28. L’Esquisse et la Création

Par tiyphe
Notes de l’auteur : Hello !
J'ai adoré écrire ce chapitre encore, il est par contre très long, n'hésitez pas à me le dire si ça se ressent !
Dans le prochain, on retrouve Lucas dans l'Entre-Deux :D (visez ce teasing xD)

Louise

Encore vexée d’avoir été abandonnée la veille, Louise mit un certain temps à quitter le coin d’intimité qu’elle s’était aménagé. Ouadjet lui avait proposé une des nombreuses suites de la Pyramide où elle aurait pu être seule et tranquille, mais la Créatrice avait préféré rester auprès des Occupants au sommet. La pièce était si grande et labyrinthique qu’il était possible de se perdre dans toute cette végétation ou de s’isoler sans être dérangé. Les épaisses lianes entremêlées servaient alors de paravents, plusieurs points d’eau permettaient de se rafraîchir, tandis que les fleurs multicolores faisaient office de décoration.

Louise repensa à sa discussion avec Luciana, ou plutôt leur énième dispute. Elle eut envie de retrouver son amie pour s’excuser. La jeune femme souhaitait expliquer son point de vue, lui montrer qu’elle avait évolué, qu’elle ne voulait plus se servir de son ancienne amante comme telle sans prendre en considération leurs sentiments. Louise ne savait pas si elle se sentait prête à entamer une relation avec qui que ce soit, mais elle était certaine de vouloir respecter Luciana. Cette dernière ne méritait pas tous les soucis que la Princesse lui causait.

Tandis qu’elle s’enivrait des délicats parfums d’une grappe d’Ylang-ylang, Louise songea un instant à Conan, puis à Lucas. Son avis à propos du jeune Créateur était encore flou. Elle ne savait pas si elle l’aimait pour sa ressemblance avec son défunt cousin ou pour ce qu’il était. Ou même si elle l’aimait tout court. Ses sentiments à son égard étaient bien différents de ceux qu’elle ressentait pour Luciana. Ils paraissaient moins réels, plus forcés. Et leur rapide rapprochement après la Grande Bataille relevait presque de la magie. 

Lorsque Louise et Lucas s’étaient embrassés dans le parc derrière le château en ruines, la jeune femme avait cru percevoir quelque chose, comme une nouvelle énergie émaner de son amant. Une étincelle qui ne lui était pas inconnue était passée dans le regard clair du garçon, sans qu’elle arrive à mettre le doigt sur ce qui la dérangeait. C’était la première fois depuis tout ce temps qu’elle y repensait, sans pour autant lui donner plus de réponses à ses questions.

La Créatrice décida de remettre à plus tard ces réflexions et écarta un rideau de fines lianes pendantes pour se rendre dans le salon principal. Elle aperçut d’abord Ezéchiel qui parcourait le vieux recueil de témoignages sur une table. Il semblait concentré et Louise n’osa pas le déranger. Au centre de la végétation, Gaum discutait paisiblement avec Maleine tout en faisant sauter la petite Esther sur ses genoux. Les trois Occupants saluèrent la jeune femme qui s’installa avec eux.

Chaque matin, ils évoquaient ce qu’ils comptaient faire de leur journée. Certains profitaient de ce monde merveilleux tandis que d’autres cherchaient un moyen de rentrer ou de communiquer avec l’Entre-Deux. C’était d’ailleurs le cas de Maleine et Gaum à cet instant. Ils reprirent leur discussion basée sur leur façon d’utiliser la bille de télépathie.

— As-tu réussi à recontacter Gabie ? demanda la Néerlandaise. 

L’homme secoua la tête. Leurs essais étaient tous vains au grand désarroi de la septuagénaire. Kahsha arriva un peu plus tard, suivie d’Imad. Les deux enfants avaient emprunté des jeux et le garçon avait réussi à expliquer les règles à sa nouvelle amie. Après avoir raconté tout cela, il traduisit ce qu’il put avec l’aide de Maleine quant à l’enthousiasme de la jeune Inuit. Les Occupants avaient au fur et à mesure des jours qui passaient appris la langue de la fillette. Pleine de patience, cette dernière s’en était amusée et avait même confié trouver le geste touchant.

