3. Le règlement

Par tiyphe

Jeanne

Pendant que Louise s’éloignait des deux frères et d’elle, Jeanne l’observa ouvrir la Porte d’Argent sur un vieil homme à la peau d’ébène et à la longue barbe blanche. Son comportement l’intriguait. Qu’est-ce qui pouvait inquiéter autant la Princesse, celle qui était devenue si impassible après tant d’années à diriger à ses côtés ? Le temps passé dans l’Entre-Deux ne changeait pas le caractère, mais pouvait rendre certaines personnes plus fades. L’aînée savait qu’il manquait quelque chose à sa jeune amie pour qu’elle soit entièrement épanouie dans l’éternité.

Secouant la tête pour évacuer ses sombres pensées, Jeanne se tourna vers les deux nouveaux Occupants. Le plus grand se tenait toujours la main comme s’il souffrait. La dirigeante sourit en voyant la peau rougie.

— La porte brûle, n’est-ce pas ? se moqua gentiment la femme de 36 ans.

D’abord honteux, le jeune homme examina l’inflammation qui couvrait une grande partie de sa paume. Après quelques instants, la blessure se résorba. Son épiderme redevint aussi clair que le reste de son corps. Étonné, le prénommé Lucas leva un regard mi-curieux mi-inquiet. Son frère lui tenait toujours la jambe d’une main et son ourson de l’autre, il semblait retenir sa respiration.

Elle remarqua alors à quel point ils se ressemblaient. Ils avaient les cheveux blond cendré, quoique ceux du plus petit fussent un peu plus dorés, et des épaules carrées. Leur nez, légèrement recourbé, ainsi que la forme de leur bouche, étirée, étaient semblables. La seule différence visible était leurs yeux. Le plus jeune les avait grands et d’un bleu profond, tandis que son aîné avait les iris azur entourés d’une paupière plus fine. Ce dernier semblait avoir l’âge de Louise à sa mort et était bien bâti, sûrement avait-il fait du sport lors de sa vie, se fit-elle la remarque.

Jeanne s’apprêtait à débiter son habituel discours sur les règles des lieux lorsque Lucas l’interrompit dans son élan en demandant :

— Qu’est-ce que l’Entre-Deux ?

La dirigeante ferma la bouche et réfléchit un instant à la façon la plus simple et la moins brusque d’expliquer le monde dans lequel ils venaient d’arriver. Elle prit une inspiration, plaça ses mains dans son dos et commença :

— L’Entre-Deux est un lieu où se rendent les morts. Le Paradis et l’Enfer existent, mais sont maintenant surchargés. C’est pour cela que les forces suprêmes, que nous appelons ici le Bien et le Mal pour ne pas froisser les différentes religions, ont créé ce monde, où nous sommes, précisa-t-elle en montrant les lieux autour d’eux.

« Certaines personnes vraiment mauvaises sont encore envoyées en Enfer et de même pour les bonnes âmes au Paradis. Mais la majorité des morts se retrouve ici. Enfin, c’est ce que les Êtres Supérieurs nous ont annoncé lorsqu’ils nous ont donné les commandes de l’Entre-Deux.

« À vrai dire, c’est assez étonnant. Lorsque nous en discutons avec des personnes de votre époque, des spécialistes... des scientifiques ils se nomment, je crois, se rattrapa-t-elle dans son explication. Ils nous parlent de plus de cent cinquante mille morts par jour sur Terre, nous n’en accueillons même pas le dixième de cela.

Elle s’arrêta un instant et observa leur réaction. Ils étaient tous les deux concentrés sur son exposé. De sa main, elle montra la Porte d’Argent. Louise y insérait sa clé pour recevoir une femme aux cheveux aussi noirs que ses yeux en amande.

