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Notes de l’auteur : J'ai ajouté des images sur les chapitres au point de vue d'Alexia - elles ne sont pas nécessaires à l'histoire, c'est purement un bonus.
L'image du chapitre : https://goopics.net/i/Q50Nr

— Eh ! Y a un type bizarre dehors !

Alexia rejoignit rapidement Lo devant la porte d’entrée entrouverte.

— Où ça ?

— Il vient de partir là-bas, dans le bosquet.

— Il ressemblait à quoi ?

— Ben… Brun, avec une espèce de barbe en bataille. Il était en chemise et pantalon de costard. Il avait l’air un peu halluciné, il a pas dit un mot, il était tout pâle.

— À peine plus grand que moi ?

— Ouais.

— Génial. Je crois que c’est le propriétaire.

— Je vais prévenir Andrej et Van, fit Lo.

Elle repartit à l’intérieur, laissant Alexia seule. Celle-ci hésita un instant. C’était sans doute une mauvaise idée d’aller le voir. La dernière fois ne s’était pas exactement bien passée.

Mais sa curiosité était trop forte et elle finit par traverser les graviers à grands pas, en direction des arbres que lui avait indiqués Lo. Elle ralentit en entrant dans l’ombre, le temps de s’habituer au manque de luminosité, et hésita sur le chemin à suivre. Puis un éclat de couleur entre les arbres attira son regard et elle contourna les épais troncs pour se retrouver face à Charles de Fresny. Il était face à un arbre, la main appuyée dessus, la tête baissée – mais elle fit craquer une brindille sous son pied, et il se tourna brutalement dans sa direction, le visage tordu de colère.

— Qu’est-ce que vous faites là !

Ce n’était même pas une question, c’était un cri de fureur, et Alexia sursauta en serrant instinctivement contre elle son appareil photo, qu’elle avait pendu autour du cou.

Elle gardait de lui le souvenir d’un homme froid, dont le visage sous les néons de l’hôpital avait semblé teinté du bleu de la glace la plus épaisse, comme si rien ne pouvait l’atteindre ; même sa colère, alors, avait semblé raide, lointaine. Mais son apparence actuelle tranchait tellement avec ce souvenir qu’elle en resta immobile, bouche bée. Ses cheveux noirs se paraient de reflets plus clairs même à l’ombre des arbres, mais c’était surtout ses yeux qui changeaient : ils étaient brûlants, là où la dernière fois, ils lui avaient paru mornes et sans vie. Cette fois son regard était étincelant, et elle était captivée. L’idée lui traversa l’esprit, fugace, de relever son appareil pour le photographier – et elle n’avait presque jamais fait de portrait, mais elle était certaine que là, ce serait superbe.

— Comment osez-vous revenir ici ! lui siffla-t-il alors en plein visage, et Alexia recula d’un pas, réalisant brutalement qu’il y avait bien plus urgent à considérer.

— Quoi ? On vous empêche de vendre votre château tranquille ? Vous saviez au moins, ce qu’ils vont faire ici, tout ce qu’ils vont détruire ?

Elle pouvait presque entendre la voix de Mei au fond d’elle-même qui lui disait de ne pas se laisser emporter, que garder son calme signifiait toujours garder la main dans une discussion – mais c’était plus fort qu’elle.

Au moins, sa réponse autant que son ton semblèrent le prendre de court.

— Quoi ? Ce n’est pas…

— Oh, non, j’imagine que pour vous c’est simplement une question d’argent. Quoi, un héritage encombrant ? Vous vous en foutez bien des conséquences de tout ça. Vous serez de retour à Paris et débarrassé de ce château dont vous n’avez rien à foutre.

Cette fois, il recula d’un pas, les yeux écarquillés, comme si elle venait de le gifler ; mais il se reprit vite et ses yeux s’assombrirent.

— Vous n’avez aucune idée de ce dont vous parlez.

— Oh, ben éclairez-moi, je vous en prie.

— Qu’est-ce qui se passe ?

Alexia sursauta en entendant la voix d’Andrej – elle ne l’avait pas entendu approcher, malgré le bruit qu’il avait dû faire sur la couche de feuilles sèches. Elle avait été tellement concentrée sur de Fresny… Derrière Andrej, Lo attendait, les bras croisés. Alexia aurait dû apprécier leur soutien, mais en fait elle leur en voulait d’intervenir. C’était une affaire personnelle entre Charles de Fresny et elle – ou en tout cas, c’était en train de le devenir, et elle ne laissait jamais personne se battre à sa place.

— Ce domaine est ma propriété, fit son nouvel ennemi en rejetant les épaules en arrière – ce qui ne servait pas à grand-chose vu la taille d’Andrej comme de Lo.

— Ah bon, fit Andrej d’un ton léger. Et alors ?

— Alors…

De Fresny s’interrompit et secoua la tête avant de se passer la main dans les cheveux, les emmêlant plus encore.

— Marc avait raison, ça ne sert à rien.

Alexia serra les poings, mais Andrej restait muet, Lo aussi, et elle se retint de lui cracher encore ce qu’elle pensait à la figure. De Fresny les regarda tour à tour, puis reprit la parole du même ton glacial que la première fois, à l’hôpital.

— Je ne peux pas vous faire expulser pour l’instant, mais je peux vous garantir que vous paierez pour le moindre dégât que vous aurez causé.

Cette fois, Alexia ouvrit la bouche – mais une main posée sur son coude la retint in extremis. Lo, qui secouait très légèrement la tête. Il lui fallut tout son contrôle d’elle-même pour se retenir de dire ses quatre vérités à cet insupportable type imbu de lui-même, mais elle réussit, et referma la bouche dans un claquement de dents.

— Notre but est au contraire d’apporter toutes les réparations que nous pouvons à votre bien, même si on doit le faire sans vous, répliqua Andrej en croisant les bras. Déjà entendu parler d’Untergunther ? Faites des recherches, vous vous coucherez moins con.

Le regard de Fresny étincela de rage à ces mots, et Alexia se tendit, sûre qu’il allait se jeter sur Andrej. Mais il se contenta de gronder :

— Vous n’avez pas la moindre idée de l’histoire de ce château. Il ne manquera à personne, croyez-moi.

Puis, sans s’expliquer davantage, il tourna les talons et repartit entre les arbres. Alexia le regarda faire, estomaquée, et plus que jamais certaine qu’elle ne comprenait vraiment pas ce qui ne tournait pas rond chez lui. Parce qu’il était évident que quelque chose ne tournait pas rond. Pourquoi faire tout ce chemin depuis Paris – parce qu’elle était sûre qu’il devait y vivre – pour simplement piquer cette crise, puis repartir ?

Elle le regarda partir avec dégoût et colère – surtout lorsqu’il se retourna pour lui lancer un dernier regard de dédain.

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