Louise se surprit à sourire. Luciana avait raison, elle se sentait épanouie dans ce lieu. Cela ne lui manquait pas d’avoir des millions de personnes à gouverner. Ici, elle avait le sentiment d’être en famille, entre amis. Si seulement Jeanne pouvait être avec eux pour parfaire ce bonheur, pensa la Princesse. Le tableau qu’elle s’imaginait était idyllique. Et elle eut alors envie de créer. Cela faisait si longtemps qu’elle n’avait pas utilisé son aptitude pour le plaisir, pour elle.

Louise s’installa confortablement dans son fauteuil et plaça ses mains devant elle. Les paupières mi-closes, elle entra dans un demi-sommeil où elle puisait son pouvoir. Elle se représenta d’abord la toile blanche puis le cadre. Les dessins complétèrent le tissu, se modifièrent au gré de son bon vouloir, se précisèrent. La Créatrice ajouta des détails et du relief rendant l’œuvre plus réaliste. Elle termina enfin par sa signature qu’elle grava sur le bois foncé entourant la peinture.

Pour les Occupants qui l’observaient, Louise était en train de méditer, les paumes en avant vers le ciel comme si elle tenait quelque chose. Pourtant, après un instant très court pour les curieux et plus long pour la jeune femme, un tableau se matérialisa. Comme à chaque fois, les contours de l’objet apparurent d’abord flous, puis de plus en plus nets jusqu’à exister physiquement. Presque de l’envergure de ses bras et au format paysage, l’œuvre était imposante. Louise l’admira un instant, fière de son travail avant de la poser sur ses genoux pour ses amis.

Au milieu d’une conséquente végétation tropicale et sous un toit de verre en pic torsadé se trouvait le petit groupe venant de l’Entre-Deux. Ils avaient tous un air épanoui et apaisé qui représentait bien l’instant présent. Gaum tenait Esther sur ses genoux avec un regard attendri. Kahsha signait et Maleine riait à gorge déployée, ses cheveux bleus ébouriffés. 

Ezéchiel paraissait bien trop sérieux, le nez dans son livre. Mais en prêtant plus attention, il était possible de voir un sourire en coin, amusé. Imad pointait une page du doigt, distraitement. Ses yeux pétillaient, non pas de curiosité pour ce qu’il montrait, mais pour une jeune Inuit qu’il zieutait tendrement. Le garçon rougit jusqu’aux oreilles lorsqu’il remarqua ce détail. 

Quant à Luciana, Louise n’avait pas pu se résoudre à la séparer d’elle. Les deux femmes, joyeuses, étaient attablées devant un jeu de plateau qu’elles avaient découvert lors de leurs escapades dans l’Anti-Chambre. L’Italienne avait des mèches rousses sur un front concentré par la partie. Ce merveilleux souvenir restait ancré dans la mémoire de Louise et avait repoussé la dispute de la veille pour ne pas gâcher la scène de bonheur. 

Et puis, derrière elle, la Créatrice n’avait pas pu s’empêcher d’ajouter Jeanne. Sa meilleure amie se tenait debout, une main sur l’épaule de la Princesse et un sourire des plus réconfortants. Louise l’avait faite un peu plus terne, moins étincelante que les autres, car elle n’était pas vraiment là. Mais elle encombrait une si grande place dans son cœur, qu’elle était obligée de l’insérer entre les lianes et les feuilles plus grosses que leur tête.

Pendant que les Occupants l’ensevelissaient de compliments tout en remarquant les petits détails amusants ou réalistes qu’elle avait dissimulés, Louise souriait. Elle était heureuse, voire comblée. Elle se sentait utile et non utilisée. Ce fut à cet instant qu’un son grésillant vint perturber le calme serein qui enveloppait la jeune femme.

« Allô ? L… Loui… All… Louise ? » 

Allô ? Quel était ce mot ? se demanda la Créatrice. Celui ou celle qui cherchait à la joindre utilisait un langage étonnant et semblait la connaître. Cependant, elle ne reconnaissait pas la voix tant elle était transformée. La stupeur sur son visage dut se voir puisque Maleine s’était approchée d’elle.

— Tout va bien, Louise ? s’inquiéta la septuagénaire.

— Vous avez entendu, vous aussi ? répondit la concernée, les yeux écarquillés vers ses compagnons.

Esther arrêta de sautiller joyeusement sur les genoux de Gaum et se tourna vers sa dirigeante. Kahsha attrapa la main de Maleine en se cachant derrière elle, Imad lâcha le tableau de sa contemplation et même Ezéchiel interrompit sa lecture pour écouter.

— Qu’avez-vous entendu ? couina Esther.

« Lou… Louise ? », recommença la voix dans son oreillette.

