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Notes de l’auteur : Nouveaux chapitres tous les mardis et samedis - bonne lecture !
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Alexia fit un effort, vraiment. Elle avait un speech tout prêt pour les propriétaires qui laissaient leurs maisons péricliter, sur l’indignité de les abandonner ainsi alors que des gens n’avaient pas de toit, la honte pour l’histoire de ces domaines, ce genre de choses. Ça ne passait en général pas très bien, mais elle considérait qu’il était de son devoir de ne pas les laisser s’en sortir sans qu’on leur rappelle de temps en temps quelques vérités désagréables.

Mais là, la situation était trop déstabilisante. Déjà, elle avait elle-même contribué à abîmer cette pauvre demeure, et elle risquait beaucoup plus gros que jamais auparavant – le gendarme, le grand noir qui la regardait comme si elle avait mis le feu à quelque chose, avait été on ne peut plus clair. Et ensuite, le propriétaire l’avait déstabilisée encore plus en faisant cette entrée, avec ses instructions. Infirmier, alors. Il ne le paraissait pas : il ne semblait pas beaucoup plus vieux qu’elle, même si effectivement, les études d’infirmiers duraient sans doute moins longtemps que celles de médecin. Et il y avait autre chose – la fatigue qui se lisait sur ses traits, peut-être, ou le domaine qui lui appartenait. Dans son expérience, les propriétaires fonciers ne s’embêtaient pas à avoir un vrai métier. Mais bon, peut-être que sa colocataire avait raison et qu’elle faisait trop de généralisations.

L’infirmier-propriétaire la fixait toujours du regard, sans prêter attention au gendarme et à l’autre homme qui entraient à leur tour. Elle lui rendit son regard. Il avait les yeux clairs – bleus, peut-être ? Les cheveux bruns, emmêlés, qui retombaient presque jusqu’à la ligne droite de sa mâchoire.

Bien sa veine. Le jour où elle se plantait, elle tombait sur un propriétaire canon. Alexia grimaça intérieurement, mais fit de son mieux pour ne pas le montrer – ils la fixaient tous avec une telle intensité qu’elle avait l’impression qu’ils risquaient de la dépecer au moindre mot de travers.

Non pas qu’elle allait se laisser intimider, bien sûr. Elle leur lança son meilleur sourire.

— Alors il est à vous ce château ? Il est magnifique. Désolée pour le plancher, vraiment. Je peux le réparer si vous voulez, mais tant que le toit restera dans cet état, ça ne va qu’empirer, vous savez. La charpente doit souffrir, et je ne parle pas des murs… Vous avez perdu une toile, aussi, et les livres doivent déjà être trop humides, malgré les vitres…

Une expression estomaquée s’afficha sur le visage du propriétaire, mais Alexia continua dans sa lancée, énumérant les travaux qui lui semblaient à priori nécessaires. Avec un peu de chance, il s’en remettrait à elle pour les faire, et elle pourrait faire appel à ses connaissances – ça éviterait de vider son maigre compte en banque.

— Vous voulez voir les photos que j’ai prises ? lui proposa-t-elle ensuite en se levant pour attraper son appareil qu’elle avait miraculeusement préservé dans sa chute.

Avant même qu’elle ait pu l’attraper, l’infirmier s’avança et la repoussa fermement par l’épaule, l’obligeant à se rasseoir si brusquement qu’elle ne résista même pas.

— Hé ! lança-t-elle tout de même en se dérobant à sa main.

— Il ne faut pas mettre de poids sur votre cheville, lâcha-t-il entre ses dents.

Alexia plissa les yeux, lança un regard rapide aux deux autres hommes, puis haussa les épaules avant d’allumer l’appareil et de commencer à faire défiler les photos.

— Pas ça, c’était une urbex de la semaine dernière… Ah, les voilà.

Elle le tourna dans la direction de l’infirmier et fut choquée par son air rebuté. Encore un qui ne risquait pas de reconnaître ses talents de photographe… Elle continua à faire défiler les photos jusqu’à arriver à celle de la chambre en ruines. L’effet était saisissant ; il se recula soudain en secouant la tête, comme si c’en était trop. Elle le jaugea un instant – encore un riche parisien qui avait hérité d’un domaine familial, n’avait pas les moyens de l’entretenir et préférait le laisser croupir lentement plutôt que de le vendre ?

