3- Mais où sont donc les rêves d'une vie meilleure ?

Par Dédé

3.

Mais où sont donc les rêves d’une vie meilleure ?

 

La délicieuse odeur de l’ortie sucrée me suit de près lorsque je remonte dans ma chambre à coucher. Le manuel de géographie m’attend encore sur le lit. Je le range dans mon cartable. Je n’ai plus besoin de réviser, même si ma mère pense le contraire. J’échange ma robe à pois contre une tenue de nuit jaune pâle avant d’aller me coucher. Alors que je rentre dans les couvertures et que je m’installe confortablement, mes pensées se bousculent dans ma tête.

Pour me donner bonne conscience, en fermant les yeux, je me récite la Bescherellaise. C’est l’hymne national créé lors de la première compétition internationale de glisse-livre. Nous l’apprenons par cœur à l’école. Il nous arrive aussi de le chanter sur la place du marché. Les Bescherellois aiment entendre cette douce mélodie qui prône l’entente, la bienveillance, la solidarité et la fraternité à toute épreuve. Je repense à Madame Bouquine, à la bibliothèque municipale, pressée que je m’en aille, aux histoires que j’ai pu lire là-bas en tentant de démêler la réalité de la fiction. Je sais de source sûre que l’Arc-en-ciel syllabique est notre capitale. Il paraît qu’il pleut dès qu’il fait soleil et vice versa. Selon certaines sources littéraires, un soleil noir règne sur la Consonne Sombre et la Vaste Majuscule n’est qu’un labyrinthe dans lequel il est possible de rencontrer des dragons inoffensifs ou des papillons dangereux. Les auteurs ont du mal à se mettre d’accord sur ce point en particulier. J’ignore pourquoi mais j’ai une pensée pour la famille Mère-Grand qui a bâti ma ville. Le dernier héritier qui n’est autre que le maire ne fait pas d’histoire, ne crée aucune polémique et en est déjà à son troisième mandat municipal. Je ne suis pas certaine qu’il agisse activement pour l’économie de Bescherelle mais il ne fait rien pour lui nuire. Ceci doit expliquer sa réélection presque automatique tous les sept ans et sept mois. Je crois entendre la voix de Madame Brillance qui persiste à dire que ma vie va prendre un tournant décisif si je me décide à partir à la recherche d’un dénommé Ornikar. Entre la leçon de géographie, les bocaux de confiture, et tout le reste, j’en ai presque oublié cette prédiction tout aussi étrange qu’inattendue. Je revois la voyante dans son drôle d’accoutrement, ses réactions inquiétantes, les feuilles emmêlées dans sa chevelure rousse. Puis, ce n’est plus Madame Brillance que je vois avec une chemise à fleurs plus grande qu’elle. La voyante disparaît avec son accent pour laisser place à Selvina. Je l’entends qui m’appelle. Elle chuchote, je pense, car je l’entends de loin. Dans un sursaut, je rouvre les yeux et je m’aperçois que je me suis assoupie.

— Madame Rochelle perturbe vos nuits, mademoiselle Véra ?

Selvina se tient sur le pas de la porte. Ses boucles grisonnantes se révèlent sous les divers éclats de la lune. Elle est si attentionnée avec moi qu’elle veille à ce que je ne fasse pas d’insomnies à cause des remarques de ma mère. Elle se comporte avec moi comme une mère devrait se comporter avec sa fille. Pour répondre à sa question, ma voix étant déjà endormie, je hausse les épaules. Toutes les deux, nous avons pris l’habitude de nous soutenir, nous aider à supporter ma mère. Cela me fait du bien d’avoir une véritable alliée dans cette demeure.

— Après l’inspection de sa chambre à coucher, Madame Rochelle m’a demandé sur un ton hautain si, je cite, « la petite bonne femme que j’étais avait bien fait le ménage ce matin » sous prétexte qu’elle a trouvé un peu de poussière sur le plafond du grenier. Elle avait de la chance que je sois de bonne humeur. Sa remarque est rentrée dans une oreille et est ressortie par l’autre.

J’affiche une moue un peu triste. Selvina n’a pas à subir de tels reproches. Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi consciencieux, tout en générosité et autant à cheval sur la propreté. D’ailleurs, elle a dû remarquer mon air sombre :

— Que se passe-t-il, mademoiselle Véra ? Quelque chose ne va pas ?

Je soupire bien malgré moi.

