3. Plus loin que jamais

Par Visaen
Notes de l’auteur : Bienvenue sur ce nouveau chapître ! Une précision : le Roi a changé de prénom en cours d'écriture. Psembleu devient alors Gidéon ! Bonne lecture :)

Ni moi ni les gardes ne prononçions un mot lorsque j’entrai dans le fiacre qui me transportait chez le Grand prêtre Rigliot. Nous nous mîmes en route, et j’étais partagée entre un soulagement à quitter le palais et l’horreur de voir les plans de Gidéon menés à leur terme.

Toutefois, j’appréciais de voir s’éloigner les tours blanches aux toits dorés du palais, son long tapis rouge et ses rangées de soldats en uniforme soumis à la royauté ; aussi soumis que je finirai par l’être ; aussi soumis que l’étaient les soldats de mon escorte.

J’ignorais leurs prénoms et ne leur demandai pas. Je savais que Gidéon leur avait donné l’ordre de ne pas me parler en dehors du nécessaire.

Hors du palais, je ne devais m’adresser à personne, exceptions faites des formules de politesse avec les quelques villageois qui venaient à me reconnaître lors de mes trajets à la crypte. C’était lors de ces mêmes trajets qu’il tolérait mes robes roturières, conforté à l’idée qu’elles m’en rendaient moins désirables pour quiconque : villageois, soldats, ou même absyans.

Comment avais-je pu en arriver là ? Il s’était emparé du pouvoir de façon insidieuse. Devenu mon régent, il avait réussi à me retirer toutes mes prérogatives. J’en venais même à regretter d’avoir tué le chancelier Dorf. Sans son titre de héros, il n’aurait peut-être jamais eu le champ libre pour accéder au trône.

Il commandait l’armée et le personnel par le règne subtil de la terreur. Ses décisions supplantaient les miennes. À tel point qu’on disait naturellement à son sujet que ses ordres étaient irrévocables.

Mais je n’en voulais pas aux personnels ou à l’armée. Moi aussi, j’avais peur de lui.

 

Je fermai les yeux. Le fiacre poursuivait bruyamment sa route sur la voie sableuse. Face à moi, le soldat le plus âgé, sans doute le chef du groupe, regardait la route à travers la vitre. Était-ce d’usage de faire escorter une princesse sans servante et par seulement trois hommes ? Inconnus de la couronne qui plus est ?

Était-ce la précipitation et l’urgence qui rendaient Gidéon imprudent ? Le connaissant, rien n’était laissé au hasard. Ces hommes devaient être dignes de confiance à ses yeux. À moins qu’il ne mise sur leur peur, ne leur avait-il pas dit que le dernier qui avait essayé de m’enlever avait fini empalé ?

Et qu’en était-il de son ami le Grand prêtre Rigliot ?

Le titre de Grand prêtre revenait aux prêtres de rang trois, ce qui impliquait trois sacrements. J'avais été sacrée par le Grand prêtre Inacius, qui vivait reclus dans la chapelle de Rivenord. Il m’avait octroyé le titre de prêtresse intermédiaire en fonction de mes dons célestes. Toutefois, Gidéon s’était formellement opposé à la poursuite de mon initiation pour acquérir le titre de Grande prêtresse, conscient qu’officier comme Grande Prêtresse était incompatible avec mes futures fonctions de Reine. Néanmoins, je continuais à étudier les Saintes Écritures, sachant qu’il pouvait user de son influence pour me refuser le troisième sacrement, il ne pouvait agir sur mon voeu de chasteté.

 

Accéder au trône était le seul objectif de Gidéon. Sa légitimité était tout ce qui lui manquait, et il ne pouvait la trouver seulement par le mariage avec une princesse de sang Grinden. Ainsi dit moi. 

Chaque fois qu’il me faisait convoquer, il essayait toute sorte de stratagèmes pour parvenir à ses fins. En vain. Et pour la première fois, il prétendait s’intéresser au royaume et aux Saintes Écritures. Il aurait même un ami Grand prêtre.

