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Charles n’avait pas la moindre envie de sortir de la voiture de Pierre. En fait, il avait envie de faire demi-tour, d’aller se terrer chez lui et de faire de son mieux pour oublier que le château avait jamais existé. Qu’ils en fassent ce qu’ils voulaient. Il en transférerait la propriété à sa tante et la laisserait se débrouiller avec. Il ne s’était même pas douté qu’il pourrait retomber sur Enzo, et constater que ce dernier était toujours aussi convaincu de sa culpabilité l’avait secoué. Ninon, Pierre et Marc avaient passé des mois entiers à tenter de le convaincre qu’il n’était pas responsable de la mort de Thomas ; ils l’avaient même obligé à consulter un des collègues de Ninon. Les bons jours, Charles y croyait, voulait y croire.

Mais au fond, il savait bien qu’Enzo avait raison. Que c’était lui qui avait…

— Elle va poser des questions, fit Pierre en se garant devant la façade. Tu veux que je m’en occupe ?

Charles ne répondit pas, les yeux baissés sur ses genoux. Ils étaient venus lui annoncer la plainte portée contre elle pour son intrusion dans la maison. Il avait voulu venir, il avait voulu se confronter à elle, passer un peu ses nerfs, lui montrer qu’elle n’était ni intouchable ni si innocente… et maintenant il ne savait plus quoi penser. Sans son intervention, ils seraient encore là-bas, à devoir faire face au vitriol d’Enzo.

— Hé. Charles. Je peux lui expliquer la situation.

— Non, se secoua-t-il enfin. Non, c’est bon.

Il sortit de la voiture et, plutôt que de lever les yeux vers la façade, regarda Alexia descendre souplement de la cabine de la camionnette. C’était un vieux véhicule, maculé de boue et de rouille ; à la réflexion, il n’était pas sûr qu’elle aurait vraiment pu mettre la voiture d’Enzo dans le fossé sans risquer de perdre son pare-choc au passage. Elle s’arrêta quand elle le vit et son attitude changea aussitôt : elle se raidit, les bras croisés, le menton relevé dans sa direction. Étrangement, cela ne l’énerva pas, cette fois ; il se dit simplement qu’elle aurait sans doute réussi à mettre ses menaces à exécution, ne serait-ce que par pure volonté.

— Bon, fit-elle en avançant à grands pas vers lui. Et maintenant, vous m’expliquez de quoi il parlait ? C’est quoi, cette histoire avec votre frère ?

Et bien sûr, il suffisait qu’elle ouvre la bouche pour qu’il se rappelle instantanément de toutes les raisons qui l’avaient mis en colère contre elle depuis le début de cette histoire. Il serra les dents et s’obligea à rester calme.

— Je ne vois pas pourquoi je vous dirais…

— Bande de saligauds !

Charles eut à peine le temps de reconnaître la voix de Serge que le vieux gardien déboula d’entre les arbres, un fusil à la main, le visage d’une couleur carmin de mauvais augure. Alexia recula d’un pas, les yeux écarquillés, tandis que Pierre jurait dans sa barbe.

— Vous vous croyez malins ! Vous pouviez pas nous foutre la paix, non ! Vous avez rien à foutre ici, à remuer des choses qui vous regardent pas !

Il ne semblait même pas avoir remarqué que Charles et Pierre étaient là, trop concentré sur Alexia, qui reculait en direction de sa camionnette, les mains levées devant elle. Pierre s’avança d’un pas, mais Charles l’arrêta d’un geste : Serge avait quelques problèmes avec l’autorité et il avait peur que la vue d’un gendarme, même un qu’il connaissait, ne risque d’empirer les choses.

— Serge ! lança-t-il d’une voix forte, les mains bien en évidence.

Le vieux gardien ne baissa pas son arme, toujours pointée sur Alexia, mais tourna suffisamment la tête pour le voir, et changea d’expression.

— Charles. Je voulais pas que tu voies ça.

— Que je ne voie pas quoi, Serge ? Baisse ce fusil. Tu ne vas pas tuer quelqu’un.

Alors seulement, Serge releva son arme.

— Bien sûr que non. Elle est chargée au gros sel, de toute manière.

Ce qui ferait quand même des dégâts importants, mais ce n’était sans doute pas le moment de le faire remarquer. Alexia, nota Charles, semblait partagée entre le soulagement et l’indignation, mais il ne prit pas le temps de s’appesantir sur sa réaction. Il fit un pas en direction de Serge et tendit la main.

— Très bien, dans ce cas donne-le moi. Je pense qu’on sera tous bien plus à l’aise.

Serge parut sur le point de protester, virant à nouveau au rouge ; mais il finit par pousser un soupir et tendre le fusil à Charles, qui fut surpris de son poids – et le souvenir soudain qui affleura dans son esprit, de toutes les fois où, avec Thomas, ils avaient suivi le gardien dans les bois en tenant ses fusils comme de bons petits chasseurs, même s’ils ne tiraient jamais.