— Ma mère, comme toujours…

— Qu’a-t-elle osé encore ? s’indigne Selvina.

— Hormis me noyer dans les bocaux de confiture, les reproches, et me faire croire que je ne connais rien de ma ville natale, pas grand-chose…

Compatissante, la femme de chambre s’approche de moi et me prend la main.

— Si vous avez besoin d’aide pour vos bocaux, mademoiselle Véra, je peux prendre le relais. Ce sera notre secret.

Je lui adresse un sourire ému.

— Quant à votre leçon de géographie, je sais que vous la connaissez sur le bout des phalanges depuis longtemps. N’écoutez surtout pas Madame Rochelle qui… comment dire cela… qui a connaissance sur tout en ayant des sources bien à elle.

Je ne peux m’empêcher de sourire. Il est vrai que ma mère détient sa propre vérité sur tous les sujets. Je peux paraître méchante de rire d’elle de la sorte mais ce petit rire m’enlève la pression qui s’exerçait sur mes épaules jusqu’ici. Depuis la mort de mon père, nous sommes constamment dans le conflit. Elle souhaite contrôler le moindre de mes faits et gestes. Par méchanceté, par peur pour ma sécurité… Je n’en ai aucune idée. Le fait est que je rêve d’indépendance et de liberté. J’envie énormément la vie d’explorateur de mon père même si cette vie me fait peur. Ma mère sait que je l’ai pris, lui, comme modèle. Puisqu’elle m’a éduquée dans la peur de tout ce qui n’est pas à Bescherelle-sur-Mer, je me montre aventureuse dans les livres de la bibliothèque municipale. Même ces voyages dans les livres, ma mère ne les supporte pas. Ces ouvrages ne me suffisent plus. J’aimerais explorer le monde comme l’a fait mon père. Il n’était pas plus vieux que moi lorsqu’il a entrepris sa première expédition. Bien sûr, cela ne dérange personne de voir un homme parcourir le monde tout seul. Une femme, par contre… Pour elle, c’est dangereux et elle doit rester dans sa demeure familiale. Je n’aime pas du tout cette mentalité.

— J’aimerais faire comme mon père. Pour m’éloigner de ma mère aussi, c’est vrai. Mais j’ai dix-neuf ans et j’ai envie de partir. Je ne sais pas où. Juste, partir.

Selvina reste silencieuse, immobile. Soit elle m’écoute avec attention, soit elle est choquée des propos que je lui tiens.

— J’aimerais faire comme mon père. Tout quitter et partir explorer le monde. Il y a tant à découvrir. Je veux aller à la rencontre de nouveaux paysages, parler aux habitants. Dans les villes du Livre, pour commencer. Je lis plein d’histoires à la bibliothèque. Mais, constater la réalité de mes propres yeux, c’est trop précieux pour s’en priver.

— On croirait entendre Monsieur Tristan, votre père. Au mot près, c’est ce qu’il disait quand Madame Rochelle cherchait à le dissuader de partir en exploration.

Je suis à la fois fière et frustrée de savoir que je ressemble autant à mon père. Je suis émue que la ressemblance soit un compliment venant de Selvina. Seulement, je ressemble à mon père, cet être cher que je ne reverrai plus jamais et qui me manque depuis quinze ans. Il est celui avec qui je partage peu de souvenirs car j’étais jeune quand il est mort. Au fond de moi, j’aimerais pouvoir constater par moi-même cette ressemblance. Pour tout ce qui le concerne, la plupart du temps, je dois me contenter d’écouter et de croire ce que l’on me raconte. Ma mère qui le perçoit comme un homme imprudent. Selvina qui en parle en bien mais comme une femme de ménage parlerait avec respect de son employeur. Quant aux autres Bescherellois, ils ne parlent que très peu de lui. En parler, c’est triste pour eux, étant donné les circonstances de son décès. Et puis, personne n’en dit mot car il était surtout connu pour aimer passer le moins de temps possible en ville. Il ne masquait pas beaucoup son ennui.

Cette envie de partir en expédition, c’est aussi une manière de faire en sorte qu’il soit fier de moi, peu importe l’endroit dans lequel repose son âme. J’ai toujours cette prédiction de Madame Brillance en tête. Ma mère m’insupporte, les livres me lassent, une voyante m’offre l’opportunité de mener ma première expédition. Chercher un certain Ornikar me semble farfelu mais une voix me dit que rien n’arrive par hasard. Au contraire, tout semble se dérouler à point nommé.

