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Notes de l’auteur : image du chapitre : https://goopics.net/i/qmrkk

Le lendemain du fiasco avec Charles de Fresny, Mei les rejoignit au château pour faire le point sur les recherches qu’ils avaient à faire : Alexia l'entendit arriver et discuter en bas, avant qu'elle ne monte la rejoindre sous les combles.

— Il paraît que tu as passé la journée ici ? Ouf, quelle chaleur... J’amène un cadeau, c’est la dernière nouveauté fit-elle en levant deux bouteilles de bière.

— Super, soupira Alexia en descendant de son escabeau.

Elle prit le temps de se débarrasser de son bleu de travail et d’essuyer un peu toute la sciure et la sueur qui lui collaient à la peau pendant que Mei décapsulait les bouteilles, puis se laissa tomber par terre avec un long soupir.

     — Ouh là, c’est encore pire que ce que je pensais. Alors, qu’est-ce qu’il s’est passé ?

     — Rien, à part que Charles de Fresny est un connard fini, gronda Alexia après une rasade de bière.

     — Ah. Il est venu hier, c’est ça ?

— Ne me dis pas qu’ils ne t’ont pas déjà tout raconté ?

— Il me manque ta version, Lo a dit que tu étais en train de lui parler quand ils sont arrivés…

Il fallut à Alexia tout son sang-froid pour parvenir à expliquer à son amie, sans se perdre dans les détails, tout l’ampleur de l’orgueil de ce type. Lorsqu’elle eut fini sa tirade, elle était à bout de souffle, mais elle se sentait un peu mieux – Mei, en revanche, ne semblait pas convaincue.

— OK, c’est sans doute un pauvre type… mais mets-toi à sa place, commença-t-elle.

Alexia retint un gémissement. C’était toujours ce que disait Mei : mets-toi à sa place. Elle n’avait pas la moindre envie de se mettre à la place du premier type imbuvable venu, loin de là ! Elle préférait garder sa colère intacte, merci beaucoup.

— S’il te plaît, Mei. C’est un connard, point.

— D’accord, d’accord. Dis-moi plutôt comment ça avance.

Elles passèrent l’heure suivante à parler de l’avancée des travaux, dont Alexia était plutôt fière même si, seule avec Andrej, Van et Lo, ce qu’elle pouvait faire était limité. Puis elles discutèrent des recherches à faire pour monter le dossier de demande de classement au patrimoine historique. La bière était agréablement fraîche, le soleil couchant ne tapait plus sur le toit et l’atmosphère se rafraîchissait un peu ; Alexia, à moitié allongée sur son bleu de travail roulé en boule, se sentit enfin se détendre.

— Et j’ai encore augmenté mon nombre d’abonnés, cette série « Vie de château » fonctionne encore mieux que ce que j’espérais, c’est génial.

— Tu crois que le châtelain les a vues ?

Alexia poussa un grognement.

— Tu ne vas pas continuer à l’appeler comme ça, je t’ai dit que c’était un con. Je n’en sais rien, et je m’en fiche.

— Allez, tu ne vas pas me dire que tu n’es pas un peu curieuse...

Mei leva un sourcil, mais Alexia secoua fermement la tête.

— Pas du tout.

— Menteuse…

— Non ! Je me fiche du châtelain de la Fresny comme de mes premières chaussettes !

— Ah ! rétorqua Mei avec un sourire triomphant. Ça y est, tu l’as appelé le châtelain, toi aussi ! Allez, avoue. Il est comment ?

— Mei…

— Alexia, gémit en retour son amie. Je suis la seule à ne pas l’avoir vu, avec Van. J’en peux plus, je veux savoir ! Andrej et Lo n’ont vraiment pas été bons sur le coup, ils ne regardent pas les choses comme toi, avec ton œil de photographe…

Alexia soupira devant cette tentative éhontée de l’avoir par la flatterie – mais elle ne pouvait s’empêcher de revoir Charles de Fresny, dans la lumière tachetée du sous-bois, les yeux étincelants de fureur, ses cheveux noirs un peu trop longs qui retombaient le long de la ligne bien droite de sa mâchoire…

Elle cligna des yeux, surprise par la clarté de l’image dans son esprit. Elle aurait dû prendre cette photo. Tant qu’à le mettre en colère, autant que ce soit pour quelque chose dont elle puisse profiter, et Mei aussi.

— Tu rougis, chantonna cette dernière autour du goulot de sa bouteille.    

— Et toi tu es ridicule, marmonna Alexia.

— Allez, vu tout ce que je sais déjà de ce type, tu peux au moins me le décrire, que je me fasse mon opinion. Est-ce qu’il a le menton de Charles Quint ? Un goitre peut-être ?

— Non ! Mais non, pas du tout. Il est juste… normal.

Mei la fixa du regard un long moment, puis se pencha et se mit à lui jeter de la sciure dessus.

— Bouh ! C’est nul ! Remboursez ! Je veux mieux que ça, vends-moi du rêve !

— Mais arrête ! s’exclama Alexia en essayant vainement d’éviter le nuage de poussière. T’en mets partout… D’accord, d’accord, je vais te le décrire, ça va !

Alors seulement Mei s’arrêta avec un gloussement puis se rassit en tailleur sur le coussin qu’elle avait emmené.

— Bon… Il est plus grand que moi, mais pas de beaucoup. Je dirais quelques centimètres de plus. Il a les cheveux noirs, et les yeux gris, je crois. Le teint pâle, genre vraiment pâle, il doit avoir des problèmes quand il y a trop de soleil. Le caucasien de base, quoi.    

— Non, non ! protesta Mei. Pas de commentaires sarcastiques, contente-toi de décrire.

— Qu’est-ce que tu veux que je te dise de plus ? Il n’a pas l’air spécialement musclé, pas maigre non plus. À chaque fois que je l’ai vu, il était en chemise, alors je ne vais pas pouvoir te parler de ses muscles saillants sous sa peau humide…

— Je savais que tu lisais mes romans en cachette.

Alexia étouffa un rire, cherchant un détail qu’elle pourrait donner à sa folle d’amie. Elle repensa à la façon dont la lumière dansait dans ses yeux sous l’effet de la colère, mais… Elle n’aurait pas su comment décrire à quel point cette vision l’avait frappée sans avoir l’air ridicule.

— Bon… Et est-ce qu’il sent bon ?

Cette fois, Alexia ne put retenir un ricanement.

— La première fois que je l’ai vu, il puait l’alcool à deux mètres. Donc non, je ne dirais pas.

— Ah, grimaça Mei. C’est vrai qu’un alcoolique, c’est moins bien.

— Enfin, c’était un vendredi soir, tu te souviens ? Il était peut-être juste sorti.

— Oh, c’est trop mignon, tu le défends maintenant…

— Non !

— À d’autres. Bon, tu as mis une nouvelle photo en ligne aujourd’hui ? J’ai pas eu le temps de voir…

Alexia sortit son portable pour la lui montrer et finit sa bière pendant que Mei la complimentait sur sa dernière photo en date. C’était un détail du tableau déchiré représentant le château – le pan était retenu en place par la main d’Andrej, les tatouages qui couraient sur son bras contrastant avec l’huile très classique.

Elle reposa sa bouteille vide et s’efforça de chasser l’image de Charles de Fresny de son esprit.

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