— C’est par ici que les nouveaux Occupants, comme vous, arrivent, continua-t-elle. Seules Mademoiselle Louise, la Gardienne et moi-même sommes habilitées à ouvrir cette porte ou à la toucher. Il faut savoir que nous faisons rarement des accueils personnalisés, même si c’est pour moi un plaisir que de répondre à vos interrogations.

— C’est qui les Occupants ? coupa l’enfant d’une voix atténuée en s’accrochant un peu plus à son frère et à son ours brun.

Jeanne regarda le petit garçon avec tendresse. Le plus grand caressa gentiment sa chevelure dorée en le gratifiant d’un sourire.

— Vous êtes les Occupants, expliqua la femme. Tous ceux qui habitent ces lieux sont appelés les Occupants.

Elle avait insisté plusieurs fois pour que l’enfant se sente rassuré. Elle ajouta :

— Ce terme est moins triste que si l’on vous nommait les Morts.

Elle finit sa phrase en adressant un clin d’œil au petit pensant l’apaiser, mais l’idée d’être décédé semblait l’inquiéter plus que tout. Lucas ne releva pas et interrogea de nouveau la femme.

— Vous avez dit “Vous êtes les Occupants”. Alors vous, qui êtes-vous ?

Jeanne sourit. Cette information lui était peu demandée pourtant, elle aimait la révéler. Les nouveaux arrivants posaient rarement des questions. Ils écoutaient la présentation et les règles puis s’en allaient vers le dortoir afin de retrouver leurs proches ou un endroit pour s’installer. Lucas et Tom paraissaient particulièrement curieux, ce qui réjouissait la femme.

— Mademoiselle Louise et moi-même sommes les Créatrices de ces lieux, exposa-t-elle. On nous appelle aussi les Premières Occupantes. Mademoiselle Louise aime également être nommée Princesse de l’Entre-Deux. Nous sommes mortes en même temps et nous sommes les premières à avoir découvert ce monde.

Les yeux pétillants alors qu’elle parlait de leur arrivée, Jeanne continua, de la nostalgie dans la voix :

— Au début, il n’y avait rien, seulement une étendue blanche, de la brume et la Porte d’Argent. Ce n’était pas vraiment accueillant. Mais nous avons eu la possibilité de modifier et de construire à notre convenance, grâce aux pouvoirs que le Bien et le Mal nous ont confiés. Ils ne nous ont jamais dit pourquoi ils nous avaient choisies, mais nous avons toujours eu la fierté de porter cette responsabilité. C’est comme cela que Mademoiselle Louise a recréé le château où nous étions, lors de notre vie passée.

Elle indiqua une bâtisse plus loin qu’il était possible de voir que si l’on savait où elle se trouvait à cette distance. La grande femme ne fit pas attention aux regards plissés des garçons qui cherchaient cette fameuse forteresse.

— Je voulais une étendue d’eau pour mes moments de solitude et de méditation, et l’étang que vous voyez au loin est apparu. Nous détenons le pouvoir de la Création.

Les frères observèrent autour d’eux. Ils semblaient distinguer à présent les différents bâtiments à travers la brume. Le lac, le château, plusieurs habitations plus ou moins impressionnantes s’étendaient devant eux. Ils levèrent la tête. Jeanne les laissa découvrir le hall de la grande gare, le toit de verre en voûte qui s’élevait au-delà de la brume laiteuse, les arches et les moulures d’acier qui serpentaient le long des murs blancs. Lucas s’apprêtait à suivre un nouvel Occupant que la Princesse venait de laisser partir afin de découvrir ce monde, mais Jeanne s’interposa entre lui et la sortie.

— Je dois vous indiquer le règlement et ensuite vous pourrez vous en aller, signala-t-elle, fermement.

