23. Les flammes bleues

Par tiyphe

Luciana

Assise en tailleur sur un rocher, Luciana feuilletait délicatement le recueil posé sur ses genoux, observant chaque écrit qu’elle était capable de décrypter. Il y avait tant de pages, tant de témoignages de personnes de toutes époques confondues. Pendant les millions d’années passées dans l’Anti-Chambre, quelques milliers d’individus s’étaient retrouvés dans cet endroit. D’après Ezéchiel qui arrivait le mieux à lire les langues étrangères, certains étaient venus de leur plein gré, quand d’autres avaient été transportés d’une façon ou d’une autre.

Si l’infinité de mondes était évidente concernant la chronologie de l’antiquité jusqu’à plusieurs centaines de siècles après, il s’avérait qu’il existait des lieux différents pour les morts d’une même période. De ce fait, les Occupants découvrirent qu’un certain Dernier-Lieu fut créé en 1453 à la suite de la destruction d’une île dans l’Océanie à cause d’une éruption volcanique. Les deux dirigeants Amos et Maïna régnaient sur un archipel qu’ils avaient eux-mêmes façonné et qui se trouvait au-delà de la mer au Sud-Est de l’Anti-Chambre.

Du haut de la colline qu’elle avait choisie pour s’isoler, la jeune femme avait une vue incroyable sur la savane. Le Sphinx était sagement immobile au bas de sa butte et gardait son regard protecteur sur la Pyramide qui restait toujours impressionnante, même d’aussi loin. La grosse pierre sur laquelle elle s’était posée avait été réchauffée toute la journée rendant l’assise d’autant plus confortable. Luciana étendit ses jambes devant elle, appréciant la douce température sous ses mollets.

La luminosité diminuait de plus en plus en cette fin de soirée. Il n’existait aucun soleil et pourtant le crépuscule était un des moments préférés de l’Italienne. Elle reposa le lourd recueil à côté d’elle. Son investigation n’avait pas abouti pour l’instant, mais elle ne perdait pas espoir. Le livre faisait presque mille pages, elle n’en avait parcouru qu’un dixième. Luciana ne cherchait qu’une chose : le prénom de sa sœur. Si Eudoxie était venue ici ou si quelqu’un l’avait connue dans ce monde ou un autre, la jeune rousse voulait le savoir. Elle mettrait tout en place pour retrouver sa cadette.

Cela avait été son activité de tous les jours dans l’Anti-Chambre. Avec l’autorisation d’Ouadjet, elle avait arpenté chaque archive de ce monde. Les gérants des différents peuples lui avaient ouvert gracieusement leur porte, touchés par sa demande. Luciana avait adoré se rendre au Temple chinois où l’hospitalité l’avait fait rester plus longtemps que ses recherches. Elle y avait appris la méditation et en était sortie plus sereine et motivée que jamais pour ses investigations.

La découverte de l’ouvrage était arrivée au bon moment. Elle avait parcouru tous les documents généalogiques ou de recensement de toutes les bibliothèques de l’Anti-Chambre. Elle n’avait plus que cet énorme livre qui réveillait son espoir avec plus de force que tout le reste. Ezéchiel lui avait prêté le recueil pour la journée qui était bientôt terminée. Cependant, Luciana commençait à peiner des yeux à force de focaliser son regard trop longtemps. Il lui fallait une pause récupératrice.

La jeune femme s’allongea alors sur son rocher appréciant la chaleur qui s’en dégageait. Une légère brise lui chatouillait le nez tandis qu’elle fermait un instant les yeux. Elle se concentra sur sa respiration et essaya de suivre les conseils du sage afin de faire circuler l’énergie dans son corps et de se détendre. Son souffle devint plus calme et régulier. La température de la pierre s’insinua dans ses cellules alors que Luciana avait l’impression de fusionner avec la roche.

Reposée, elle ouvrit les paupières. Parfait, le crépuscule allait démarrer. La jeune Italienne se redressa et ébouriffa sa courte chevelure couleur carotte. Le vent se glissa à travers ses mèches relevées, rafraichissant ses petites oreilles couvertes de taches de rousseur. Le regard dirigé vers l’Est, elle observa le dégradé s’installer paisiblement au-dessus des différents paysages de ce monde. Le ciel pâle se rehaussait doucement d’une teinte lavande avant d’atteindre l’améthyste. Le bleu saphir apparut alors, c’était la couleur préférée de Luciana, puis il laissa place à la nuance finale de la nuit : un indigo foncé sans étoiles.

