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On tambourinait à sa porte, réalisa Charles en émergeant d’un sommeil trop lourd. Il regarda l’heure, grogna et se replongea sous son oreiller ; mais les coups étaient trop forts, et qui que soit la personne sur le palier, elle ne comptait de toute évidence pas lever le camp de sitôt.

Il avait une petite idée de qui ça pouvait être, et ça ne lui donnait pas davantage envie de se lever.

Il finit pourtant par se motiver, et si ça ne disait pas à quel point il était responsable et socialement adapté, il ne savait pas ce qu’il fallait. Une bouteille se renversa à côté de sa table de chevet, lui éclaboussant les pieds d’un reste d’alcool dont l’odeur lui donna la nausée. Il se redressa tant bien que mal et parvint à atteindre la fenêtre pour respirer un bon coup.

Lorsqu’il ouvrit enfin la porte, il ne fut pas surpris de se retrouver face à Ninon, qui secoua la tête en le voyant avant de forcer le passage pour rentrer chez lui.

— Bonjour à toi aussi, marmonna-t-il en refermant la porte.

— Bonjour, Charles, même si je n’ai pas l’impression que tu passes une très bonne journée pour l’instant.

— Parle plutôt d’une semaine.

— J’ai eu Marc au téléphone. Je suis désolée de ce qu’il t’arrive, Charles, mais tu ne pourras pas régler ça si tu te mets dans cet état.

Il la regarda ouvrir les fenêtres en grand, hésita un instant à savoir s’il pouvait ou non la mettre dehors, puis se résigna. Il se frotta un instant le visage, puis se mit à ranger un peu avant qu’elle ne se mette elle-même à le faire. On était loin des bonnes résolutions qu’il avait prises la dernière fois qu’il l’avait vue, se dit-il amèrement.

Un pas en avant, un pas en arrière. Mais comme il en avait assez de cette danse.

Il ne réalisa qu’il était resté bloqué devant son évier que lorsque Ninon vint le prendre par les épaules pour le ramener s’asseoir à table. Elle leur prépara ensuite du café et il la laissa faire, trop épuisé pour lutter.

— Qu’est-ce que ça t’a fait de retourner là-bas ?

— À ton avis ? Je ne voulais plus jamais y remettre les pieds.

— Et de revoir cette urbexeuse ?

Il avala une longue gorgée de café pour calmer la colère qui remontait aussitôt à la pensée d’Alexia Vermay.

— C’est une sale gamine. Elle a son opinion sur le monde, elle juge sans savoir, et elle a décidé que j’étais le méchant du jour. Bien sûr, tout ce qu’elle fait, elle, est sans doute parfait.

Ninon leva un sourcil, mais Charles se contenta de lui rendre son regard sans rien ajouter. Si elle pensait que c’était lui qui avait tort, qu’elle ose au moins le dire.

— J’ai lu l’article qui est déjà paru. Tu savais ce que Escalom comptait faire du château et des terrains qu’ils achètent ? Les conséquences que ça va avoir sur les environs ?

— Créer de l’emploi ? choisit de répondre Charles d’un ton mordant.

— En effet, fit-elle patiemment. Mais également le naufrage du projet de classement de toute une zone en espace protégé, pour préserver la biodiversité.

— C’est ce qu’ils prétendent.

— Charles. C’est entièrement vrai, et tu le saurais si tu avais fait le moindre effort pour te renseigner. Que tu veuilles détruire ta propriété, ça te regarde. Mais je ne pensais pas que tes efforts d’autodestruction devaient aussi s’étendre au reste du monde. Après moi le déluge, vraiment ?

Il détourna la tête, un goût amer dans la bouche qui n’était pas dû au café. C’était trop, de devoir affronter ça maintenant, ce matin-là. Lorsque la main de Ninon se posa sur la sienne, il voulut la retirer, mais elle ne le laissa pas faire.

— Je sais que tu veux te débarrasser de toute cette douleur, Charles, je le comprends. Mais tu t’y prends mal, et tu le regretteras si tu continues dans cette voie. Détruire le château… La seule chose que tu arriveras à accomplir ainsi, c’est te couper d’une bonne partie de souvenirs heureux.