— Là ! s’exclama Louise. Vous avez entendu ? Dans vos billes de télépathie. 

Chacun secoua la tête, intrigué. Elle était donc la seule à percevoir l’appel. Qui cela pouvait-il être ? Luciana ? Louise ne l’avait pas aperçue de la matinée.

« Lu, est-ce toi qui essaies de me joindre ? », interrogea alors la Créatrice en dirigeant sa pensée vers son amie.

Un silence gênant lui répondit pendant qu’elle expliquait aux Occupants inquiets ce qu’elle avait ouï. Puis la voix de Luciana se fit, un peu trop froide au goût de Louise :

« Non. »

« Louise ? C’est L… Est-ce… tu… ent… ? Lo... », recommença l’inconnu.

« Qui est-ce ? », tenta alors la jeune femme en projetant son esprit sur l’Anti-Chambre. 

Peut-être qu’une personne d’un autre monde avait la possibilité de communiquer avec eux. Son cerveau fonctionnait à plein régime. Qui cela pouvait-il être ? Ouadjet avait-elle trouvé le moyen d’écouter leurs conversations télépathiques ? Luciana lui faisait-elle une blague de mauvais goût ? À moins que ce soit Lucas qui jouât encore avec ses créations.

Ce dernier prénom raisonna un moment entre ses oreilles. Lucas. Pourquoi l’instant d’avant n’y avait-elle pas pensé ? Il devait se sentir bien seul dans l’Entre-Deux. Arrivait-il à gérer tous les soucis qu’elle avait laissés derrière elle, qu’elle avait tout simplement essayé d’oublier ? Comment faisait-il sans elle ? Et pour Chloé ? Louise ne sut jamais si en étant focalisée sur lui, cela facilita l’échange ou si la chance avait été de son côté. Lorsque la voix tenta de nouveau de communiquer avec elle, la Princesse reconnut instantanément à l’intonation celui qui cherchait à la joindre.

« Louise ! C’est Lucas. Est-ce que tu m’entends ? »

Elle eut envie de pleurer et le spectacle qu’elle offrait à ses compagnons ne devait pas les aider à comprendre.

« Lu… Lucas ? C’est bien toi ? », bégaya-t-elle toujours dans ses pensées.

Pourquoi était-elle si émue d’ouïr la voix du garçon ? Pourtant, il la ramenait à la brutale réalité : l’état de l’Entre-Deux, sa disparition, une nouvelle attaque, une terroriste adolescente. La joie se transforma rapidement en anxiété. La liste des problèmes s’agrandissait, la chargeant de plus en plus, l’exténuant, lui donnant envie de couper la communication et de s’enfuir, se cacher.

« C’est bien moi, répondit gaiement le jeune homme, ignorant les angoisses de son interlocutrice. Je suis si content de t’avoir, tu n’imagines même pas ! Comment vas-tu ? Es-tu en sécurité ? Où es-tu ? Oui, oui, excuse-moi, Gabie, fit-il un peu plus bas avant de reprendre à l’intention de Louise. Est-ce que tu as retrouvé Gaum ? Est-ce qu’il va bien ? Et les autres Occupants ? Les enfants ? » 

Les questions fusaient dans tous les sens. Louise finit par entendre directement Gabie demandant des nouvelles de son ami, la voix éraillée par l’inquiétude et la communication lointaine. Ils devaient s’adresser à elle à l’aide d’un microphone pour qu’elle puisse les distinguer tous les deux. Un peu plus sèchement qu’elle l’aurait voulu, la dirigeante interrompit le flot de paroles :

« S’il vous plaît ! Je ne peux pas vous répondre si vous ne m’en laissez pas le temps. »

Les voix se turent tandis qu’elle continuait :

« Je vais bien. Tous les disparus, également. Ils sont avec moi. Lucas, est-il possible d’accroître le son ? Ou comment dis-tu ? Afin que tout le monde vous entende. »

« Vous voulez amplifier le signal, précisa Gabie. Est-ce possible, Lucas ? répéta la petite femme à l’intention du Créateur. Je ne sais pas exactement comment tu as confectionné tes oreillettes. Peut-être avec un amplificateur. Si on explique à Mademoiselle Louise, pourra-t-elle le créer là où elle se trouve ? »

Louise laissa les deux scientifiques débattre entre eux de termes qu’elle ne comprenait que de très loin. Elle en profita alors pour prévenir les Occupants qui pâlissaient à vue d’œil face à elle. Gaum faillit lâcher Esther lorsqu’il sut que Gabie était entrée en contact avec leur dirigeante. Imad récupéra le bambin afin de laisser l’ancien vétérinaire faire ses exercices de respiration.