Le jeune homme fit la moue, mais retourna auprès de son petit frère Tom qui gardait toujours son ourson serré contre lui. Jeanne attendit que les deux garçons soient concentrés et récita :

— Vous n’avez pas besoin de boire, de manger ou de dormir. Tout cela parce que vous êtes morts. Vous devez être respectueux envers les autres Occupants. S’il y a le moindre souci, il faut venir au château. C’est là que les Grands Occupants règlent les conflits. Ils sont également présents pour prendre vos demandes de construction, si vous souhaitez votre propre logement. Il faut savoir que nous ne sommes que deux Créatrices, alors la file d’attente peut être très longue. Un dortoir est à disposition si vous avez besoin au début. Afin de retrouver vos proches, la Bibliothèque qui se trouve au château possède tous les registres généalogiques.

Jeanne prit une grosse inspiration après avoir débité toutes ces paroles.

— Une petite précision, ajouta-t-elle. Les Créatrices ne sont pas capables de créer des êtres vivants, ce qui n’implique ni des animaux ni des plantes.

Elle réfléchit un instant à ce qu’elle aurait pu oublier et son regard se posa sur l’ours en peluche que tenait toujours Tom. D’une voix un peu plus faible, elle lâcha :

— Normalement, aucun objet autre que les vêtements et accessoires ne peuvent passer les Barrières de la Mort.

— Les Barrières de la Mort ? demanda Lucas. Qu’est-ce que c’est ?

— C’est là que votre âme est jugée bonne, mauvaise ou indéterminée. Si elle est indéterminée, vous vous retrouvez dans l’Entre-Deux, ici, précisa Jeanne.

— Alors, Monsieur Bill ne devrait pas être là ? interrogea de nouveau l’aîné.

— Qui est Monsieur Bill ? questionna la femme, regardant autour d’elle, s’attendant à trouver une troisième personne.

— C’est lui, fit l’enfant d’une petite voix.

Tom tendit son ourson devant le visage de Jeanne qui se radoucit. Mais elle ne répondit pas pour autant à Lucas. Elle jeta un œil à la grande horloge suspendue au-dessus de l’ouverture de la gare. Il était 17 h 52.

— L’obscurité va bientôt tomber, annonça-t-elle. Cela n’a que très peu d’importance sachant que nous ne dormons pas, mais c’est parfois inquiétant au début. Je vous conseille alors de rejoindre le dortoir dans cette direction.

Elle indiqua un grand bâtiment en bordure du lac. De loin, on ne pouvait distinguer que des formes à travers la brume, mais il semblait que l’immeuble soit aussi haut qu’une tour de quelques dizaines d’étages et large comme un petit village.

Lucas prit la main de Tom et ils s’y dirigèrent en adressant un dernier merci à la femme. Jeanne se sentit tout à coup épuisée. Elle avait le besoin de s’asseoir. Pourtant, les Occupants et les Créatrices n’étaient pas censés ressentir la fatigue. Alors que lui arrivait-il ?

***

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Isapass
Posté le 22/11/2020
Ok, c'est plutôt un chapitre d'explication et de transition, mais il est nécessaire et du coup, c'est super d'avoir profité de la présentation à Tom et Lucas.
Pour l'instant, je ne visualise pas tres bien le décor et ce à quoi peut ressembler l'Entre-deux, mais je pense que c'est voulu puisque les deux garçons ne voit pas non plus et qu'il y a la brume. En lisant les propos du point de vue de Jeanne, j'ai eu l'impression que ce n'était pas très étendu (sauf le dortoir qui semble impressionnant), et ça m'a paru surprenant vu le nombre de morts (même si j'ai noté l'écart entre les chiffres des morts sur terre et ceux des arrivants). Ca voudrait dire que la majorité préfèrent rester au dortoir ? Bon, je suppose que j'en saurai plus ensuite ;)
La fin relance assez bien après les explications, puisqu'elle evoque quelque chose d'inhabituel.
Je mets ton histoire dans ma PàL et je reviendrai après les HO (peut-être pas tout de suite après quand même, parce que ma PàL est monstrueuse et que j'ai des BL en cours, mais je reviendrai !)
A+
tiyphe
Posté le 23/11/2020
Coucou !