La palette s’étalait de l’Est jusqu’à l’Ouest pendant plusieurs dizaines de minutes et Luciana ne s’en lassait pas. Tous les soirs, elle cherchait un nouveau lieu d’où le regarder. Elle aimait également observer l’aube. L’aurore suivait le même processus. Les teintes étaient plus douces encore, offrant des roses pastel, des jaunes sable, des orangés clairs. Tout se mélangeait afin de former un tableau exquis de couleurs qui paraissaient chaque jour différentes.

Un mouvement dans le champ de vision de la jeune femme attira son attention. Non loin du Sphinx, un enfant habillé d’un pagne faisait des exercices. Luciana avait remarqué que Pakhémetnou appréciait lui aussi le crépuscule. En faisant sa ronde près de l’entrée de l’Anti-Chambre, il passait le temps en s’adonnant à différents sports selon ses envies. L’Italienne posa ses coudes sur ses cuisses et se laissa distraire par l’activité du garçon.

Aujourd’hui, il avait choisi la danse. Il était vraiment pluridisciplinaire, pensa Luciana. Hier, l’adolescent pratiquait le lancer de javelot et la fois d’avant, il était resté en équilibre pendant plusieurs heures dans des positions toujours plus compliquées. Alors que l’éclairage diminuait de plus en plus, la jeune femme apprécia tout de même les mouvements délicats de l’Égyptien. Elle s’était levée et se dirigeait vers lui, descendant discrètement la colline.

Arrivée près du Sphinx, elle se hissa sur une des pattes du félin. Quelques prises faciles lui permirent de grimper et de s’asseoir aisément. Le garçon avait les yeux fermés et il enchaînait des gestes avec ses bras en tournant sur lui-même avec agilité. Son pagne se soulevait légèrement tandis que la petite tresse au bas de son crâne voletait avec grâce. Luciana pouvait le regarder des heures. Même si la nuit était bien présente, l’adolescent était éclairé de lanternes disposées autour de lui.

Pakhémetnou s’arrêta net dans ses mouvements lorsqu’il entendit un bruit. L’Italienne l’avait perçu également, cela ressemblait à un craquement de roche. Inquiète, Luciana observa le Sphinx, croyant qu’il allait s’effondrer. Pourtant le jeune Égyptien semblait complètement calme, comme si le son était normal. L’Occupante comprit alors ce que signifiait ce retentissement. C’était comme la cloche de la Porte d’Argent dans l’Entre-Deux. Une Âme venait de sortir de la gueule de l’homme de pierre et descendait les quelques marches qui menaient au sol.

— Louise ? s’étonna Luciana faisant sursauter Pakhémetnou qui remarquait enfin sa présence. Louise, c’est bien toi ? Mais que s’est-il passé ?

La jeune femme entreprit la désescalade de son perchoir avant de courir vers la Créatrice. Cette dernière avait l’air complètement perdue. Son regard hagard passait de l’adolescent à l’Italienne au paysage derrière eux.

— Lu ? articula-t-elle difficilement.

Les deux amies tombèrent dans les bras l’une de l’autre. C’était si bon de la revoir. Luciana n’en revenait pas, elle avait tant de questions. En se détachant de la Princesse, elle sut dans ses yeux que Louise en avait également. L’Italienne prit le visage pâle entre ses mains et rapprocha leur front en fermant les paupières. La dirigeante de l’Entre-Deux se laissa faire, connaissant les manies tactiles de la jeune rousse.

— Excusez-moi, fit une voix fluette près d’elles.

Louise se détacha de Luciana, les joues roses. Elle semblait avoir repris des couleurs et de sa prestance. Le dos droit et les mains jointes devant elle, la Princesse observa l’adolescent qui avait un air neutre sur le visage.

— Pakhé, intervint la jeune Italienne. Je te présente Louise, elle est la Créatrice de l’Entre-Deux, une de nos dirigeantes.

Un regard noir de l’intéressée fit taire l’imprudente.

— Tout va bien, Louise, reprit Luciana. Pakhémetnou est le frère cadet des Scribes de l’Anti-Chambre. On ne s’entendait pas très bien au début, mais ne te soucie pas, il est gentil.

Voilà, égalité sur les révélations, pensa la jeune femme. Elle savait son amie avisée, mais Luciana faisait à présent assez confiance en ses hôtes pour dévoiler ces quelques informations. Cependant, elle fut étonnée de voir le garçon rester les bras ballants face à ces présentations. Ce fut les interrogations de la Créatrice qui le réveillèrent.