Lucas et Gabie, à travers la bille de télépathie de Louise, s’enquirent de lui expliquer comment concevoir une petite enceinte reliée aux dispositifs de communication de chaque Occupant présent dans l’Anti-Chambre. Grâce à cela, peu importe qui pouvait entendre et parler avec leurs interlocuteurs dans l’Entre-Deux, à condition de se trouver à proximité de l’objet.

La Créatrice dut s’y reprendre à plusieurs fois pour que ses compagnons au sommet de la Pyramide perçoivent d’abord des grésillements puis les voix distinctes de Lucas et Gabie. Sur la table basse gisaient un grand nombre de gadgets non fonctionnels de taille et de forme différentes. Ce fut Gaum qui trouva celui en état en fouillant dans le tas d’objets électroniques. Des larmes s’étaient nichées dans le coin de ses yeux sombres tandis qu’il écoutait son amie. 

— Peut-elle m’entendre ? demanda l’homme éblouissant d’espoir. 

— Je t’entends Gaum, je t’entends, pleura la concernée à travers le petit dispositif gris métallique.

Les retrouvailles entre les deux Occupants prirent un certain temps et chacun se précipita pour avoir des nouvelles de leurs proches. Louise s’était mise à l’écart tout en réfléchissant à ce qu’impliquait cette communication. Ils ne pourraient pas la cacher aux Scribes. Ils avaient gardé pour eux leurs billes de télépathie au cas où ils se retrouveraient en danger, mais un tel dispositif serait plus difficile à taire.

Même si ses compagnons avaient entièrement confiance en eux, Louise se méfiait encore des dirigeants de ce monde. La dernière fois, dans l’Autre-Part, ça ne s’était pas bien terminé. Andreja et Drew avaient préféré les attaquer plutôt que de les écouter. Leurs oreillettes avaient été bien utiles et la Créatrice persistait à croire qu’elles leur donnaient un avantage en cas d’imprévu. 

— Mademoiselle Louise, l’interpella Gaum qui rayonnait. Lucas voudrait s’entretenir avec vous.

— Oui, oui, bien sûr, répondit distraitement l’intéressée. 

Avec pudeur, les Occupants retournèrent à leurs activités en s’éloignant de l’amplificateur. Louise prit le petit objet sur ses genoux. En le regardant, sa première pensée fut de vouloir en matérialiser un nouveau, plus esthétique. Elle secoua la tête, sa manie des choses jolies devenait vraiment absurde. Elle allait prévenir Lucas de sa présence lorsqu’un museau moustachu approcha ses mains.

Surprise, Louise lâcha un petit cri et laissa sa création s’échapper de son emprise avant de rouler sous la table basse. Étouffée par le bois de noyer, la voix inquiète de Lucas lui parvint :

— Louise ? Est-ce que tout va bien ?

Après avoir jeté un regard noir à celui qui avait causé ce sursaut, la jeune femme ramassa l’objet.

— Ce n’est rien, expliqua-t-elle. J’ai été surprise par Bastet.

— Comment ? Bastet est avec toi ? s’étonna alors le garçon.

— Bonjour Lucas, miaula l’intéressé.

— Où étais-tu passé ? Nous t’avons cherché partout !

Le Créateur recommença à enchaîner les questions sans attendre les réponses de l’animal. Il semblait heureux, confus, curieux. Cela amusa Louise un instant avant de l’ennuyer. Elle s’adressa à voix basse à l’intention du félin : 

— Qu’y a-t-il ?

— Ouadjet est prête à te recevoir pour votre échange, transmit-il sur le même ton.

Un long frisson d’excitation envahit la jeune femme. Elle attendait ce moment depuis leur dernière conversation. Elle allait apprendre à créer des êtres vivants et cela comptait bien plus qu’un entretien avec Lucas à propos des problèmes que subissait l’Entre-Deux. Alors Louise se leva, elle épousseta sa longue robe rouge amarante et déclara : 

— Lucas, je suis attendue. Je te laisse avec Bastet, nous discuterons plus tard. Si tu veux des informations sur le lieu où nous sommes, Ezéchiel se fera un plaisir de te partager ses trouvailles, ajouta-t-elle en faisant un clin d’œil à l’historien.