Et voilà qu’aujourd’hui il me permettait de m’éloigner de lui pour une affaire propre à la prêtrise. C’était suspect. Cet homme se moquait du mythe de Khalys. Jusqu’à ce jour, je m’étais mise en tête qu’il n’avait pas forcé notre union par crainte d’une opposition des dignitaires restés loyaux à la lignée Grinden. Je ne pouvais pas m’empêcher de suspecter qu’il voulait forcer le mariage en obtenant l’aval d’un Grand prêtre, qu’il ne s’agissait que d’un énième stratagème de sa part. 

Je n’ignorais pas les murmures inquiets sur mon célibat à vingt-sept ans et l’âge avancé de Gidéon. Le peuple souhaitait voir le régent épouser la Princesse. Gidéon me l’avait suffisamment répété, mais cette pression n’avait aucun effet sur moi.

L’attente devait lui peser. Mais frustré ou non, il n’envisageait pas d’abandonner. Au contraire, plus le temps passait et plus ses instincts prédateurs s’aiguisaient. Il préférait sans doute me voir me débattre pour rendre la chasse plus attractive et la victoire plus jouissive. Je doutais que mon consentement lui apporte telle satisfaction.

J’espérais que sa mascarade n’avait pas dupé les trois soldats. Tous ceux du palais connaissaient la cruauté du Roi, mais eux venaient de l’extérieur. Il était possible qu’ils ignorent tout de la face sombre du Roi. Et s’ils la connaissaient, que feraient-ils pour autant ? Qu’ils lui obéissent par loyauté ou par peur, je ne pouvais pas les supplier de me laisser fuir pour éviter un inéluctable mariage. Pour rien au monde ils n’accepteraient cette requête qui signerait leur arrêt de mort. 

 

À travers le rectangle vitré que ne recouvrait pas la tenture du fiacre, je voyais le ciel se teinter de jaune à l’horizon, dernier vestige de l’astre se couchant derrière les tours immenses d’un domaine noble. Comme toujours, la vue du ciel m’était d’un réconfort indescriptible et je dirigeais mes pensées à Khalas. 

Tandis que les constructions pittoresques de Danurge cédaient peu à peu la place aux fermes et aux champs, je dus admettre que ce royaume qui était le mien m’était inconnu. Gidéon me refusait les réunions des ministres. Je n’en connaissais que ce qu’en disaient les servantes et les affiches de danger lorsqu’un monstre entrait dans la capitale. Un immense manoir traversa mon champ de vision et je me demandais si, comme Giline me l’avait dit, derrière les murs sombres de cette demeure immense, des citadins s'adonnaient réellement à des pratiques abyssales. Si tel était le cas, si les ombres du palais royal se propageaient dans la capitale et jusque nos provinces, alors que restait-il ? L’espoir ?

J’eus un sourire de dépit.

— Ne vous inquiétez pas, vous aurez le temps de vous reposer, dit le soldat face à moi.

Je sortis de ma torpeur et croisai ses yeux compatissants. De toute évidence, ma lassitude transparaissait sur mon visage.

— Que voulez-vous dire ?

— Le domaine où nous nous rendons appartient à notre Seigneur, le Duc Ardun Sax. C’est un homme très hospitalier et si vous lui faites part de votre fatigue, il vous laissera du repos.

Je méditais ses mots et après un temps, murmurais plus pour moi-même qu’à son intention.

— La fatigue du corps ne s’estompe pas aussi facilement que celle de l’esprit.

— Vous souhaitez sortir un peu ?

Je l’étudiais du regard. Ce ne semblait pas être un piège.

— S’il vous plaît, acceptai-je aussitôt. La perspective de respirer l’air pur rendit soudain celui du fiacre insuffisant.

Il frappa à la vitre et le fiacre ralentit sa course jusqu’à s’arrêter. J’acceptai la main que le soldat m’offrit et sortis, mon châle couleur lavande recouvrant mes épaules. Nous nous trouvions en bordure de route et les derniers rayons du soleil me firent un bien fou. Il fut un temps, alors que le palais me débectait, je m’étais rendue dans une crypte, défiant une peur viscérale, et étais venue à bout de mon entreprise. Aujourd’hui, je contenais ma répulsion, ma rage et mon désespoir, mais n’agissais pas. Il me suffisait de faire un pas. Le vaste monde m'entourait. Ses vallées, ses domaines cernés par les champs, ses forêts m'appelaient à vivre libre, à m'évader. Mais à peine m’étais-je éloignée d’un pas que je sentis l’attention des soldats peser dans mon dos. Je les avisais par-dessus mon épaule.

