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Ils contournèrent le château et s’enfoncèrent dans la partie ouest du parc. Alexia n’y avait encore jamais mis les pieds : ce bosquet était particulièrement touffu et des ronces y prospéraient. Mais Charles de Fresny parvint sans problème à retrouver un vieux chemin qui les évitait, et ils purent le suivre. Elle venait juste derrière lui ; Andrej la suivait, et ensuite le vieil homme et Pierre Diop fermaient la marche. C’était le gendarme qui leur avait fait signe de se mettre ainsi, et elle n’avait pas voulu le contrarier, même si elle était tendue de sentir ce vieux fou derrière elle. Elle reporta son regard sur les épaules raides de Charles de Fresny. Le canon du fusil heurtait régulièrement sa cuisse, mais il ne semblait pas s’en soucier. Il s’arrêta pour tenir une branche basse et elle accéléra le pas pour aller la réceptionner. Il tourna à peine le regard vers elle, et elle fut surprise, en effleurant sa main, de la trouver glacée. Il sursauta également au contact, mais se contenta de se remettre en marche à plus grands pas encore, comme s’il la fuyait.

Ils débouchèrent finalement hors du bosquet pour arriver devant une charmante petite chapelle – à priori du néo-gothique, analysa rapidement Alexia, même s’il pouvait y avoir des parties plus anciennes : la pierre ne semblait pas taillée partout de la même manière. Il faudrait qu’elle revienne pour examiner ça de plus près.

Mais plus tard. Pour l’instant, vu les têtes que tiraient les autres, mieux valait éviter de suggérer l’idée.

— Par ici, indiqua Charles de Fresny en s’arrêtant devant le muret de pierre qui entourait les lieux.

Il s’y appuya, et le gendarme comme le vieux eurent un mouvement dans sa direction. Alexia échangea un regard avec Andrej, qui semblait aussi perplexe qu’elle. D’accord, il y avait sans doute des tombes de sa famille là-dedans, mais sans doute pas de tombes récentes, si ? On n’avait plus le droit d’enterrer les gens comme ça sur un terrain privé – enfin, pour ce qu’elle en savait… Elle n’avait jamais eu de chapelle familiale, après tout.

— Venez, fit Diop avec un signe impatient de la main. Serge, après toi.

Apparemment, Charles de Fresny n’allait pas entrer. Andrej suivit le gendarme et le vieux – Serge, donc ; mais Alexia s’attarda à côté de Charles.

— Vous ne venez pas ?

Il prit une inspiration, posa le fusil sur le muret, puis se redressa avant de la fixer d’un regard… amer – elle ne pouvait pas le qualifier autrement.

— Bien sûr que si, lâcha-t-il enfin. Après vous.

Elle franchit l’arche en pierre devant lui, mal à l’aise. Un petit chemin menait jusqu’à la porte de la chapelle, mais les pierres en étaient recouvertes de terre et de feuilles mortes. Les herbes hautes lui fouettaient les mollets, et elle dut avancer avec précaution en apercevant les orties – elle regrettait maintenant d’avoir mis un short ce matin. Finalement, elle arriva au battant de bois, laissé ouvert par les autres, et entra dans la fraîcheur agréable du lieu – mais ce qu’elle vit aussitôt n’avait rien d’agréable.

Il n’y avait que quelques vieux bancs, qui avaient été projetés çà et là ; l’un d’eux au moins était fendu. L’autel en pierre avait également été renversé. Alexia ne s’était jamais vraiment souciée de religion, mais sa mère l’avait toujours emmenée à la messe pour Noël quand elle était plus jeune, et cette vision avait quelque chose de choquant, même pour elle. Serge, remarqua-t-elle, se signait et marmonnait quelque chose – des prières, peut-être. Andrej se tenait à côté de la porte, les bras ballants, l’air horrifié. Elle suivit son regard et étouffa un cri.

Sur un des murs se trouvaient des plaques ornées de noms et de dates : les fameuses tombes. Elles avaient été saccagées : taguées de traits disgracieux dans des teintes de noir et de marron, un « mort aux riches » et une ou deux croix gammées gribouillées. Deux des plaques avaient été brisées, laissant ouvert l’espace qui se trouvait derrière, et elle eut peur l’espace d’un instant d’apercevoir des ossements, ou pire – mais il n’y avait que des urnes, qui avaient été laissées en place. L’une d’elles seulement s’était renversée, sans pour autant s’ouvrir, heureusement.

Pierre Diop apparut dans son champ de vision, examinant les dégâts de plus près, et cela secoua Alexia, qui se tourna pour tomber nez-à-nez avec Charles de Fresny.