Ce dernier sourit largement par-dessus son collier de barbe avant de hocher la tête. Sans attendre de réponse de la part du Créateur, Louise prit la poudre d’escampette et emprunta l’escalier en colimaçon. Elle ne connaissait pas encore très bien les corridors de la Pyramide et n’avait pas eu la présence d’esprit de demander à Bastet où la Scribe l’attendait, alors elle se dirigea simplement vers la salle du trône. Enfin, c’était ce qu’elle croyait.

Les tunnels se ressemblaient et même si Louise avait le sentiment de descendre, elle se savait à présent perdue. Jamais elle n’était passée par ce chemin qui lui montrait des fresques obliques étranges. Elle hésitait entre de l’art abstrait ou un langage qu’elle ne connaissait pas. Les lignes penchées ressemblaient à une écriture rapide et allongée sans espaces. Des pics parfois dirigés vers le haut parfois vers le bas étaient les seuls contrastes visibles.

Intriguée et hypnotisée, Louise n’entendit pas les pas feutrés s’approcher d’elle. Ouadjet dut se racler la gorge pour se faire remarquer.  

— Louise, je te cherchais, annonça l’adolescente en apparence.

Après avoir sursauté, la concernée leva un sourcil. Comment la Scribe avait-elle su où Louise se trouvait ? Cette nouvelle interrogation rendait la Créatrice plus paranoïaque qu’avant. Il y avait tant de mystères dans ce monde et autour de ces dirigeants, ces Thaumas, comme ils se nommaient. Elle aurait tant aimé en discuter avec Jeanne, connaître son avis sur tout ceci. Même l’opinion de Lucas lui semblait importante en cet instant.

Inconsciente de tous les rouages qui se bloquaient dans la tête de Louise, Ouadjet invita sa consœur à la suivre.

— Comment se sont passés tes premiers jours dans l’Anti-Chambre ? demanda poliment la Scribe.

Louise mit un instant à répondre, encore perdue dans ses pensées, plus qu’elle ne l’était dans la Pyramide.

— Je… Bien, bien, merci, bafouilla-t-elle. Luciana m’a fait découvrir ses lieux préférés et…

Elle s’interrompit d’elle-même. Quelque chose clochait et être dans un tel flou gênait Louise. Elle n’aimait vraiment pas cela. Ouadjet dut sentir son inquiétude puisqu’elle ralentit et lui lança un regard gris interrogatif.

— Qu’y a-t-il, Louise ? Un problème ?

Le ton n’était pas sur la menace. Il ne semblait pas sincèrement soucieux pour autant. La Créatrice hésita un instant. Tout chez cette adolescente âgée de plusieurs millénaires l’intimidait. Pourtant elle avait l’habitude de voir des enfants plus vieux d’esprit que de corps, mais Louise avait toujours été l’aînée avec Jeanne et quelques Occupants. Balayant ses tracas, elle se lança :

— Comment avez-vous fait pour me retrouver, à l’instant ?

Contre toute attente, Ouadjet se mit à sourire, puis à rire. Un son cristallin envahit le couloir et se répercuta sur les murs décorés de schémas étranges. Cette attitude ne rendait pas la tâche facile pour Louise qui tentait de décoder la jeune Égyptienne. La Scribe reprit son chemin dans le silence, accroissant une fois de plus la stupéfaction de la Princesse. Elle suivit tout de même sa guide dans le dédale jusqu’à une somptueuse bibliothèque.

La pièce en croissant de lune était entièrement habillée d’étagères qui tenaient miraculeusement sous le poids des parchemins et autres ouvrages. Quelques tables et assises étaient aménagées par endroit et reposaient sur des tapis imposants tant par leur taille que par leur épaisseur. Une odeur de vieux papier et de bois épicé embaumait l’espace et fit un instant tourner la tête de Louise, peu habituée. L’arc de cercle qui donnait vers l’extérieur laissait apercevoir une immense terrasse à travers ses larges baies vitrées. 

Le balcon sans garde-corps se trouvait presque à hauteur du sol en direction du Parthénon et du Nord-Est. Il débouchait sur un jardin intimiste où tout était très vert et correctement aligné. Louise se sentit envahie par le mal du pays. Cet espace ressemblait à celui qu’elle avait matérialisé derrière son château avec Jeanne.

— Un jardin à la française, légenda Ouadjet avec un sourire.

— Vous n’avez pas répondu à ma question, s’impatienta Louise qui avait détourné le regard du spectacle.