— Merci. Serge, de quoi est-ce que tu parles ?

Serge secoua la tête et cracha violemment aux pieds d’Alexia, qui poussa un cri de protestation.

— Eh ! Il va se calmer, l’homme des cavernes ? Qu’est-ce que je vous ai fait ?

— Vous n’avez vraiment honte de rien ! rugit Serge en se précipitant sur elle.

Charles s’empressa de s’interposer, mais remarqua du coin de l’œil qu’Alexia n’avait pas bougé, ramassée sur elle-même comme si elle comptait encaisser les cent kilos du gardien. Le moins qu’on pouvait dire, c’était qu’elle avait du courage – ou sans doute plutôt de la témérité.

— Serge, calme-toi, siffla-t-il en peinant pour retenir le vieil homme, dont les ans n’avaient pas entamé la vigueur.

Pierre vint l’aider et à eux deux, ils finirent par le maîtriser ; à genoux par terre, Serge finit par secouer la tête.

— D’accord, d’accord. Mais vous n’avez pas vu ce qu’ils ont fait.

— Eh ben dites-le nous, s’impatienta Alexia en s’avançant, les mains sur les hanches. Qu’est-ce qu’on a fait, encore ? Parce que je peux vous garantir qu’essayer de réparer cette masure, ça nous prend déjà bien assez de temps.

Charles la foudroya du regard, mais elle se contenta de croiser les bras en le dévisageant. Il baissa les yeux les premier, lorsque Serge répondit.

— Ils ont profané les tombes !

Ils eurent tous un mouvement de recul à ces mots, sauf Pierre, qui était un roc. Charles se tourna aussitôt vers Alexia, mais elle avait la bouche ouverte, l’air choquée. Si elle simulait, c’était une bonne menteuse.

Mais après tout, qu’est-ce qu’il en savait ? Il serra le fusil entre ses mains.

— Quoi ? Je ne savais même pas qu’il y avait des tombes ici. Où ça ? demanda-t-elle, les yeux écarquillés.

— Il y a une chapelle dans les bois, fit Charles avec un geste. On la voit depuis l’étage de l’aile ouest.

Alexia secoua vivement la tête, levant les mains comme pour se défendre.

— Je vous assure que non. Plus maintenant, en tout cas. On a pas passé beaucoup de temps dans l’aile ouest, mais on ne voit que des arbres depuis les fenêtres.

Charles n’avait pas envie de la croire, mais sans la moindre taille en plus de quatre ans, c’était sans doute possible. Il était toujours en train de réfléchir lorsqu’un homme arriva depuis l’arrière de la maison – grand, les côtés du crâne rasés et tatoués – l’un de ceux qu’il avait vu la dernière fois.

— Qu’est-ce qui se passe ici ? Ah, ravi de voir que la gendarmerie est déjà là, mais je peux peut-être appeler des renforts ?

Alexia se tourna vers lui et secoua la tête.

— Attends, Andrej, il se passe un truc. Ils disent qu’on a profané des tombes.

— Des tombes ? On a autre chose à foutre que d’aller au cimetière…

— Il y a en a un dans la propriété.

— Ah ? Première nouvelle.

Charles se hérissa d’instinct en entendant la réponse articulée d’une voix traînante, nonchalante au possible ; mais la vue de Serge, qui semblait à deux doigts de se jeter sur le nouvel arrivant, l’obligea à se retenir.

— Si on allait voir ça ? intervint Pierre avant que les choses ne dégénèrent. Serge, montre-nous.

Charles déglutit en réalisant qu’il allait devoir retourner voir les tombes. Quand il pensait à la réaction qu’il avait eue deux jours auparavant devant le château… Il n’allait jamais supporter de revoir les plaques. Plus encore si elles avaient été profanées.

Une fureur indignée monta en lui à cette seule idée, et il inspira profondément, y puisant pour combattre la terreur qui l’avait envahi. Il n’avait pas le choix.

Il croisa la regard d’Alexia, qui le fixait avec une expression étrange sur le visage, comme de l’hésitation. Si même elle se mettait à avoir pitié de lui… Il se redressa, cassa le canon du fusil sur son bras pour éviter tout accident, puis fit signe à Pierre et Serge.

— Allons-y.

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Lola Rhoswen
Posté le 17/04/2021
Je n'en ai jamais assez, et encore un souci... trop hâte pour la suite.
L'as tu déjà publié en entier quelque part...
Que va t'il se passer... Iront ils vers le même but ?
Attente ...suspense... Question ...
Gwenifaere
Posté le 19/04/2021
Haha je suis contente que ça ait l'air de te plaire en tout cas ! Non, pour l'instant cette histoire n'est disponible nulle part en entier.
Merci pour ton commentaire ^^
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