Il était pâle comme un mort, les yeux écarquillés, une expression d’horreur absolue dépeinte sur ses traits, et elle regretta presque de ne pas être plus grande, pour lui épargner cette vision. Il ouvrit la bouche, et une sorte de gémissement sourd en sortit ; puis il tituba, et elle s’empressa de l’attraper par le bras pour lui éviter de tomber sur l’un des bancs renversés.

— Venez, sortons de là, marmonna-t-elle en l’entraînant à l’extérieur.

Il se laissa faire et vacilla à ses côtés jusqu’au muret, contre lequel il s’appuya, avant de se laisser glisser jusqu’à terre, les genoux relevés, la tête entre les mains. Alexia resta devant lui et oscilla d’un pied sur l’autre, sans savoir vraiment quoi dire.

— Je suis désolée. En tout cas je peux vous jurer que ce n’est pas nous. On ne ferait jamais un truc pareil, c’est atroce.

Il prit une inspiration tremblante, mais dut s’y reprendre à deux fois avant d’arriver à prononcer le moindre mot.

— Vous avez vu quelque chose ?

— Moi, rien, fit Alexia à regret. Je demanderai aux autres, mais ça m’étonnerait, on a été bien occupés ces derniers jours. Ils en auraient parlé s’ils avaient vu quelqu’un… Merde !

Sous le coup de l’agacement, elle envoya voler un caillou dans les herbes hautes. De Fresny laissa retomber ses mains et appuya la tête contre le muret, les yeux fermés. Elle s’efforça de reprendre son calme. Cette affaire risquait de mal tourner pour eux, c’était sûr ; mais en attendant, le propriétaire semblait au bord de la syncope.

— Ça va aller ? demanda-t-elle en s’accroupissant à côté de lui.

— Pas vraiment, fit-il avec un haussement d’épaules. Mais j’ai l’habitude.

— Désolée. C’était… c’était des tombes récentes, c’est ça ? De la famille ?

— Mes parents et mon frère. Et une autre plaque, mais celle-là était plus vieille, je ne sais plus qui c’était.

Il s’arrêta un instant, puis releva vers Alexia un regard brûlant.

— Je ne l’ai pas tué.

— Qui ça ?

— Mon frère. Thomas.

Ce prénom lui rappela immédiatement les papiers qu’elle avait trouvés, mais ça n’expliquait pas ce qu’il lui racontait là.

— D’accord. Je ne sais pas… Oh.

C’était ce dont le journaliste parlait tout à l’heure.

— Je suis désolée, mais je ne sais pas de quoi parlait ce type.

Charles de Fresny secoua la tête, puis ferma à nouveau les yeux avant de réciter d’une voix atone :

— Mes parents et mon frère ont eu un accident de voiture il y a cinq ans. Seul mon frère y a survécu, mais il est devenu tétraplégique. Je me suis occupé de lui. J’étais infirmier, à l’époque. Mais un an plus tard, il est mort, lui aussi.

Alexia retenait presque sa respiration, incapable de trouver quoi lui dire.

— Sa mort a été jugée suspecte. Une enquête a été ouverte, qui s’est soldée par un non-lieu. Mais certains étaient… sont toujours persuadés que c’est moi qui l’ai tué.

— Merde, lâcha Alexia. C’est dégueulasse.

Il rouvrit les yeux à ces mots et la regarda d’un air interloqué, avant de laisser échapper un rire étranglé.

— Quoi ?

— Rien. C’est la première fois que cette histoire suscite ce genre de réaction.

Alexia haussa les épaules.

— Désolée. Vous auriez préféré que je pleure ?

— Non. Vraiment pas.

Il releva le regard vers la chapelle et poussa un long soupir. Serge, Pierre et Andrej se tenaient juste devant la porte, encore à l’intérieur, en train de discuter vivement ; leurs éclats de voix parvenaient jusque là. Alexia se tendit – mais Andrej semblait bien se débrouiller tout seul, pour l’instant : le vieux Serge n’avait pas sa tête de fou de tout à l’heure, et le gendarme l’écoutait.

— Il a fallu plus de deux ans pour que les choses se calment enfin, que les médias me lâchent. Et maintenant, entre votre squat et ça… soupira Charles de Fresny.

Alexia tourna la tête vers lui, mais il choisit ce moment pour se relever. Elle suivit le mouvement, cherchant quelque chose à dire pour se défendre, défendre le squat – mais les autres choisirent ce moment pour sortir, et Pierre les interpella :

— J’appelle les collègues, on va voir ce qu’on peut trouver. Il va falloir que vous veniez au poste faire une déposition.

Alexia poussa un grognement, mais leva les mains sous le regard pesant du gendarme.

— Aucun problème. On suit le mouvement. Je peux juste mettre mes courses au frais ? J’ai du beurre dans la camionnette, il va être dans un sale état…

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