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Charles déboula hors de la propriété, essoufflé, la vision teintée de points noirs. Il alla s’appuyer contre la voiture et passa un moment à tenter de reprendre une contenance, les mains posées sur le toit, le soleil chauffant sa nuque.

— Ça va, petit ?

Il se redressa, glacé par la surprise d’entendre une voix venue tout droit de ses souvenirs. Serge se tenait là, fidèle à lui-même : même carrure décharnée mais solide, même menton rasé de près, même manière de s’appuyer sur son bâton de marche. Il avait été le gardien du parc du château à l’époque de son grand-père et de son père. Il était censé être à la retraite à présent, mais il touchait toujours une somme mensuelle venue des comptes familiaux, Charles s’en était assuré. Le vieil homme avait tant fait pour eux, il méritait largement cette récompense, même si elle n’était sans doute pas à la hauteur.

— Sale engeance, marmonna Serge avec un regard sombre en direction du château. Un mot, et je vais m’en débarrasser moi-même.

Cela fit naître un demi-sourire sur les lèvres de Charles, mais il s’obligea à être la voix de la raison. Serge avait fait la guerre d’Algérie, il était chasseur, sans doute le possesseur d’armes plus ou moins légales, et il n’hésiterait pas à mettre ses menaces à exécution – ce qui se solderait mal pour tout le monde.

— Merci, Serge, mais je m’en occupe avec Marc.

— Le petit Marc ? Ah, oui, il est avocat maintenant, c’est ça ?

— Oui. Il va faire passer l’affaire au tribunal.

Serge cracha par terre.

— Au tribunal. Maintenant il faut un juge pour déloger des intrus de chez soi ? Y a des torgnoles qui se perdent, c’est moi qui te le dis…

— Tu ne vas rien faire d’imprudent, n’est-ce pas ?

Serge secoua la tête. Charles insista :

— N’est-ce pas ?

— Non, soupira le vieil homme, visiblement à regret. Je les surveille, c’est tout, du mieux que je peux. S’ils essaient de vider le château, ils auront affaire à moi. Mais s’ils abîment ce qu’il y a dedans ?

Apparemment, ce n’était pas ce qu’ils voulaient, mais Charles ne se sentait pas le courage d’expliquer le détail de la situation à Serge alors qu’il ne la maîtrisait pas lui-même. Il se contenta de hocher la tête.

— Si jamais tu vois quelque chose, préviens la gendarmerie. Je ne veux pas que ce soit toi qui te retrouve devant un tribunal à cause de cette histoire.

Serge grommela quelque chose à propos de la loi, sans doute que ce n’était plus ce que ça avait été, mais il finit par acquiescer.

— Pierre travaille à la gendarmerie voisine, maintenant, ajouta Charles avec le vague espoir que ça le convaincrait davantage.

— Oh, je sais. Je l’ai déjà vu, tu penses bien. Il m’a aidé à ramoner la cheminée, l’automne dernier.

Ce n’était pas dit comme un reproche, pas le moins du monde, mais Charles ne put s’empêcher de se sentir coupable. Serge habitait dans une maisonnette voisine du château, qui lui appartenait en propre ainsi qu’un bon terrain ; il se rappelait encore de l’air sérieux de son père, les appelant lui et Thomas pour leur faire promettre qu’ils considéreraient toujours Serge comme faisant partie de la famille, et qu’ils l’aideraient en cas de besoin.

On ne pouvait pas dire qu’il avait vraiment tenu sa promesse, ces quatre dernières années.

— T’inquiète, petit, lui fit Serge en lui abattant une grande main sur l’épaule. On va les faire déguerpir, d’une manière ou d’une autre.

Charles s’obligea à faire un semblant de sourire.

— Merci. Je dois aller voir Pierre. Porte-toi bien.

— Oh, je suis solide… Fais attention à toi.

Serge refusa qu’il le ramène en voiture jusqu’à chez lui ; il voulait « faire une petite promenade ». Aller espionner les squatteurs, sans doute. Charles n’avait plus qu’à espérer que ça ne tournerait pas au vinaigre… mais de toute manière, le vieux gardien était plus têtu qu’un bouc, et il le laissa sur le bas-côté pour repartir en direction de la ville.

Il trouva Pierre en train de discuter avec une de ses collègues à l’accueil de la gendarmerie. Son gros rire semblait résonner dans tout le bâtiment, et Charles se trouva rasséréné par ce son familier.

— Ah, Charles ! Ça va ?

— Je reviens de la Fresny.