En effet, la découverte du monde se fait avec Lucas et Tom pour que ce soit progressif ;)
Je note pour ton impression de l'Entre-Deux pas très étendu, il faudra peut-être que je fasse une modif, parce que c'est plutôt immense x) Mais comme dans les premiers chapitres ce n'était peut-être pas encore très clair dans ma tête, je n'ai pas dû le repréciser ^^
Pour le dortoir, il y a en effet pas mal de monde qui y reste et longtemps, mais ça tu le découvriras plus tard ;)

Je suis super contente de voir qu'après 3 chapitres, ça te donne tout de même envie de revenir :D C'est finalement un bon exercice ces HO ahah !

Bisous et bon courage pour toutes les lectures ;) (y en a tellement T_T)
Renarde
Posté le 28/07/2020
Coucou Tiyphe,

Ah, des explications ! Même si cela reste toujours bien mystérieux.

Jeanne et Louise sont les premières, certes, mais est-ce suffisant pour diriger un endroit pareil ? Et pourquoi seulement un dixième ? Sur quels critères ?
Un enfant ne devrait pas s'y trouver (avec ou sans ours en peluche). Du coup, est-ce que cette première anomalie va en entraîner d'autres ? Comme la fatigue inexpliquée de Jeanne ?

Hum... Je cogite, je cogite XD.
tiyphe
Posté le 29/07/2020
Comment ça deux femmes du XVIè siècle ne peuvent pas diriger un monde toutes seules !? ;p
Encore de bonnes questions !

Merci pour ton commentaire !
Bisouuu
Eldir
Posté le 26/09/2019
Bonjour Tiyphe, j'ai une question, pourquoi l'ours en peluche est si différents des vêtements ou accessoires des autres occupants ?

Merci d'avoir partagé ton travail.
tiyphe
Posté le 26/09/2019
Bonjour Eldir !
Bienvenue :D
Je considère la peluche comme un objet, quand je parle d'accessoire c'est par exemple une ceinture, des bijoux. La peluche est bien plus grosse que ça.

Merci à toi de venir me lire :3
Flammy
Posté le 27/08/2019
Coucou, me revoilà ! =D

La même scène, d'un autre point de vue ^^ Alors, là on en apprend enfin plus sur l'Entre Deux, pourquoi ça a été créé, comment les deux femmes se sont retrouvées à la tête, etc. Le fait que le Bien et le Mal soit trop peuplé, avant même l'explosion de la démographie mondiale, c'est dommage ='D Surtout que bon, visiblement, ya un souci avec le fait qu'il n'y ait pas assez de mort. Est-ce qu'il existe une quatrième solution pour les morts ?

D'ailleurs, j'ai beaucoup aimé le manque de tact de Jeanne quand elle appelle le petit "Mort" et qu'elle s'étonne de sa réaction xD Si tu sais que les Occupants réagissent mal à cette appellation, ne l'utilise pas sur un enfant !

Pour le règlement, pour le moment, ça a l'air assez logique. Bon, je me demande quand même pourquoi le "ne pas boire, ne pas manger, ne pas dormir". Qu'il y en ait pas besoin, je comprends, mais c'est si dramatique que ça si quelqu'un va boire l'eau du lac ? Je suis curieuse de voir ce que ça donne ^^ Et Jeanne qui fatigue, pile après avoir expliqué les règles, ça sent mauvais ='D

Bref, un chapitre plutôt explicatif qui marche bien, j'ai apprécié en apprendre plus sur tout ce petit monde ^^

Pluchouille zoubouille !
tiyphe
Posté le 27/08/2019
Coucou ! Encore une fois tu as été géniale xD Tu poses encore les bonnes questions ;) Et je ne peux toujours rien dire xD
Flammy
Posté le 27/08/2019
Mais enfin, voyons que je suis géniale, c'est une évidence ! 8)

:p
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