— Suis-moi, chantonna la Scribe à la place.

La joie ne quittait pas la jeune Égyptienne dont la longue tresse ondulait dans son dos. Elle fit coulisser la porte-fenêtre avant de convier Louise à se glisser à l’extérieur. Ouadjet emmena son invitée près d’une grande table haute en marbre brun. Elle caressa du bout des doigts les rainures qui dessinaient des craquelures irrégulières. L’émotion était visible sur son visage en diamant.

— L’Esquisse est le plus beau don qu’il m’a été donné de maîtriser, annonça-t-elle, le regard toujours perdu sur la pierre lisse. J’aime gribouiller depuis que je suis toute petite et puis mes traits se sont affirmés vers l’âge de 12 ans, je crois. C’était il y a si longtemps, rigola la femme en reportant ses yeux gris sur Louise.

Cette dernière écoutait sans savoir où tout cela la mènerait. Ouadjet détacha le pinceau à sa ceinture et le fit glisser sur la paume de sa main, montrant qu’il n’y avait aucun résidu de peinture sur les poils souples. Puis elle le déposa délicatement sur le marbre tout en continuant :

— Je voulais être botaniste, se confia-t-elle en traçant des lignes et courbes invisibles sur la pierre. Si le dessin me plaisait, les plantes me passionnaient et auraient eu plus de chance de me faire gagner de l’argent que des œuvres d’art. Mon grand frère, lui, adorait les animaux. Il les étudiait dans son coin et avait adopté plusieurs chats sauvages. Quant à Pakhé, il nous suivait partout où on allait, je ne sais pas ce qui le motivait, finit-elle toujours en riant. 

Louise était incapable de définir ce que la Scribe dessinait, plus attentive sur les gestes que sur la parole de son hôte. Elle ressentait de nouveau cette étrange sensation dans l’air, comme aspirée par la pierre.

— Nous n’étions pas très riches, poursuivait Ouadjet, concentrée sur son esquisse. Alors nous volions dans les marchés pour nous nourrir le corps et l’esprit. Les garçons chapardaient les brioches fumantes et moi les papyrus. Qu’est-ce qu’une petite fille aurait bien pu faire de ces papiers ? Les petites filles ne savent pas lire, n’est-ce pas ?

La Scribe fit une pause, le regard à présent perdu dans son passé. Comment pouvait-elle se souvenir de toutes ces choses qui dataient de plusieurs millénaires ? Impressionnée, Louise n’osait pas l’interrompre et attendit alors la suite. Ouadjet se reconcentra sur son travail lorsqu’un lourd ouvrage apparut sur la table. Elle le saisit et en caressa le dos. La couverture en cuir beige n’avait aucune inscription.

— Sais-tu pourquoi nous nous rappelons aussi bien notre vivant ? demanda alors l’Égyptienne comme si elle avait lu dans les pensées de la Créatrice l’instant plus tôt.

Louise fut bouche bée et ne put que balbutier un « Non » peu loquace, surprise par la question. 

— Nous sommes envoyés dans ces mondes intermédiaires au Paradis et à l’Enfer parce que notre âme n’est ni vraiment bonne ni vraiment mauvaise, expliqua Ouadjet en s’accoudant à la table après avoir posé le livre de côté. C’est en tout cas ce que nous affirment les Êtres Supérieurs.

— Serait-ce encore un mensonge ? s’étonna Louise qui reprenait confiance tant le sujet l’intéressait.

— Qui peut se permettre de nous dire si nous sommes bons ou mauvais ? répondit Ouadjet.

Cette nouvelle question laissa la Créatrice perplexe. Elle ne s’était jamais interrogée sur ce sujet. Tout ce qui venait du Bien ou du Mal avait été une vérité absolue, voir les choses autrement la mettait dans une confusion la plus totale.

— Excuse-moi, réagit l’adolescente en se redressant. Je ne cherchais pas à te déstabiliser. J’ai le sentiment que ton avis à ce propos peut être constructif et enrichissant. Mais nous ne sommes pas là pour cela, se reprit-elle.

— Attendez, l’interrompit Louise. Pourquoi nous souvenons-nous aussi bien de notre passé, de lorsque nous étions vivants ? répéta-t-elle, voulant connaître la réponse.

Ouadjet se mit à rire une fois de plus. Louise était étonnée par le changement de comportement de la Scribe lorsqu’elle était en sa présence. Elle semblait plus détendue, plus joyeuse, moins formelle.