La jeune femme assise derrière le bureau d’accueil lui lança un regard interloqué – il fallut un instant à Charles pour se rappeler que le nom du domaine familial était aussi celui du bourg, ce qui causait toujours quelques confusions. En revanche, Pierre comprit tout de suite de quoi il parlait et son regard s’assombrit.

— Ah, merde. Viens. À tout à l’heure, Marie.

Charles suivit Pierre dans un couloir impersonnel. Les portes ouvertes laissaient entrevoir des hommes et des femmes, en uniforme, au téléphone ou plongés dans des dossiers. Aucun ne leur jeta plus qu’un rapide coup d’œil, ce pourquoi Charles fut reconnaissant ; il n’avait pas du tout envie de se sentir le centre de toutes les attentions. Il avait suffisamment donné par le passé.

— Entre.

Pierre alla s’installer derrière un bureau encombré de papiers en tous genres, qui devait être le sien, à en juger par la petite photo de Fatima et des enfants que Charles aperçut.

— Ils vivent à dix mètres de toi et ils te manquent quand tu bosses ?

— Très drôle. En fait, je me dis toujours que je vais l’enlever. Pas vraiment envie de voir cette photo quand je suis en train de bosser sur un mauvais dossier, si tu vois ce que je veux dire. Mais j’oublie à chaque fois.

— Je vois.

— Bon, bref. T’aurais pas dû aller là-bas, Charles. Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Rien. Je suis allé jusqu’à la cour. Je… suis reparti dans les bosquets. J’ai revu cette urbexeuse. Ça ne s’est pas bien passé, mais rien de plus qu’une discussion. Je suis parti.

Pierre leva un sourcil, mais Charles ne broncha pas. C’était la vérité.

— D’accord. Et ça va ?

Cette fois, Charles poussa un profond soupir, sentant l’énervement refaire surface.

— Évidemment que ça ne va pas, il y a des squatteurs dans ce putain de château dont j’allais enfin me débarrasser, et je ne peux rien faire d’autre qu’attendre un jugement qui n’arrivera pas avant des semaines !

— Ouais. Une bande de cons.

— Une bande de connards !

Il inspira profondément pour se calmer.

— Désolé. C’est cette fille. Elle est tellement persuadée que je mérite ce qu’ils font. On dirait que c’est le mal incarné de ne pas vouloir préserver ce foutu bâtiment à tout prix.

— Regarde le bon côté des choses : on dirait qu’au moins, ils n’ont pas la moindre idée de tout ce qui s’est passé il y a quatre ans. C’est mieux comme ça, non ?

Charles secoua la tête sans rien dire. Il n’avait pas envie de rester positif, mais Pierre avait raison, bien sûr : si en plus les squatteurs savaient, il n’aurait plus aucun répit vis-à-vis des médias. Tout le cirque recommencerait.

— Et s’ils l’apprennent ? souffla-t-il, sentant le sang lui déserter le visage. Il y a des papiers sur place, les archives des journaux sont disponibles, ce ne sera pas dur de…

— On avisera à ce moment-là, l’interrompit Pierre d’un ton ferme. En attendant, je me disais qu’on allait passer à la vitesse supérieure. Discuter n’a servi à rien, comme je m’y attendais ; par contre, on a un truc qu’on peut utiliser contre l’urbexeuse, Alexia Vermay.

— Quoi ?

— Elle s’est introduite illégalement dans la propriété, la première fois. Tu peux porter plainte contre elle. Délit de violation de domicile.

— J’avais dit que je ne le ferais pas, fit Charles en fronçant les sourcils.

— Peut-être, mais c’était pas engageant, juste un truc que tu as dit. Pour être honnête, ça ne fera pas grand-chose : il n’y a pas eu de vol, on ne pourra même pas vraiment parler de destruction de propriété vu l’état du toit, et apparemment elle a pu s’introduire sans avoir à forcer de serrure, donc ça n’ira sans doute même pas jusqu’au tribunal… mais une violation de domicile, c’est un an de prison et 15 000 euros d’amende. Ça va la refroidir un peu, au moins pendant quelques temps.

Charles hocha la tête. Il était encore en colère, même s’il s’était calmé. Il revoyait le visage d’Alexia Vermay, la façon dont elle l’avait fixé avec cet air méprisant, dont elle lui avait craché au visage tout le mal qu’elle pensait de lui. Ça le faisait enrager de la voir si persuadée d’avoir raison, alors qu’elle ne savait rien de lui, de ce qu’il avait vécu. Mais il ne voulait pas pour autant qu’elle apprenne pour son passé, ce serait pire encore.

Il voulait juste qu’elle regrette de s’en être ainsi pris à lui.

— Faisons ça.

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