3. Krandolf le magicien

Du haut d’un arbre, Krrkippaal guettait l’abri de fortune qui devait sans aucun doute être la maison du mage. Sortant son carnet, le lézard fit un rapide croquis des lieux suivi d’une description sommaire.

« À quelques lieues du village de Maison Rouge se trouve, entouré d’un marais inhospitalier, un îlot maléfique où une étrange force influe sur l’appétit des imprudents. Au cœur d’une dense forêt de hauts pins et de chêne robuste, se dresse piteusement un petit cabanon fait de bois et de torchis, le repère de Krandolf le magicien. »

Voilà qui était parfait, pensa Krrkippaal, l’ambiance collait parfaitement avec l’idée du sorcier solitaire, vivant reclus et passant ses journées à méditer. Il descendit précautionneusement de son perchoir et s’approcha à petits pas de la demeure. Il traversa le potager où s’entassaient pelle-mêle courges, haricots et de multiples salades puis arriva devant la porte. Aucun bruit, outre les éternels mouches et moustiques. Prenant une profonde respiration, Krrkippaal frappa trois légers coups au panneau de bois.

— Qu’est-ce que cette étrange chose vient faire sur mon île ? gronda soudain une voix lente et caverneuse.

Un frisson parcourant le corps du lézard, il se retourna vivement et brandit son bâton de marche.

Dans le potager, un solide individu se tenait droit comme un pieu. Dans ses mains, il portait une canne à pêche et un petit panier en osier duquel dépassait une tête de maquereaux. À pas lourds, il s’approcha du fragile reptile qui tremblait de tous ses membres.

— Je répète, que vient faire cette chose sur mon île ?

Un pas de plus. Le visage marqué de l’homme dominait de toute sa taille le lézard et sa longue barbe polissait le crâne déjà luisant de Krrkippaal.

— Je vous cherchais, bégaya l’intrus. Je vous cherchais, noble magicien.

Devant le silence intimidant du sorcier, Krrkippaal regrettait de ne pas avoir le courage du Hobereau.

— M’accorderiez-vous un peu de votre précieux temps ? Sinon, je peux aussi partir et vous laisser tranquillement à votre méditation.

Sans avertissement, Krandolf se mit sur un genou, déposa sa canne et son panier puis enlaça tendrement le reptile.

— N’aie crainte, étrange créature, je ne te ferai aucun mal, dit-il d’une voix douce.

Durant l’étreinte qui sembla durer une éternité, les émotions de Krrkippaal se bousculaient sévèrement ; quel singulier personnage, pensa-t-il, soulagé de ne pas avoir été broyé par les puissantes mains, étonné du comportement du sage et mal à l’aise devant cette situation plus qu’insolite. Jamais le Hobereau n’avait rencontré un tel magicien.

Krandolf recula et étudia le lézard.

— Suis-moi, petite créature, je vais te préparer une bonne infusion, dit-il en entrant dans la cahute.

Lorsque Krrkippaal franchit la porte, il fut quelque peu déçu. Il s’attendait à découvrir des grimoires s'entasser, peut être un chat noir qui se prélassait au pied d’une cheminée abritant une marmite dans laquelle mijotait une singulière potion ou encore mille fioles et autres parchemins. En fait, il ne vit qu’une grossière table, deux chaises, un matelas de paille et un étendoir où pendaient des poissons séchés et envahis de mouches. S’il y avait bien une cheminée, elle demeurait éteinte et froide. Une trappe menant à un laboratoire devait être dissimulée quelque part…

Krandolf s’assit en face de son invité qui regardait dans tous les recoins à la recherche du passage secret.

— Alors, petite chose, dit-il de sa voix grondante, qu’est-ce que tu es ?

— Je suis un lézard, Maître magicien, déclara solennellement Krrkippaal, étonné que le sage ne connaisse pas sa race. Je viens de Yashcheritsa.

Krandolf leva un sourcil et fit une moue.