— Je ne sais pas, avoua l’Égyptienne en haussant les épaules. J’espérais que tu en saches plus que moi. J’imagine que c’est une sorte de malédiction pour que nous méditions sur nos évènements passés afin de devenir meilleurs et accéder au Paradis ou à l’inverse finir en Enfer par de mauvaises décisions. 

Elle ne semblait pas plus convaincue par ses paroles que l’était Louise, mais cette dernière n’ajouta rien à ce sujet. La Créatrice avait là matière à réfléchir sur ses propres théories et elle était effectivement intéressée à continuer cette conversation.

— Donc l’Esquisse, relança Ouadjet. Elle nous permet de faire basculer dans la réalité ce que nous dessinons. 

Elle désigna de la main le gros livre.

— À force de la pratiquer, nous avons développé nos capacités et particulièrement concernant les êtres vivants. Enfin, c’est ce que nous croyons. Nous avons réussi à faire apparaître plus que des plantes et des animaux. Cependant, comme le disait Andjety la fois précédente, ce pouvoir se base principalement sur nos connaissances. Donc les quelques objets animés existants sont des exceptions, ils sont rares.

— La balance ? interrogea Louise. Pour la pesée du cœur.

— Oui, par exemple, affirma la Scribe. La Pyramide également.

La Créatrice leva un sourcil, intriguée.

— C’est de cette façon que je t’ai retrouvé, rit Ouadjet.

Le deuxième sourcil rejoignit le premier sous la frange de Louise, accentuant l’hilarité de l’Égyptienne.

— Comme c’est moi qui l’ai bâtie, expliqua-t-elle après s’être calmée. J’ai réussi à lui donner une sorte d’existence vivante. Elle ne parle pas ou ne bouge pas, mais elle est liée à moi. Je peux alors ressentir la présence des Âmes qui y circulent à l’endroit exact où elles se trouvent.

Louise frissonna. Ce devait être étrange comme sensation, pensa-t-elle.

— Comment ? souffla-t-elle, à voix haute.

Ouadjet haussa les épaules à nouveau tout en pianotant de ses longs doigts sur l’ouvrage.

— Une autre énigme, j’en ai peur, sourit-elle mélancoliquement, cette fois. Sur quoi se base la Création ? demanda-t-elle alors pour changer de sujet, à présent curieuse.

— La Création…, réfléchit Louise à voix haute. 

Elle chercha la meilleure façon, et la plus honnête, d’expliquer son propre ressenti. Il n’y avait pas de manuels pour enseigner le fonctionnement de son pouvoir, elle l’avait découvert au fur et à mesure de ses expériences avec Jeanne. 

— C’est avant tout de l’imagination, décrit-elle enfin. Nous avons besoin de connaissances pour imaginer, mais parfois les rêves sont suffisants. Cela peut également ressembler à un dessin en relief que nous faisons dans notre esprit avant de le voir se matérialiser dans la réalité.

— Peux-tu me montrer ? s’enthousiasma la Scribe.

Louise hocha la tête. Elle s’avança alors vers le jardin, suivie d’Ouadjet. Elles descendirent les quelques marches et la Princesse les emmena au centre de la géométrie de parterres floraux. Elle se concentra et clos à demi ses paupières. Elle avait déjà réfléchi à ce qu’elle créerait pour la Thauma. Elle voulait l’impressionner. Lucas était très bon pour cela, avec tous ses bidules technologiques, mais Louise avait également des connaissances et de l’imagination. Elle s’inspira de son ami et de son environnement, puis commença son œuvre.

Lorsqu’elle ouvrit les yeux, un large bassin occupant presque tout l’espace devenait net, réel, palpable. Simple, crémeux et vide, il se dessina sur le sol de terre battue. Les bords relevés en plâtre étaient quant à eux délicatement sculptés d’une fresque ressemblant fortement aux lignes que Louise avait découvertes plus tôt dans les couloirs de la Pyramide. La Créatrice lança un discret regard en arrière vers Ouadjet. Cette dernière ne semblait pas du tout impressionnée. 

Pour le moment.

Louise n’avait pas terminé. Elle se replongea dans sa transe et ébaucha, modela, grava. Elle ajouta des nuances, de la texture, de la danse. Face aux deux femmes, en arc de cercle, un haut mur de roche clair s’enfonçait au centre de la piscine en parfaite symétrie avec la baie vitrée de la bibliothèque derrière elles. Il était incrusté de pierres précieuses qui envoyaient des lumières colorées autour d’elles. Au sommet de la façade, un flot s’écoula d’abord doucement, puis dans une cascade bruyante et parfumée, de chaque côté. Le liquide qui ressemblait à de l’eau changeait de teinte lorsqu’elle passait devant une améthyste, un rubis ou une émeraude.