— Partir en expédition, même dans le Livre, cela peut s’avérer dangereux, mademoiselle Véra. Je comprends tout ce que vous me dites. Je ne reste pas campée sur mes prudentes positions comme Madame Rochelle. Mais, vous devez être raisonnable. Vous êtes encore un peu jeune… Il vous reste quelques mois d’école avant de gagner pleinement votre indépendance.

J’ai envie de balayer l’argument scolaire d’un revers de main. Je peux tout aussi bien finir ma scolarité à distance ou reprendre les cours à mon retour. Je suis certaine que Madame Poèse sera d’accord.

— Selvina, je ne suis pas si jeune que cela… Mon père n’avait que dix-huit, voire dix-sept ans quand il a voyagé seul pour la première fois…

Je vois qu’elle a bien conscience de ce détail. Elle semble défaitiste.

— Je sais que je ne pourrais pas vous faire changer d’idée, mademoiselle Véra. Vous allez partir quoi que je dise. Promettez-moi seulement de faire attention à vous, d’accord ?

Je ressens les sanglots qu’elle cherche à étouffer. Elle et moi, nous sommes si proches qu’elle a compris avant moi que mon besoin de partir en exploration est bien plus pressant que ce que je laisse paraître. Sans le savoir, elle me conforte dans l’idée d’aller vérifier prochainement la prédiction de Madame Brillance. La voyante a peut-être raison depuis le début. Je dois prendre mon avenir en main. Vivre pour moi et pour moi seulement. Et pourquoi pas, trouver Ornikar sur mon chemin.

 

***

 

— Veyra… Jay nay vus veux aucune male, creuyez-mwa. Mwa. Mwa !

Les ténèbres m’engloutissent, comme si je m’enfonçais dans un puits sans fond. La voix de Madame Brillance me parvient dans un écho assez lointain.

— Vu vulay savoar le nom de votr âme sœur ? Ornikar. Ornikar. Ornikar !

J’essaie de parler mais je n’y parviens pas. Je ne peux que m’enfoncer dans l’obscurité. Je me sens chuter dans un vide infini.

— L’amur sayra au renday-vus… Au renday-vus. Renday-vus !

Au fil du temps, toute cette noirceur qui m’entoure devient presque agréable. Je contemple le vide autour de moi. Ce calme, cette sérénité… Puis, un grand coup de tonnerre. La chute au cœur du néant s’accélère.

— Ne perds pas une seule seconde de ton temps, Véra. Pas une seule seconde. Une seule seconde… Une seule seconde !

En me concentrant un peu, je parviens à reconnaître certains traits du visage de ma mère dans les gros nuages noirs qui défilent à toute allure devant moi. Un des nuages s’arrête, me faisant face. Il semble m’observer longuement.

— Il est l’heure de préparer quelques bocaux de confiture ! Ils ne vont pas se faire tout seul, tout seul, tout seul…

Je reconnais dans le nuage la grimace dont elle seule connaît le secret. La grimace capable de faire frissonner n’importe qui.

— Tu ne connais même pas ta leçon. Leçon. Leçon !

Les coups de tonnerre se multiplient. L’orage déchire les ténèbres alors que je n’en finis jamais de chuter.

— Madame Rochelle, cessez tout de suite ! Tout de suite. Tout de suite !

— Tu vas finir comme ton père. Ton père. Ton père !

Les voix de Selvina et de ma mère s’affrontent tandis que tous les éléments se déchaînent dans le néant. Je suis secouée dans tous les sens, comme si leurs voix mêlées faisaient trembler le vide.

— Cessez de l’enquiquiner ! Cessez donc ! Donc. Donc !

— Le monde en dehors de Bescherelle est dangereux. Si tu sors, tu mourras comme ton père. Tu m’entends ? M’entends. M’entends !

Chacune se répète désormais à l’infini jusqu’à ce qu’elles soient rejointes par d’autres voix.

— La bibliothèque ferme ses portes dans... trois minutes… minutes. Minutes !

— Vulez-vu connaytre votre avenire ? Avenire. Avenire !

— Le monde en dehors de Bescherelle est dangereux. Dangereux. Dangereux !

— Cessez de l’enquiquiner ! L’enquiquiner. L’enquiquiner !

Toutes les supplications deviennent bruyantes, pressantes, étouffantes. Cette fois, je m’entends hurler, me débattre contre l’orage, les voix, le vide lui-même.