Leur Chef m’attendait près de la portière du fiacre et les deux autres, que je nommais Longs cheveux et Jeune brun, patientaient debout à l’avant du fiacre, la mine lugubre. Je les devinais bien bâtis sous leurs armures, bien plus en muscles que les gardes d’apparat du palais royal, sans parler des ministres que l’oisiveté rendait mous et bedonnants. Je n’avais aucune chance d’échapper à leur vigilance, et la logique voulait que ces soldats soient particulièrement aguerris pour une escorte aussi restreinte. Dès lors, j’eus la pensée fugace que nous pouvions tous ensemble fomenter une nouvelle révolution. Si seulement ils pouvaient me tendre la main, me faire un signe. Mais quelque chose dans les pupilles du Chef m'interdisait toute défiance. Je dus les contempler trop longuement, à moins que ce ne soit d’impatience, car il m’interpella.

— Vous avez terminé ? 

Non, protestèrent mes pensées, qui se dissipèrent au moment où ma bouche répondit Oui. Et dans le même temps, s’éteignit mon élan d’espérance.

 

Je m’étais assoupie durant la suite du trajet et m’éveillait en fin d’après-midi. Le fiacre s’était arrêté. Je devinais à mes courbatures que j’avais dormi dans une position inconfortable, et m’impatientais de  trouver le confort d’un lit.

Le Jeune brun parlait depuis la portière et eut tôt fait de me détromper : nous n’étions toujours pas arrivés à destination. 

— Il y a une alerte aux centaures près du village frontalier au Cap d’Orin. Qu’est-ce qu’on fait ?

Le Chef acheva sa réflexion par une grimace.

— Un centaure ne vient jamais seul. On n’est pas certain que l’armée soit déjà sur place, et on ne peut pas se permettre de se confronter aux centaures à trois avec la Princesse. On fait le tour.

— Compris.

Il repartit et le fiacre s’élança à nouveau. Mes paupières papillonnèrent au rythme de ses roulis sur la route rugueuse. D’oniriques pensées me susurraient que ce détour aurait un possible impact sur la date de mon retour au palais. À croire que l’espérance me faisait divaguer. Puis, en songes, une ruée de centaures m’apparut, mi-hommes mi-chevaux, sortant des bois pour prendre d’assaut le fiacre.

Lorsque je m’éveillais, c’était comme si je n’avais pas dormi. Mon inconscient m’avait rendu la suite du trajet plus effroyable qu’il ne l’avait été. À mon grand damne, car j’étais encore plus fatiguée qu’avant mon endormissement.

 

Ce contretemps modifia nos plans. Le détour allongeait le temps de trajet et réclamait de voyager de nuit, une perspective jugée trop dangereuse par le Chef de mon escorte.

Nous fîmes escale dans une auberge afin d’y passer la nuit. Le couple d’aubergiste me scrutait avec curiosité depuis le comptoir pendant que le chef s’occupait de la réservation. Mal à l’aise, je demeurais raide comme un piquet et endurais en silence les élans douloureux de mes courbatures.

Mon apparat détonnait au milieu des murs de pierres grises. J’en fus embarrassée et en ressentie une certaine insécurité. On m’avait toujours dit et répété que porter des habits luxueux parmi les roturiers attirait les avides et les bandits. J’en faisais désormais la désagréable expérience.

Mes vêtements suffisaient à évoquer la royauté. Au mieux, la noblesse. Et je n’avais pas besoin de regarder les trois soldats de mon escorte pour deviner que leurs pensées s’alignaient sur la mienne.

Toutefois, ils ne firent aucune remarque à ce sujet. Et moi non plus. Car le Roi-guerrier avait exigé cette présentation et que les décisions du Roi-guerrier étaient irrévocables.