— Pakhémetnou ? Scribe ? Anti-Chambre ? De quoi me parles-tu, Lu ? ne s’arrêtait-elle plus.

— Tu es vraiment Louise ? La Princesse Louise de Bellépine ? fit écho l’Égyptien.

Luciana les observa un instant, amusée. Elle sentait qu’ils allaient bien s’entendre. Sans prévenir, l’adolescent tourna les talons et s’éloigna de quelques pas avant de diriger son visage vers le ciel. Une main sur son bras détourna l’attention de l’Italienne qui reporta son regard sur son amie.

— Explique-moi où je suis, demanda-t-elle plus calmement. Comment es-tu arrivée ici ? Es-tu seule ?

La jeune femme à la peau parsemée d’éphélides inspira profondément. Elle lui raconta alors la scène dans le Grand Théâtre sans omettre le harcèlement de son voisin de spectacle. À ces mots, Louise grimaça de dégoût et offrit des paroles réconfortantes à son amie qui la remercia avant de continuer son récit. Elle lui expliqua qu’elle ne se souvenait de rien concernant l’attaque, à part d’avoir éprouvé une terrible douleur dans le thorax. La Créatrice tressaillit.

— Lorsque j’ai senti mon cœur exploser à l’intérieur de ma poitrine, j’étais terrorisée, raconta-t-elle en baissant la tête.

Luciana fut un instant surprise d’entendre Louise se confier de la sorte. C’était très rare, mais pas déplaisant, pensa-t-elle. La jeune rousse ne releva pas et enchaîna sur son entrée à travers le Sphinx, l’arrivée de Gaum, Maleine et Ezéchiel, puis l’introduction de Pakhémetnou. La Princesse écoutait sérieusement l’histoire de son amie qui essayait de détailler un maximum. Elle ne passa pas sous silence son moment de frayeur dans la Pyramide ainsi que son immobilisation par le garçon.

— Tu vas rencontrer Ouadjet, j’imagine, supposa Luciana. Elle te fera expérimenter la pesée du cœur.

— La pesée du cœur ? l’interrompit Louise.

L’Italienne se sentit tout à coup gênée. C’était une épreuve difficile à traverser et à expliquer. Peut-être que si elle n’avait pas la surprise, elle ne réussirait pas et serait bannie de ce monde. C’est à ce moment-là que Pakhémetnou revint.

— J’ai pu discuter avec Phoèni, elle s’est envolée prévenir Ouadjet, leur apprit-il. Nous devrions nous rendre à la Pyramide, vous pourrez parler en chemin, précisa-t-il. J’espère que personne d’autre n’arrivera pendant le trajet.

Luciana acquiesça et lança un regard entendu à la Princesse pour l’inciter à les suivre. Le trio se mit alors en route sur le sentier d’argile. Louise se rapprocha de son amie avant de chuchoter :

— Qui sont Phoèni et Ouadjet ?

— Phoèni est un flamant rose, répondit la jeune femme sans se soucier de ce qu’elle avançait. Et Ouadjet…

Elle fut coupée dans sa phrase par un cri de frayeur. Louise venait d’apercevoir dans les hautes herbes de la savane un gros animal. Le cuir noir et la tête surmontée de cornes de plus d’un mètre d’envergure, le buffle regardait le groupe en soufflant fort. Le ruminant était impressionnant et imposant, difficile de ne pas se sentir en danger, pensa Luciana.

— Boodontia, ce sont de nouvelles Âmes, sois gentille, pria Pakhémetnou devant les yeux ronds de la Créatrice.

La bovine exhala un râle avant de se retourner vers son troupeau. La jeune rousse allait reprendre son chemin à la suite du garçon dont la longue tresse se balançait sur ses omoplates lorsqu’elle remarqua l’état de Louise. Cette dernière était figée d’incompréhension. Elle observait autour d’elle, s’émerveillant et s’effrayant simultanément. Luciana saisit alors qu’elle avait oublié de mentionner cet important détail.

— Excuse-moi Louise, j’ai omis de te dire que l’Anti-Chambre possède une faune et une flore impressionnante. C’est en fait le premier monde de la Mort à avoir été formé en même temps que le Paradis et l’Enfer, expliqua-t-elle. Les Scribes, qui sont l’équivalent des Créateurs, ont la possibilité de dessiner des animaux et des plantes, puis de les rendre vivants. C’est incroyable, n’est-ce pas ?

La Princesse avait l’air d’avoir en effet du mal à réaliser. Elle avait toujours rêvé de pouvoir matérialiser des jardins entiers de fleurs et d’arbres, Luciana le savait.