Non, c’était autre chose. Il était devenu pâle comme un linge, et il ne paraissait vraiment pas bien. Il fit un signe et un des deux hommes – pas le gendarme, l’autre – s’avança.

— Marc d’Herbay, se présenta-t-il en lui tendant une main qu’elle serra malgré la suspicion qui l’envahissait. Bon, je préfère tout de même poser la question, même si je suis sûr que la réponse va me décevoir. Pourquoi étiez-vous dans le château ?

Alexia fronça les sourcils, grimaça lorsque cela tira sur son œil, puis leva l’appareil photo pour leur montrer. Elle avait également un pitch tout prêt pour ces occasions.

— Pour prendre des photos. Je suis urbexeuse.

Ils échangèrent tous trois un regard à ces mots, l’air aussi peu éclairé que la majorité des gens à qui elle parlait de son loisir favori.

— Quoi ? demanda le gendarme, résumant sans doute assez bien la position générale.

— Urbexeuse, je vous l’ai dit quand vous m’avez arrêté, soupira-t-elle.

— Si je vous avais arrêtée, vous ne seriez pas en train de vous prélasser à l’hôpital, grommela-t-il, mais elle n’y prêta pas attention – comme tentative d’intimidation, ça ne valait pas grand-chose.

— Ça veut dire exploratrice urbaine. Je vais dans des lieux… particuliers. Des ruines, en général. Des friches industrielles, des tunnels… ou des châteaux abandonnés. Honnêtement, de l’extérieur, il paraissait vraiment abandonné. Désolé pour l’intrusion, ajouta-t-elle en se tournant vers le propriétaire – mensonge, mais il fallait bien faire quelques efforts.

Il leva un sourcil, l’air peu convaincu, mais ne dit rien. Ça s’annonçait mal – il ne fallait surtout pas qu’elle se laisse rattraper par la nervosité, mais elle n’avait jamais été douée pour bluffer.

— Vraiment… je suis prête à faire les réparations pour le plancher qui s’est effondré. Même si, pour être honnête, ce n’était qu’une question de temps. Et ça risque d’arriver à d’autres endroits si…

Alexia s’interrompit et ferma les yeux, se mordant les lèvres pour s’obliger à se taire. Elle n’était pas aussi mauvaise, d’habitude. Si elle continuait comme ça, elle allait finir par s’excuser de s’être blessée chez lui.

— Je n’arrange pas mon cas, hein, essaya-t-elle avec un demi-sourire.

Elle ne s’attendait pas vraiment à ce que ça marche – mais à sa grande surprise, l’expression des trois hommes semblait nettement moins tendue qu’avant qu’elle ne s’explique. Il y eut un rapide conciliabule entre le propriétaire et d’Herbay, puis ce dernier se tourna vers elle avec un air bien plus avenant.

— Tant que ces photos ne sont pas diffusées, monsieur de Fresny ici présent ne portera pas plainte.

Alexia sentit son ventre se serrer.

— Pas diffusées ? releva-t-elle en essayant de ne pas montrer à quel point elle était atterrée. Mais… je ne dis jamais d’où viennent mes photos, c’est une des règles de l’urbex, on ne donne pas l’adresse des sites… C’est pour les protéger. Je vous assure que personne ne saura d’où elles viennent.

D’Herbay se tourna vers le fameux monsieur de Fresny, qui s’était renfrogné et secoua la tête.

— Aucune diffusion, asséna-t-il. Supprimez-les.

Alexia eut l’impression que le sol s’effondrait à nouveau sous elle ; mais lorsqu’elle regarda le propriétaire, il avait l’air froid, intraitable, et elle se rappela soudain qu’elle se trouvait face à un salaud de riche propriétaire, même si c’était aussi un infirmier plutôt mignon. Il recula d’un pas, les mâchoires contractées, et le gendarme s’approcha. Alexia serra son appareil contre elle.

— Je ne vais pas les supprimer, lança-t-elle d’un ton rogue. Et vous n’avez pas le droit de m’y obliger.

Le gendarme secoua la tête et Alexia sentit son sang se glacer. Il n’avait vraiment pas le droit, mais elle savait que ce n’était pas forcément ça qui allait l’arrêter. Suffisamment d’histoires circulaient dans la communauté. On ne pouvait jamais faire confiance aux forces de l’ordre, surtout quand elles étaient aussi évidemment dans la poche des proprios.