 

Nous montions à l’étage. Par-dessus la balustrade, la salle à manger était visible en contrebas, bruyante et bondée. Elle exsudait des effluves de viande et d’épices qui remontaient jusqu’à nous.

 

Au moment d’entrer dans la chambre, les trois hommes s’arrêtèrent sur le palier. Longs cheveux déposa ma mallette sur le seuil de la porte. 

— Vous n’entrez pas ?

A l’expression que je lus sur leurs visages, sorte de surprise, incluant pour Longs cheveux un sourire salace que je connaissais bien, je jugeai bon d’ajouter :

— Nous ne sommes pas au palais. Je vais me changer de sorte à passer pour une prêtresse. Et une prêtresse n’est pas censée posséder une escorte personnelle gardant jour et nuit sa chambre. 

Comme je l’espérais, dès qu’il entendit « prêtresse », Longs cheveux perdit aussitôt son sourire.

— Je comprends bien, répondit le Chef, mais les auberges de provinces sont trop dangereuses pour que vous vous passiez de gardes. Votre statut vous expose certes plus que quiconque, mais que vous soyez de rang royal ou non ne vous met pas à l’abri. Je cillai sans comprendre. La situation en provinces était-elle aussi déplorable ?

— Alors entrez, suggérai-je. Nous attirerons moins l’attention.

— Nous n’avons pas ce droit.

Il s’était exprimé comme s’il s’agissait d’une évidence. Après réflexion, je lui concédai que ma proposition était stupide. 

— Ne vous inquiétez pas, reprit-il sur un ton rassurant, si notre présence intrigue et inspire à certains l’envie de voir ce qu’il y a derrière cette porte, nous nous ferons un plaisir de les accueillir.

— Alors vous n’allez pas dormir ?

Longs cheveux prit la parole.

— Nous nous arrangerons. Déjà, installez-vous, et quand ce sera fait, nous descendrons dîner.

J’opinais de la tête et fermai la porte, sans prêter attention aux réprimandes du Chef qui reprochait à Longs cheveux de m'avoir lancée une directive. Je ne l'avais pas remarqué et j'en avais cure. La chose était habituelle pour quiconque vivait sous le même toit que Gidéon.

Pour moi qui passais tous mes repas avec les dignitaires du palais, la perspective de manger en salle commune se révélait à la fois stressante et excitante. Mais j'avais peu de temps pour y songer. J'avais promis à mon escorte que je ferai au plus vite pour me changer. Lorsque j’aurais revêtu une tenue plus discrète, mon appréhension n'aurait plus lieu d'être.

Je m'attardais un instant à considérer la chambre vétuste qu'une fenêtre mal isolée rendait fraîche et humide. L’écume laissait une fine pellicule d’eau sur les murs de pierre. Dans un renfoncement à gauche de la fenêtre, se trouvait une alcôve dédiée à l'hygiène. La pièce contenait une table de chevet en bois usé et un lit simple recouvert d’un édredon d’un gris délavé. Je n'avais jamais vu un décor aussi simple, dépouillé de tout confort et de tout esthétique, mais ne m’attardais pas à le détailler davantage. Je jetai ma mallette sur le lit et l’ouvris en quête d'un habit modeste. En vain.

Du taffetas, de la mousseline, du brocart, de la dentelle !

Autant de riches étoffes qui ne valaient pas mieux que la robe que j’endossais. Je délaissai ma mallette d'un geste rageur.

Giline connaissait mon goût pour la sobriété. Ce ne pouvait être qu'une décision de Gidéon. Une décision significative, un énième rappel à mon destin de Reine, car la tenue faisait le souverain. Une façon de me rappeler que ma rencontre avec le Grand Prêtre Rigliot n'était pas celle de deux prêtres, mais celle d'une souveraine en voie d'être couronnée et d'un Grand prêtre. Je maudissais ma naïveté d’avoir cru que je recouvrirai un brin de libre-arbitre loin du palais royal. 

 

Excédée, je m’empressai de me débarrasser de mes accessoires : arrachai les barrettes qui fixaient mes cheveux, ôtai les émeraudes piquées à mes oreilles, et dénudai mes bras de la ribambelle de bracelets pour ne garder à mon cou que le collier héritée de ma mère ; une chaîne argentée ornée d’une fleur de crakeryte en pendentif, ses sept petits pétales opalins dressés vers les cieux.