— Laissez-moi ! Je veux partir ! Laissez-moi ! Laissez-moi ! Laissez-moi !

L’obscurité cherche à m’étouffer. Je continue de tomber à l’infini. Les voix s’accélèrent jusqu’à ne former qu’une seule et même voix assourdissante et chaotique.

— Je veux ma liberté ! Ma liberté ! Ma liberté !

Emmitouflée dans les couvertures, je bouge dans tous les sens. Je m’entends marmonner « Je veux ma liberté » avant d’ouvrir les yeux et de réaliser que toute cette scène n’est qu’un rêve. Un rêve qui en dit beaucoup sur ce qui habite présentement mon esprit. Un rêve qui a fini de me faire douter. Ma voix intérieure a parlé et je me dois de l’écouter. Dès que le soleil se lèvera.

 

***

 

La lumière du jour chantonne à travers les rideaux de ma chambre à coucher. J’ignore si c’est l’effet de la révélation de la nuit dernière mais je trouve tout beaucoup plus coloré que d’habitude. Chaque couleur brille merveilleusement de mille feux. J’ai envie de siffloter quand je me lève du lit. Je retire ma tenue de nuit pour choisir mon vêtement de la journée : une robe jaune à pois bleus. Je n’ai jamais été d’aussi bonne humeur, aussi déterminée. Personne ne pourra empêcher mon départ de Bescherelle-sur-Mer. Au plus profond de moi, j’ai conscience que mon épanouissement personnel en dépend. Si je veux grandir, devenir une femme indépendante, je dois trouver ma place dans ce monde du Livre. De plus, j’apprécie l’idée de partir en exploration comme l’a fait mon père dans le passé. Je suis fière d’en quelque sorte reprendre son flambeau. J’ai hâte de pouvoir découvrir les alentours, éclairer certaines légendes encore mystérieuses sur certaines villes, et, pourquoi pas, tout raconter en détails à mon retour. Dans des livres, peut-être, que je vais écrire moi-même. Je peux avoir mes propres ouvrages à la bibliothèque municipale. Ce serait fantastique !

— Mademoiselle Véra ! Vous êtes déjà réveillée ?

En ouvrant la porte de ma chambre, je croise la femme de chambre que je considère comme une amie très chère.

— J’ai beaucoup réfléchi à notre discussion d’hier. Et… je n’ai pas eu un sommeil très excellent, on va dire, répondè-je.

— J’en suis désolée, mademoiselle. S’il y a quelque chose que je peux faire pour vous aider, il ne faut pas hésiter. Vous voulez que je vous avance dans la confection des bocaux de confiture ? Que je distraie Madame Rochelle en l’envoyant à l’autre bout de la demeure ? Vous n’avez qu’à me dire et je m’exécuterai sans discuter, mademoiselle.

Après m’être assurée que ma mère ne traîne pas dans le coin, je confie à Selvina mon curieux rêve de cette nuit :

— Il m’a aidé à comprendre ce que je voulais vraiment.

La femme de chambre voit rapidement où je veux en venir. Cela se voit sur son visage.

— Vous voulez partir…

D’un mouvement de tête, je confirme. Je constate que je lui fais beaucoup de peine en lui annonçant ma décision. La dernière chose que je souhaite, c’est lui causer du chagrin.

— Si je ne pars pas maintenant, je ne le ferai jamais. J’attends d’avoir l’âge requis pour quitter la ville. Puis, d’avoir terminé ma scolarité. Ensuite, j’aurai l’excuse de l’entreprise de confitures que je vais gérer avec ma mère à temps plein. J’ai besoin de vivre ma vie, que l’on arrête de me materner, de m’infantiliser. Je n’ai pas l’impression d’avoir dix-neuf ans. Quand je me regarde dans le miroir tous les jours, j’y vois une fillette, tout au plus. Je suis une femme qui a tant d’aventures à vivre. Je n’en peux plus de cette fillette que je vois dans mon reflet… Je n’en peux plus. Elle doit partir. Elle doit partir, dès aujourd’hui. Il ne faut pas m’en vouloir, Selvina. Il ne faut pas…

— Mademoiselle Véra, enfin voyons ! Je ne vous en veux pas du tout. Je suis juste inquiète pour vous. Vous êtes comme… comme… une fille pour moi. La fille que… que je n’ai jamais eue. La prunelle de mes yeux. Je ne veux pas vous perdre comme on a perdu Monsieur Tristan… Mais vous avez raison… Vous enfermer ici, ce n’est pas bon pour vous. Vous avez besoin de voler de vos propres plumes. Les dieux ont intérêt de veiller sur vous car… car je mourrai s’il vous arrive un quelconque malheur.

