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Alexia fredonnait en chœur en écoutant la radio, la vitre baissée, faisant fi des interférences que la vétusté du véhicule lui imposait. Tout allait de mieux en mieux. Le dossier qu’elle avait trouvé dans le bureau du rez-de-chaussée, avant l’arrivée inopinée de Charles de Fresny, s’était en fait avéré aller bien au-delà de ce qu’elle avait espéré : c’était tout bonnement une première ébauche de dossier adressé à la Direction Régionale des Affaires Culturelles, l’organisme qui se chargeait des monuments historiques. Mei, Van et Lo avaient passé la journée de la veille à l’étudier de très près et à faire la liste des quelques pièces qui étaient encore manquantes, mais il était déjà assez complet, c’était un vrai coup de chance.

Alexia avait été intriguée de constater qu’il était signé du nom de Thomas de Fresny. Qui est-ce que ça pouvait être ? Le père de Charles de Fresny ? Un parent ? Elle s’était dit qu’elle ferait des recherches sur le sujet, mais elle n’avait pas pris le temps de fouiller plus loin dans le bureau : Andrej et elle s’étaient attelés aux réparations des planchers intérieurs, pour lesquels elle avait tout juste assez de matériel, et cela leur prenait tout leur temps et leur énergie.

Raison pour laquelle elle était partie faire le ravitaillement de denrées alimentaires au volant de la vieille camionnette et non à pied. Elle ne s’était pas sentie de faire les trois kilomètres qui les séparaient du supermarché le plus proche sur ses jambes épuisées. Van et Lo étaient partis avec Mei faire quelques recherches supplémentaires aux archives départementales, dans la ville voisine : personne d’autre ne pouvait s’y coller, vu qu’il fallait toujours que soit Lo, soit Andrej restent au squat par mesure de sécurité.

Elle ralentit en voyant une voiture bleue de gendarmerie s’engager devant elle sur la route menant au château et serra les dents. Les gendarmes s’étaient montrés plutôt courtois jusqu’à présent, mais ça ne voulait pas dire qu’elle avait envie de leur parler encore. C’était un dialogue de sourds, qui n’intéressait personne et ne servait à rien d’autre qu’à leur taper sur les nerfs, même si ça se faisait de manière subtile.

La voiture ralentit à l’approche du château – et c’est alors qu’Alexia aperçut l’autre véhicule, garé sur le bas-côté devant le portail. Elle ralentit encore et vit la bleue se garer, avant que le passager et le conducteur n’en sortent – seul ce dernier était en uniforme. C’est alors que deux autres personnes apparurent, qui semblaient avoir été dissimulées à proximité du portail – l’une d’elle, réalisa-t-elle en plissant les yeux, tenait une caméra. Des journalistes ! Bien sa chance… mais elle ne pouvait pas risquer que les gendarmes les fassent partir, et elle accéléra pour aller se garer derrière la voiture qu’elle ne connaissait pas.

— Charles de Fresny ! Vous avez un commentaire sur le squat de votre château ?

Le journaliste qui parlait était grand et maigre, avec une chemisette blanche impeccable et une certaine agressivité dans la voix, ce qui surprit Alexia. En face, c’était bien Charles de Fresny qui venait de sortir avec le gendarme. Il paraissait encore plus pâle que la dernière fois qu’elle l’avait vu. En fait, son teint tenait plutôt du maladif que du caucasien, et il semblait avoir du mal à tenir debout ; les poings serrés, il oscilla légèrement jusqu’à ce que le gendarme qui l’accompagnait – Pierre Diop, aisément reconnaissable à ses larges épaules – lui prenne le bras pour le stabiliser.

— Cette voie d’accès doit être dégagée, fit Diop d’une voix autoritaire en indiquant la petite voiture, sans doute celle du journaliste et de son cameraman. Déplacez votre véhicule.

— Monsieur de Fresny, étiez-vous au courant des intentions du groupe Escalom ? Vous comptez les laisser détruire le château ? Est-ce que c’est une dernière vengeance envers votre frère ?

À ces mots, Charles devint plus pâle encore, même si Alexia n’aurait clairement pas cru que c’était possible ; à côté de lui, Diop serra à son tour le poing et sembla prêt à bondir sur le journaliste, qui guettait leur réaction.

— Un mot de plus et je vous embarque, gronda Diop. Allez, dégagez d’ici.

— Nous sommes sur la voie publique, répliqua le journaliste. Alors, Charles, ça ne vous a pas suffi de le tuer ?