Je partis me rafraîchir avec une bassine d’eau mise à ma disposition dans l’alcôve dédiée à l’hygiène. En la quittant, la nuit étoilée attira mon attention à travers la vitre embuée de la croisée et je m'abandonnais à sa contemplation. Une prairie aux herbes folles s’étendait jusqu'à l'horizon sous le croissant de lune auréolé d'argent. Mes mains accrochèrent le châssis usé de la fenêtre. Je me languissais de m’y enfuir, sans escorte et libre, loin de la mainmise de Gidéon. Il était encore temps. Jamais je ne retrouverais une occasion pareille pour reprendre en main mon destin. Car une fois de retour au palais, mon avenir serait irrémédiablement scellé.

Je relâchai mon emprise sur la fenêtre, rattrapée par la réalité. Se dressait entre moi et le monde libre un solide mur de pierres et la croisée était trop étroite pour que je m’y faufile. En admettant que j’y parvienne, je me briserais la jambe à cette hauteur. D'impuissance, je me détachai de la fenêtre.

 

— Je ne m’attendais pas à trouver autant de monde ici.

La grande salle était vaste et surpeuplée, ses trois lignes de tables occupées au trois-quarts par des villageois de tout âge. Je tentais de me fondre dans la foule et traversais la salle en toute discrétion.

— C’est une réserve devenue auberge, m’expliqua le Chef en m’indiquant une table isolée à un angle de la taverne. Face à l’augmentation des attaques d’absyans dans les villages, les villageois se sont regroupés ici le temps que l’armée du Duc Sax libère les lieux.

— Le Duc Ardun Sax, votre Seigneur ? me rappelai-je les mots du Chef dans le fiacre.

Il confirma d’un signe de tête. Dans ma mémoire, je tentais de reconstituer le visage de cet homme parmi le défilé de nobles qui venaient chaque année au palais.

Une serveuse nous apporta du pain et une carafe d’eau.

— Je crois ne l’avoir jamais vu.

— Notre Duc n’est pas un grand adepte de la mondanité, dit-il en me tendant la barquette de pains.

— Je vois, répondis-je en y piochant une miche que je mordis aussitôt. 

Je jetai un œil en oblique au soldat aux cheveux longs et au plus jeune à côté de moi. Chacun mangeait en regardant son assiette. J’espérais que, maintenant que nous nous trouvions à distance du palais, nous pourrions discuter. Je lançais à la cantonade :

— Et le Grand prêtre Rigliot, l’ami du Roi Gidéon, que pouvez-vous me dire de lui ?

— Il est l'unique Grand prêtre du duché, répondit le Chef. C'est un homme influent qui a beaucoup contribué pour les habitants. Il officie dans le temple de la forteresse d’Adrajon, où nous allons.

Ma main se figea sur la poignée de la carafe d'eau. Je ne m'attendais pas à obtenir une réponse pour une question de cet ordre, et qu’il aille à l'encontre des directives de Gidéon. Encouragée par sa réponse, j'en profitai pour lui poser davantage de questions et avoir des réponses auxquelles je n'ai pas accès au palais.

— Que se passe t-il là-bas ? Quel est l'état des troupes, le moral des habitants ? 

— Je suis navré. Je ne suis pas censé vous répondre, répondit-il finalement.

C'était évidemment trop beau. Je camouflai ma déception derrière un masque impassible et tentai ma chance avec les autres. 

— Et vous autres ?

L’un haussa les épaules et l’autre ne daigna même pas me regarder.

— Nous ne sommes pas habilités à échanger aussi familièrement avec vous, Princesse, m’expliqua leur Chef.

— Moi je vous y autorise, répondis-je agacée.

Il parut embarrassé.

— Les ordres du Roi-guerrier sont irrévocables.

Ce dicton eut raison de ma détermination. Je baissais la tête d’impuissance.

— Puis-je au moins savoir vos prénoms ? J’aime savoir avec qui je voyage. Et ne me parlez pas du Roi-guerrier, ajoutai-je précipitamment, la main brandie en signe d’interdiction.