Heureusement, à ce moment-là, la praticienne qui s’était occupée d’elle entra. Elle avait l’air fatiguée, mais elle eut un grand sourire en voyant les trois hommes, et les gratifia d’une bise – ce qui contribua nettement à faire redescendre la tension dans la salle. Alexia resta tout de même sur le qui-vive.

— Charles, Marc, contente de vous voir, fit-elle, avant de leur lancer un regard perçant. Est-ce que tout va bien ?

— Très bien, répondit aussitôt d’Herbay avant qu’Alexia ait pu ouvrir la bouche. Nous étions juste en train d’expliquer à la jeune femme que Charles avait l’amabilité de ne pas la poursuivre pour intrusion dans une propriété privée, et en retour elle allait gentiment supprimer les photos prises illégalement.

Alexia était prête à se lever pour se battre si besoin – elle n’allait pas se laisser faire sans rien dire, et ils allaient se prendre un ou deux mauvais coups, même si elle ne se faisait pas d’illusion sur ce qu’elle pourrait faire face à quatre personnes, dont un gendarme aux épaules d’armoire à glace. Mais la doctoresse l’arrêta en posant une main sur son épaule, bien plus délicate que celle de l’infirmier-propriétaire, avant de se mettre à examiner son visage.

— Tant mieux, dit-elle mine de rien, l’air concentrée. Je ne veux aucun problème ici, compris ?

Alexia nota avec intérêt la réaction des trois autres : le gendarme et d’Herbay grimacèrent plus ou moins discrètement, et de Fresny s’assombrit encore plus.

— Donc ce n’est pas la première fois que vous menacez des gens ? lâcha-t-elle avec le sens de la provocation qui exaspérait toujours les figures d’autorité.

Silence éloquent. Puis le propriétaire soupira, se pinça le nez entre les doigts, et vacilla presque sur place. L’espace d’un instant, elle sentit un sentiment de pitié l’envahir.

— Vous devriez rester encore un peu allongée pour éviter l’œdème, mais sinon vous pouvez y aller, lui apprit la praticienne. Essayez de ne pas porter votre poids sur cette cheville pendant quelques jours. Voici une ordonnance pour des anti-douleur en cas de besoin.

Le gendarme comme l’avocat eurent l’air contrarié à ces mots, mais Alexia ne perdit pas de temps et se redressa aussitôt, son appareil toujours bien serré contre elle.

— Super, merci beaucoup. Bon, ben c’est pas tout ça, mais je vais y aller, alors.

Trois regards noirs se braquèrent sur elle, mais Alexia les soutint sans se laisser intimider.

— Vous savez que monsieur de Fresny pourrait porter plainte contre vous pour effraction et dégradation de propriété ? lança le gendarme.

Alexia fixa du regard ledit monsieur de Fresny, puis elle haussa les épaules. Il y avait autre chose dans cette affaire, elle en était persuadée ; faire le pari qu’il ne la poursuivrait pas en justice était peut-être risqué, mais on n’avait rien sans rien.

— La porte-fenêtre était ouverte, et je pense que j’arriverai à prouver que le plancher était déjà pourri avant que je mette le pied dessus, fit-elle donc avec plus d’assurance qu’elle n’en ressentait vraiment. Si vous voulez perdre votre temps devant des magistrats qui ont autre chose à faire, allez-y. Moi, en tout cas, j’aimerais bien rentrer chez moi maintenant, si vous ne comptez pas me mettre en garde à vue ou un truc de ce genre. Je n’ai pas vu de cachot dans votre château en ruines.

Le propriétaire releva vers elle un regard glacial et sembla faire un véritable effort pour ne pas répliquer. Mais il se maîtrisa et se contenta de secouer silencieusement la tête lorsque le gendarme se tourna vers lui.

— Très bien, fit ce dernier en la foudroyant du regard. Vous pouvez partir.

De Fresny tournait déjà les talons et Alexia ne put s’empêcher de lui lancer, furieuse devant sa froideur :

— Si j’étais vous, je ferais vraiment quelque chose pour ce toit. Vous ne pourrez même plus vendre cette baraque si vous la laissez comme ça !

Elle le regarda s’immobiliser, et sut lorsqu’il ne se tourna pas qu’elle avait dû toucher un point sensible.

— Ça ne vous regarde pas, lâcha-t-il enfin d’une voix atone. Ne remettez jamais les pieds chez moi.

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