Ses yeux s’emplissent de larmes. Son discours sonne comme un petit adieu. Il est hors de question de ne plus jamais la voir. Je resterai en contact avec elle quoi qu’il arrive. Bescherelle-sur-Mer aussi me manquera : Selvina, Madame Poèse, Madame Bouquine et sa bibliothèque, le magasin de cookies…

— Véra ! Les bocaux ne vont pas se faire tout seul ! Tu as un peu de temps avant l’école ! Ne perds pas une seule seconde de ton temps.

Ma mère, qui hurle depuis le rez-de-chaussée, ne me laisse aucun instant de répit. Sans le vouloir, elle me convainc de quitter la ville au plus vite. Avant même l’interrogation de géographie. Je ne peux plus la supporter. La femme de chambre me prend dans ses bras, en pleurant à chaudes larmes.

— Vous allez me manquer… Oh ! Que vous allez me manquer…

Je pense qu’au fond d’elle, elle appréhende aussi de se retrouver seule en compagnie de ma mère. Je la comprends. J’aurais pensé la même chose si c’était elle qui partait. Elle non plus ne sort pas beaucoup. Hormis les jours de marché ou quand ma mère est de bonne humeur et lui laisse quelque temps libre. Autant dire que cela se produit rarement… Je culpabilise un peu de la laisser.

— Tu ne voudrais pas m’accompagner ? J’aimerais bien que l’on explore le Livre toutes les deux.

Selvina sanglote encore une fois, incapable de formuler une réponse. En luttant contre elle-même, elle finit par s’apaiser :

— C’est adorable de votre part, mademoiselle Véra. Vous êtes la seule à avoir autant de considération à mon égard. Je suis vraiment touchée. Vraiment… Mais je vais devoir refuser, hélas. Je n’ai pas votre courage, je risque même de vous ralentir. Et puis… N’oubliez pas pourquoi vous vous en allez. C’est pour vous épanouir personnellement. Vous ne pourrez pas faire cela si je vous suis comme votre ombre.

C’est à mon tour de ressentir la dureté de l’épreuve que représente l’au-revoir. Je ne parviens plus à retenir mes larmes. Je dois partir et mettre de côté les petites choses importantes à mon cœur, susceptibles de me retenir à Bescherelle-sur-Mer. Je dois partir mais pas avant d’en avertir ma mère. Je me sens obligée de la prévenir malgré toutes nos tensions. Je ne peux pas quitter la demeure sans l’en avertir. Seulement, je suis incapable de l’affronter en face à face. Elle est capable de m’enfermer dans la cave jusqu’à m’entendre jurer sur la tête de mon défunt père que je ne mettrai jamais un orteil en dehors de Bescherelle-sur-Mer. Je prends donc la décision de l’informer de mon départ par écrit. Je me munis d’un papier à lettre dans le tiroir de ma table de nuit. Je m’installe sur mon petit bureau, avec Selvina prête à me relire par-dessus mon épaule. Je prends ma plume et commence ma rédaction improvisée. J’ai peur de ne pas trouver de mots apaisants. J’entends d’ici sa colère quand elle apprendra la nouvelle. Je couche alors les mots tels qu’ils me viennent à l’esprit. La plume s’accroche à la feuille alors que je n’ai pas encore signé mon message. Même si ma mère reconnaîtra mon écriture, je tiens tout de même à signer la lettre. Je plie la lettre en trois et la tends à Selvina :

— Ne la lui donne pas en personne, l’avisè-je. Elle risque d’être fâchée et d’avoir l’envie facile de s’en prendre à toi. Je ne veux pas qu’elle se venge sur toi… Glisse-lui sous la porte de sa chambre à coucher. Si elle te pose des questions, tu n’es au courant de rien. De rien, tu m’entends ?

Ne pouvant se retenir de pleurer une dernière fois, Selvina m’étreint une fois de plus.

— Au revoir, mademoiselle Véra. Prenez bien soin de vous et n’hésitez pas à me donner quelques nouvelles de temps en temps, me chuchote-t-elle avant de me tourner le dos.

Elle se dirige vers sa chambre et referme la porte derrière elle. Malgré cette porte qui nous sépare, je l’entends renifler dans son mouchoir et laisser libre cours à ses larmes.

 

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