Je n’eus aucune réponse.

— Je vois. J’ai moins de droit que n’importe qui.

Soudain, le soldat à mes côtés frappa du poing sur la table. Le coup fit tinter la carafe et l’eau de mon verre se déversa sur la table. Je sursautai en croisant son regard, noir d’une fureur contenue.

— Doit-on s’excuser, Votre Altesse, persifla-t-il à mon intention, que des ordres nous empêchent de répondre favorablement aux vôtres ? Est-ce si frustrant que votre autorité si royale, répliqua-t-il de plus belle tandis que son chef l'interpellait, soit bafouée ? Khalys s’effondre et que ses villageois meurent, dévorés par des monstres tout droit sortis d’un conte pour enfant et on perd notre temps à vous escorter pour des foutaises au lieu de défendre le Royaume ! Parlons aussi du palais royal...

— Assez ! cria le Chef.

Une seconde plus tard, mon bourreau s’était tu, les yeux rivés vers ses poings fermés sur la table, les phalanges blanchies par la crispation. 

Ma vision se troubla sur ses deux poings et mon esprit se perdit dans le vide. Je tentais de canaliser ma nervosité grandissante au fur et à mesure que les paroles du soldat prenaient sens dans mon esprit, comme le silence tendu après la tempête, au moment où l’on cherche les naufragés.

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booksdamadeus
Posté le 06/07/2020
Coucou !

Quel chapitre intéressant ! On profite du voyage pour en apprendre plus sur les craintes, les envies (et non envies), les tourments de Salye. On savait déjà qu'elle ne supportait pas Gidéon et ferait tout pour ne pas l'épouser mais ici ses sentiments à son égard son étirés, précisés, affinés ;) Il a une réelle emprise sur elle et sur le royaume. Comment va-t-elle faire pour lui échapper ???

J'ai appris aussi quelque chose qui me plait bien : il y a des centaures ???? :D
Ah et autre mystère : ce duc, Ardun Sax. Quel rôle va-t-il avoir ? Qui est-il ? Que de questions soulevées qui donnent envie de lire la suite !
MariKy
Posté le 05/07/2020
Salut ! La tension monte encore dans ce chapitre, surtout avec l’accès de colère de ce garde à la fin qui en révèle beaucoup en quelques lignes. Gidéon (j’aime beaucoup son nouveau nom, par ailleurs) a une énorme emprise sur le royaume et on comprend la frustration de Salye, impuissante face à lui… J’espère qu’elle pourra bientôt prendre sa revanche !
Côté forme, quelques corrections :
- « C’était lors de ces mêmes trajets qu’ils toléraient mes robes roturières » : ça ne devrait pas être plutôt « il tolérait »au singulier pour faire référence à Gidéon ?
- « Était-ce la précipitation et l’urgence qui rendait Gidéon imprudent ? » => rendaient
- « Je fus sacrée par le Grand prêtre Inacius » => j’avais été sacrée
- « Dès lors, j’eus la pensée fugace que nous pouvions tous ensembles » => ensemble sans s
- « Mais quelque chose dans les pupilles du Chef m'interdisaient toute défiance » => interdisait
- « porter des habits luxueux parmi les roturiers attiraient les avides et les bandits » => attirait
- « Lorsque j’aurais revêtu une tenue plus discrète, mon appréhension n'aura pas lieu d'être » => n’aurait plus lieu d’être
- « d'une souveraine en voie d'être couronnée à un Grand prêtre » => couronnée par ?
- « Car une fois de retour au palais, mon avenir sera irrémédiablement scellé » => serait
Visaen
Posté le 06/07/2020
Merci pour ce retour. J'ai beau lire et relire des fautes aussi basiques continuent d'échapper à ma vigilance. "Bientôt" prendre sa revanche. Il y aura quelques revanches, mais c'est un roman en deux tomes. Je devrais le préciser d'entrée !
Visaen
Posté le 06/07/2020
J'ai corrigé et opté pour "celle d'une souveraine en voie d'être couronnée et d'un grand prêtre. Ma phrase était pour le coup incorrecte.
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