Le bassin se remplit de la sorte en un arc-en-ciel limpide et apaisant devant les deux Thaumas. L’une était fière, l’autre était époustouflée. 

 — C’est peut-être un peu exagéré comme création, gloussa Louise, euphorique. Mais voilà. Je peux y ajouter un système d’arrosage pour vos plantes, si vous voulez. Ou rendre à l’eau sa couleur naturelle. Si nous nous baignons ainsi, je suis sûre que nous finirions bariolées.

— Ça ira, répondit la Scribe aussi décontenancée qu’émerveillée.

— Oh, j’espère ne pas avoir gâché la beauté de votre jardin, intervint alors Louise, embarrassée. 

— Non, non, c’est magnifique. Apprends-moi, déclara Ouadjet en plantant son regard gris dans les yeux pétillants de la Créatrice. Je t’enseignerai l’Esquisse, conclut-elle en lui tendant le lourd manuscrit qu’elle avait matérialisé l’instant d’avant.

***

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Sorryf
Posté le 22/12/2020
Awww top ce chapitre ! les retrouvailles (enfin presque) entre les deux mondes sont super, la discussion entre Louise et Ouadjet sont profondes et très intéressantes, et ce que j'ai le plus aimer, je crois, c'est voir Loulou se remettre a créer, au début et a la fin du chap ! c'était vraiment beau !

2-3 trucs :
- "mais pour une jeune Inuit qu’il zieutait tendrement." -> "ziieuter" me parait familier lol ! et en plus, si j'ai bien compris c'est la petite qui le zieute, pas l'inverse, non ?
- "Elle se sentait utile et non utilisée." -> je kiffe <3
- "Lucas et Gabie, à travers la bille de télépathie de Louise, s’enquirent de lui expliquer" je sais pas quoi penser du "s'enquirent", je connais pas ce mot et j'ai rien trouvé sur internet. Tu voulais dire "s'enquérirent" ? mais ça veut dire "demander des nouvelles", non ? je crois pas que ça colle, mais en meme temps c'est ptêtre juste un mot que je connais pas... à vérifier
- "— Louise, je te cherchais, annonça l’adolescente en apparence." : Louise se demande comme Ouadjet a su ou elle était, mais si Ouadjet la cherchait c'est qu'a priori elle savait justement pas ou elle était et on imagine qu'elle a fouillé d'autres endroits avant de la trouver ici... Bref, je te conseille de remplacer par un truc genre "je venais te chercher" sinon je trouve que ça fait une petite incohérence avec Louise qui s'inquiete qu'elle sache ou elle était.
- "— Qui peut se permettre de nous dire si nous sommes bons ou mauvais ? répondit Ouadjet." Exact !! j'adore ! après 500ans (a peu près?) Louise, il était temps de se poser cette question lol xD

J'ai mis un peu de temps a venir lire, mais une fois commencé j'ai plus laché ! bravo pour ce chap ! hate de voir Lucas dans le prochain
tiyphe
Posté le 22/12/2020
Coucouuuu Sorryyyyyf !

Je suis toujours aussi heureuse de voir tes commentaires :3 J'aime trop ton enthousiasme !! <3

Je crois que c'est aussi ce que j'ai le plus aimé écrire Louise qui crée pour SON plaisir ! Et une fontaine en plus mdr, elle kiffe les fontaines (je kiffe les fontaines ahah)

Je note pour zieuter, je n'étais moi-même pas trop sûre de moi sur le mot, je le changerai x) Et non, c'est bien Imad qui mâte Kahsha xD

MDRRR je n'avais pas remarqué ! Oui c'est s'enquérir le verbe et du coup ça veut rien dire dans ma phrase loooool ! Bon bah faudra que je change x) merci d'avoir relevé, même après plusieurs relectures, je n'ai pas du tout capté ahah

Je note aussi pour Ouadjet qui "cherchais" Louise, bonne remarque, effectivement Ouadjet sait où se trouve Louise, il faut que je tourne sa phrase autrement !

Eh oui ! LA question ! (c'est l'épigraphe du tome 2 huhu xD)

Encore un immense merci pour ton commentaire !! Ca me fait vraiment hyper plaisir <3
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