— Je ne l’ai pas tué ! réagit enfin Charles de Fresny.

Mais c’était plus un cri de douleur que de colère, il n’y avait pas à s’y tromper : Alexia voyait ses yeux rougis de là où elle se trouvait. Elle ne savait pas ce que c’était que cette histoire, mais elle commençait à en avoir sa claque. Elle appuya brutalement sur son klaxon, ce qui eut le mérite de faire sursauter les quatre hommes devant elle. Elle se pencha par la vitre.

— Eh, vous là. Virez votre caisse de là où c’est moi qui la vire.

Le journaliste parut pris de court ; en fait, tous arboraient des expressions similaires de choc.

— Vous êtes qui ? Une des squatteuses ? se reprit enfin le type, avec un geste en direction du cameraman, qui se tourna vers elle.

— On dit occupants solidaires, grinça Alexia entre ses dents – ce qu’il aurait dû savoir s’il avait pris la peine de lire l’article paru sur Solidaires sur Terre.

Décidément, elle n’appréciait pas ce mec. Les deux types s’approchaient de sa vitre côté passager ; du coin de l’œil, elle vit que Diop en profitait pour écarter Charles du passage. Parfait.

— Est-ce que vous connaissez l’histoire de ce château, mademoiselle ? lança le journaliste à travers la vitre ouverte.

— Évidemment, répliqua-t-elle avec assurance. Nous nous battons pour le préserver. Maintenant je vous répète de virer votre bagnole de là, que je puisse rentrer.

— Je le ferai si vous répondez à quelques questions, lui lança-t-il en commençant à ouvrir la portière.

Manque de chance pour lui, celle-ci était cassée et ne pouvait plus s’ouvrir de l’extérieur. Alexia passa la première et fit vrombir le moteur.

— Je crois pas, non. Je crois que vous allez remonter dans votre voiture et vous tirer d’ici, ou alors je la fous dans le fossé.

Il lâcha la portière et s’écarta d’un pas, bouche bée, avant de se mettre à protester.

— Mais vous ne pouvez pas…

— Ah tu crois ? Mec, je vis dans un squat, comme tu l’as si bien dit. Et je pense qu’entre mon camion et ta petite caisse, c’est pas moi qui vais morfler. Alors, vous vous bougez ou c’est moi qui vous bouge ?

Voyant qu’ils ne réagissaient toujours pas, Alexia lâcha le frein, faisant bondir la camionnette d’un mètre en avant. Le journaliste et le cameraman firent un bond en arrière, puis se précipitèrent sans demander leur reste vers leur voiture. Elle ne put résister à l’envie de leur faire un grand salut de la main lorsqu’ils passèrent à côté d’elle en rasant le bas-côté, puis poussa un long soupir. Elle allait se faire engueuler par les autres : ils étaient censés mettre les médias de leur côté. Et tout ça pour ce Charles de Fresny. C’était l’ennemi !

Mais quand elle reposa les yeux sur lui, elle sut qu’elle n’aurait pas pu agir autrement. Il était appuyé sur le capot de la voiture de gendarmerie : on aurait dit qu’il venait de voir un spectre, et il la fixait d’un air hébété. De toute évidence, il y avait quelque chose derrière tout ça. Le journaliste avait dit qu’il avait tué quelqu’un ? Il n’en avait vraiment pas l’air capable.

Le gendarme s’approcha jusqu’à sa vitre, l’air grave.

— Merci pour ça.

Alexia secoua la tête, puis lâcha un soupir.

— Je l’ai pas fait pour vous. Je supporte pas les cons.

Pierre Diop esquissa un sourire.

— Et on en est aussi, c’est ça ?

— C’est pas moi qui l’ai dit… Vous êtes là pourquoi ?

— Discuter. On peut entrer ?

Elle haussa les épaules et désigna Charles du menton.

— Il demande pas, d’habitude. Mais ouais, bien sûr. J’aimerais bien qu’on m’explique de quoi parlait ce type.

Diop jeta un regard rapide à Charles, puis secoua la tête.

— C’est pas à moi de le faire, mais vous pourrez toujours le lui demander.

— Génial. Je vous laisse ouvrir le portail ?

S’il tiqua qu’elle lui donne un ordre, il n’en laissa rien paraître, et se contenta d’aller ouvrir les battants avant de remonter dans sa voiture. Elle s’engagea sur le chemin, la voiture bleue derrière elle, et attendit qu’il ait refermé avant de rouler jusqu’au château.

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