— Je ne connais pas ! Et je ne suis pas un magicien, petit lézard.

Krrkippaal le regarda avec un léger sourire.

— Ne vous en faites pas, noble sage, je sais garder un secret. Chez nous, nous n'avons qu’un seul dicton : « Lézard bavard, Lézard blafard ».

Le second sourcil de Krandolf se leva pour se cacher derrière sa longue tignasse de cheveux blancs.

— Ça veut dire, expliqua patiemment Krrkippaal, qu’un lézard qui révèle un secret ne mérite rien d’autre que la mort.

— Aaaaaah, éructa le mage. Malheureusement pour toi, petit lézard, j’ai moi aussi un dicton : « qui dit une chose dit une chose ».

C’était maintenant au tour de Krrkippaal de regarder son interlocuteur avec circonspection.

— Ça signifie que si je dis que je ne suis pas un magicien, ça veut dire que je ne suis pas un magicien. Je suis un pêcheur, un jardinier, un apiculteur, un solitaire, un fou selon certains, mais pas un magicien.

— Pourtant, vous parlez comme tel, Maître mage. Je vous en prie, j’ai traversé le tempétueux océan Quayda pour vous rencontrer. Durant une lune, mon estomac est devenu mon pire ennemi, j’ai perdu presque cinq livres, j’ai dû manger de la nourriture de marin. Pitié, dites-moi que vous êtes un magicien.

Krandolf le regarda avec tristesse et se pencha légèrement vers son invité.

— Mais, petit lézard, pourquoi donc penses-tu que je sois un magicien ?

— Parce que vous en avez toutes les caractéristiques ! déclara le reptile, désespéré. Vous vivez seul, reclus, vous avez une longue barbe, vous êtes sage. Dans les écrits, c’est ainsi que sont les magiciens. Pourquoi donc resteriez-vous à l’écart du monde et de la civilisation si ce n’est pour méditer et réfléchir ?

— Ce que tu nommes civilisations, petit lézard, je l’appelle bestialité. Je vis ainsi, car je ne peux supporter l’Homme et sa folie.

Les épaules tombantes et les globes embués, Krrkippaal chercha une dernière fois du regard un passage secret. Malheureusement, rien n’y ressemblait. Pas de cache, pas de magicien, pas d’épopée…

Krandolf vint s’asseoir près du lézard et le prit par l’épaule.

— Je suis vraiment désolé de te décevoir. Mais pourquoi désires-tu désespérément rencontrer un magicien ? Es-tu malade ? Tu sembles en effet légèrement verdâtre.

Outré, Krrkippaal lorgna ses bras qui étaient d’un magnifique teint vert impérial.

— Non, Maître solitaire. Je recherche une aventure, une légende. Et je pensais qu’en trouvant un magicien…

Sa voix s’éteignit, tout ce chemin pour rien.

— Ne perds pas espoir, petit reptile. Je sais où tu peux trouver ton bonheur. Il existe une cité, juchée au milieu de hautes montagnes, une cité séculaire, et l’on raconte que les créatures et les peuples les plus étranges y vivent. Si une magie demeure, elle doit être là-bas ! Dans la légendaire cité d’Arckaweik !

Une cité ! Évidemment ! Krrkippaal avait fait erreur. Il s’était trop fié au conte du Hobereau. L’histoire – d’une originalité il était vrai hors du commun – débutait dans un village coupé du monde. Un magicien qui avait eu vent d’une prophétie y découvrirait alors un orphelin qui se révélait être l’élu qui devait sauver l'univers.

Mais l’épopée de Krrkippaal se devait d’être autrement singulière, et quoi de plus insolite qu’une ville cosmopolite et ancestrale. Il y trouverait sûrement des elfes, des nains et peut-être même des dragons ! Ragaillardi par la nouvelle, il remercia chaleureusement Krandolf et retourna sur les rives du marais, les écailles perlées d’espoir.

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