Il secoua la tête et se leva pour aller se resservir.

— Pourquoi est-ce que tu es venue, Ninon ? Pour me faire la morale sur ce que je dois faire ?

— Non, évidemment, mais je suis disponible pour le faire, si tu veux.

Il laissa échapper un rire rauque malgré lui.

— Je suis venue parce que ta tante m’a appelée. Tu n’es pas venu travailler à l’heure habituelle aujourd’hui, et elle n’a pas réussi à te joindre. Elle s’inquiétait.

— Merde, marmonna-t-il en fermant les yeux. Régina.

— Oui, Régina.

— Il faut que j’aille bosser.

— Elle m’a dit de te dire qu’elle te donnait ta matinée, tu pourras y aller… dans deux heures maintenant. En attendant, tu vas me faire le plaisir de manger avec moi. C’est mon jour de congé, et j’ai déjà dû répondre à deux appels d’urgence ce week-end.

— Je ne suis pas un appel d’urgence.

Elle prit le temps de regarder autour d’elle, puis secoua la tête.

— Pas encore, non.

— Ma tante est au courant pour le squat ?

— Oui.

Charles laissa échapper un soupir. Lui qui avait espéré ne pas avoir à discuter de la Fresny avec sa tante… Il n’arrivait même pas à savoir comment elle allait réagir. Mal, sans doute. Elle ne lui parlait que rarement du château, mais elle y avait grandi, après tout.

— En fait…

Pour la première fois ce matin, il vit Ninon hésiter, faire tourner sa tasse entre ses mains.

— Crache le morceau.

Elle releva les yeux vers lui et le jaugea du regard, une fois encore ; il s’efforça de se redresser et de paraître stable. Si elle faisait cela, c’était qu’elle avait une mauvaise nouvelle à lui annoncer. Il préférait que ça tombe d’un coup, plutôt que de devoir laisser traîner cette sensation d’anxiété.

— D’autres médias ont repris la nouvelle. Le journal local, pour l’instant, mais aussi un petit journal en ligne à plus grande diffusion. Ça pourrait faire du bruit dans les jours à venir.

Charles se passa une main sur le visage. Évidemment : il aurait dû le voir venir. Ce n’était qu’une question de temps avant que les fouille-merde ne le retrouvent.

— Fais voir.

Elle lui passa son téléphone pour lui montrer la page en question. Une photo de la Fresny – une vieille photo, celle qui avait été largement utilisée quatre ans auparavant, celle où le château ne paraissait pas encore aussi décrépi qu’aujourd’hui – était surmontée du titre : Sauver le château maudit ?      

— Quel mélo, marmonna-t-il en faisant rapidement défiler l’article. Ils n’ont rien, ils se contentent de résumer ce qu’il s’est passé et de citer l’article sur les squatteurs.

— Je sais. Mais il vaut mieux que tu prépares. Tu risques d’être contacté.

— Ils n’ont plus mon numéro.

— Ils peuvent trouver ta tante, et donc toi.

— Quelle bande de connards, gronda-t-il en serrant les poings.

— Ils ne font que leur travail, Charles…

— Je ne parle pas des journalistes, même si certains devraient revoir leur déontologie. Je parle de ces squatteurs.

— Ils ne devaient pas savoir ce qu’il s’est passé. Ça a fait beaucoup de bruit il y a quatre ans, mais…

— Eh bien ils vont savoir, maintenant.

Il ne savait pas ce qui était pire : la pensée de se faire à nouveau poursuivre par les médias, ou celle que Alexia et sa bande allaient tout apprendre des pires moments de sa vie. Il se passa la main dans les cheveux, puis tira, essayant de se recentrer par la douleur. Ninon l’arrêta en lui saisissant le poignet.

— Tu n’es pas seul, Charles. On va traverser ça tous ensemble, avec toi. Viens, maintenant. Allons manger. Je parie que tu vas perdre du poids dans les jours à venir, mais au moins ce ne sera pas tant que je serai là.

Il aurait voulu refuser, se terrer chez lui, ne plus jamais sortir, mais elle avait raison, comme toujours. Il ne pouvait pas se cacher, ça ne servirait à rien. Il allait falloir affronter la tempête.

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