— Ouadjet nous attend, les pressa cependant Pakhémetnou. Tu auras la possibilité de revenir découvrir tous les paysages. Je te conseille la barrière de corail, c’est un de mes lieux préférés, confia le garçon avant de poursuivre sur le sentier.

Luciana lança un air désolé à son amie et la convia également à marcher en direction de la Pyramide. Pendant le reste du trajet, l’Italienne parla des enfants qui les avaient rejoints deux jours après leur arrivée. Puis elle tenta de résumer toutes les découvertes qu’ils avaient faites à propos des différents mondes de la Mort ainsi que sur celui où ils se trouvaient. Pakhémetnou confirma les explications de plusieurs hochements de tête lorsque Louise s’étonnait de ces révélations.

La Princesse fut tout aussi surprise que les Occupants à leur arrivée de la taille de l’édifice triangulaire. Elle complimenta l’architecture et la décoration intérieure tout en restant sur le qui-vive, faisant sourire Luciana qui reconnut bien son amie. Elle avait repris son masque de dirigeante et analysait chaque information mise à sa disposition.

Le trio s’avança finalement devant le trône de la Scribe. Ouadjet était en pleine discussion avec un serpent qui se figea à la vue des humains. La jeune Égyptienne lui chuchota quelques mots avant de le laisser glisser derrière son imposant siège. Luciana fut étonnée d’observer un air désabusé sur le visage de Pakhémetnou. Est-ce que le cadet jugeait sa sœur du fait de faire la conversation à un animal ? s’interrogea la rousse.

— Pakhé ! s’enthousiasma Ouadjet. J’ai reçu ton message. Peux-tu quérir les Occupants ? Ils seront certainement très heureux d’accueillir leur Princesse.

La concernée grimaça à l’appellation. À force, elle devait commencer à ne plus l’aimer ce nom, sourit Luciana qui encouragea son amie à avancer devant la Scribe. Elle savait très bien ce qui allait suivre et Louise n’allait pas apprécier ce moment. Pour ne rien dévoiler, l’Italienne s’éloigna de quelques pas et laissa Ouadjet descendre de son siège avec souplesse. De sa démarche reptilienne, elle rejoignit lentement la Créatrice qui paraissait ne plus savoir où se mettre.

La jeune Égyptienne utilisa sa tablette de marbre et son pinceau afin de faire apparaître la balance de la justice. Comme la fois précédente, Luciana ressentit une force, comme une énergie étrangère, emplir la pièce entière avant de se réduire jusqu’à se concentrer sur l’objet qui se matérialisait sous leurs yeux.

— Qu’est-ce que…, eut le temps de prononcer Louise avant d’être paralysée.

Ouadjet glissa jusqu’à la Princesse.

— Voyons voir si tu es vraiment qui tu prétends être, annonça la Scribe avec un sourire presque carnassier.

Elle enfonça ses doigts dans la poitrine de la jeune femme immobile. Ses longues phalanges ressortirent de la chair avec le cœur sanglant de Louise dont les yeux étaient écarquillés d’épouvante. Luciana retint sa respiration alors que le muscle était posé sur le plateau vide face à la large plume d’autruche. Les plateformes valsèrent un interminable moment, si longtemps que la rousse dut vite inspirer avant de tomber dans les pommes par manque d’oxygène.

La Scribe avait un air curieux sur le visage. Elle semblait intriguée quant au résultat final, ce qui ne rassurait pas tellement Luciana. Cette dernière fixa de nouveau son regard sur la balance. L’équilibre parfait se fit enfin. Mais alors que l’Occupante soufflait de soulagement, il se passa quelque chose d’inattendu. La plume prit feu. Les flammes d’un bleu puissant crépitaient comme de l’électricité, envoyant des étincelles céruléennes autour d’elles. Cela dura un bon moment avant de s’estomper progressivement.

Il ne restait qu’une marque de brûlé sur la chaînette dorée qui tenait le plateau d’obsidienne, à présent vide. Toujours aussi stoïque, Ouadjet réintégra l’organe de la Créatrice à sa place avant de faire disparaître l’objet de justice. Luciana ne prit pas le temps d’observer ce procédé, elle se jeta sur son amie tandis qu’elle flanchait. Avec un immense sourire satisfait, la reine de l’Anti-Chambre annonça :

— Je te souhaite la bienvenue, chère consœur. Je suis honorée de t’accueillir et d’apprendre avec toi.

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