à la fois.

— Ça coûte rien de chercher sur Internet, déclara Ismael en sortant son téléphone. Un accident ou un tremblement de terre ou je ne sais quoi.

— Pourquoi pas.

Son absence d’enthousiasme vibra jusqu’à Ismael, qui fit une moue malaisée et reprit :

— Tu préfères peut-être être seul.

— Oui, s’il te plaît.

Son ami s’excusa de s’être incrusté et Lysander le raccompagna à la porte. Sur le seuil il se força à lui sourire et à lui dire « à demain ». Ismael avait souvent le besoin d’être rassuré.

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L.A Marin
Posté le 15/05/2020
Ton histoire se lit toute seule. Je n'ai pas l'impression de devoir faire un effort pour comprendre quoi que ce soit; je me laisse emporter par les évènements. C'est chouette, ça transporte réellement.
Elka
Posté le 15/05/2020
Merci beaucoup, Marin !
DraikoPinpix
Posté le 26/04/2020
Sympa ce chapitre, que de mystères ! J'aime le parallèle avec le flashback.
Je continue ma lecture. C'est prenant, comme histoire :) j'aime Ismaël, je me suis vite attachée à tes personnages <3
À bientôt !
Elka
Posté le 26/04/2020
On essaye les mystères, on essaye
Ça me fait plaisir que tu te sois attachée aux personnages <3 Merci !
Zig
Posté le 24/04/2020
Ismael est tellement chou... clairement, j'ai un gros coup de coeur pour ce personnage tellement adorable... Il est humain, avec du tact et de la gentillesse... vraiment j'adore. Ça fait du bien ce genre de personnage !

On voit très vite la complicité entre les deux, et je suis aussi intriguée par ce qu'il va se produire...

Comme tout est vraiment très propre et bien construit, je pense que je vais continuer à lire tranquillement, sans forcément m'arrêter commenter chaque chapitre (je ne pense pas que tu en aies besoin !). Je ferai une petite pause après mes "sessions de lecture" pour donner mes impressions générales, ou si quelque chose me fait bizarre.

Et comme ça je peux tout dévorer tranquillement **
Elka
Posté le 24/04/2020
Les chapitres sont tellement courts, n'hésite pas à mettre toutes tes remarques dans un seul si c'est plus confortable pour toi ! Aucun soucis, je comprends très bien ça.
Merci beaucoup Zig <3 j'espère que tu continueras d'apprécier (et merci pour Ismael ! Ca fait toujours chaud au coeur quand on aime un de ses personnages)
Dédé
Posté le 21/04/2020
Impossible d'en vouloir à Ismael bien longtemps. Je note qu'il a l'air de super bien s'entendre avec beau-pap... euh… Charles ! :D Preuve supplémentaire que lui et Lyz sont comme fesse et chemise.

Leur relation, j'adore ! Entre Meutes et Demain sera grandiose, je constate que tu as un truc pour instaurer de la complicité entre tes personnages. Un petit truc propre à ta plume qui me charme à chaque fois !!

La piste du tremblement de terre ou de l'accident a l'air d'être à des années-lumières de la vérité mais l'intention de chercher quand même est toute mignonne. Et le fait qu'Ismael termine quelque peu la phrase de Lyz en parlant de "lui", c'est trop mignon. Je fonds derrière mon écran avec autant de petites choses feel-good que tu proposes au lecteur !

Il se peut que je poursuive ma lecture encore un peu avant d'aller me coucher ! :D A très vite !

Coquillette :
Mais aujourd’hui, courir était un besoin. Ses battements de cœur régulier --> réguliers (pour moi, ce seraient les battements qui sont réguliers)
Elka
Posté le 22/04/2020
"comme fesse et chemise" ? xD
Mais oui, Charles est tellement heureux que son fils ait un copain au courant de tout. Je me dis que ça doit être rassurant pour les parents aussi, d'avoir l'impression de pouvoir lâcher du lest.
C'est un sensible le Charles Lancaster.

Aie, busted, j'aime écrire les relations de personnages. Mais si ça fonctionne, ça me fait plaisir. Si carrément tu trouves ça feel good, c'est encore mieux !

Merci encore Dé !
Dédé
Posté le 22/04/2020
Je voulais censurer l'expression "comme cul et chemise". Mais oui, c'est compréhensible que les parents aient besoin de soutien dans une telle situation qui doit leur échapper complètement.
Stella
Posté le 26/09/2019
Ismael est resté dans la salle de classe longtemps avec sa mère plus leur trajet en voiture. Tu crois que ça dure moins longtemps que le trajet de Lyz bibliothèque-maison en courant puisque Ismael arrive avant lui ?
Sinon ça se lit toujours très bien (et vite). Le malaise dans le salon avec le père grave cool est bien rendu.
Le "tout va bien, les garçons ?" est peut être de trop.
"Il* étudiait Lysander, qui se haïssait de les* inquiéter, mais aurait encore plus mal vécu de leur* cacher des choses. Ses parents* en avaient trop bavé, à cause de lui. Pourtant, sur ce qui s’était produit à la bibliothèque, que pouvait-il réellement dire ?" tu passes du singulier au pluriel. Parents devrait remonter dans la phrase.
Mais qu'a ressenti son loup ?!
Elka
Posté le 28/09/2019
Oh c'est une intéressante suggestion cette histoire de pluriels, merci !
Je me suis interrogée sur ce trajet. En soi, attendre longtemps dans la salle de classe est bien possible. Je peux préciser qu'il vient juste d'arriver chez lui sinon... Ou tourner la scène autrement si ça fait vraiment bizarre.
Stella
Posté le 30/09/2019
A voir... Peut être que je serai la seule à soulever ce point 🍀 Ce n'est pas vraiment bizarre tel quel. Je me suis juste dit que si Lyz rentre tout de suite et court vite, il arrivait avant. Des bisous
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