22 - Fulminer

Par Seja

Mathilde ne sait pas très bien si le jour a fini par se lever, là, dehors. Elle a l’impression que des heures ont filé. Mais peut-être que ce n’était que des minutes.

Les blessés ont été rafistolés et le calme est tombé sur le bunker. Elle a du mal à l’accepter, ce calme. Il y a seulement quelques heures, on essayait de la faire parler. Elle serre les dents, prends une inspiration.

Puis, elle se lève, se dirige vers Alex. Il est un peu à l’écart avec quelques résistants. Ils se taisent en la voyant approcher.

—  On fait quoi maintenant ? demande-t-elle sans y prêter attention.

Elle ne prête pas non plus attention aux bandages, aux grimaces de douleur. Elle n’y prête pas attention parce que ce n’est pas le bon moment. Elle ne veut pas rester là à s'apitoyer sur son sort. Elle veut agir. Elle a besoin d’agir.

Alex la rejoint, boite. Elle détourne les yeux. Pas maintenant. Pas maintenant, bordel.

—  Je veux parler à celui qui prend les décisions ici, dit-elle d’une voix mesurée.

—  Ca va pas être possible.

—  Non ?

Elle se tourne vers le résistant qui a parlé. Il a le bras bandé, un oeil au beurre noir.

—  Pensez pas que je suis pas reconnaissante, dit-elle. Je le suis. Vraiment. Mais c’est parce qu’on est restés à attendre qu’on en est arrivés là. Il faut qu’on fasse quelque chose. Il faut qu’on fasse quelque chose pour qu’ils arrêtent de nous tuer.

—  Ils sont nombreux.

—  Raison de plus. N’attendons pas qu’ils le deviennent encore plus.

—  Ce n’est pas aussi simple.

Elle fixe le résistant, revient sur Alex. Il est la dernière personne qu’elle s’attendait à voir ici. Mais elle est contente de le savoir là, en vie.

—  Laissez-moi parler à votre chef, insiste Mathilde. Pendant des mois, on a pensé qu’on serait plus en sécurité si on se séparait en petits groupes. C’était de la connerie. En petits groupes, on est faciles à éliminer. On doit s’unir.

Des regards fuyants lui répondent.

—  Mathilde, intervient Alex, les résistants sont vraiment trop peu nombreux. Si t’espères un soulèvement, tu te mets le doigt dans l’oeil. Tout le monde se ferait massacrer en un rien de temps.

Elle sent la colère couler dans ses veines. Ils ne comprennent pas. Ils ne comprennent pas qu’ils perdent du temps ici. Ils ne comprennent pas que très bientôt, ça sera trop tard.

Elle sent la colère, oui. Mais cette colère n’est pas dirigée contre eux. Eux, ils font déjà plus qu’ils ne devraient. S’attaquer à une prison, c’était du suicide.

—  Il faut faire quoi pour voir votre chef ? insiste-t-elle. Rejoindre la résistance ? J’en suis. Autre chose ?

—  Rester calme.

Elle se tourne vers la voix. Elle appartient à une résistante qu’elle n’avait pas remarquée, assise sur une caisse à l’écart.

—  On ne gagnera rien à foncer tête baissée, poursuit-elle.

—  Je parle pas de foncer tête baissée. Je parle de réfléchir sur la meilleure attaque. Mais de pas attendre dix ans pour le faire.

—  Tu crois qu’on ne réfléchit pas ? On a perdu les nôtres aussi cette nuit. On comprend ta douleur et on la partage. Mais il faut se calmer avant de prendre une décision.

Mathilde la fixe un long moment. Elle ne sait pas quels sentiments se bousculent en elle. Mais ils se bousculent bien comme il faut.

La résistante se lève, s’approche de Mathilde.

—  Nous avons besoin d’attendre que les recherches se tassent. Ensuite, nous essayerons de retourner en ville. Là, tu rencontreras notre chef si tu le veux toujours.

Mathilde n’a d’autre choix que d’acquiescer.

La petite assemblée se disperse et elle reste face au silence. Et ce silence est troublé par son coeur qu’elle entend battre. Fort. Trop fort.

Ce qu’elle entend, c’est cette colère, toujours cette colère. Et elle est dirigée contre elle. Uniquement contre elle.

C’est sa faute s’ils se sont fait prendre.

Sa faute s’il y a eu des morts.

Sa faute.

Elle se surprend alors à chercher Elisa parmi les blessés. Elle serre les dents.

Sa faute.

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Liné
Posté le 23/04/2020
Alors je crois qu'il va me falloir un ou deux chapitres pour me rappeler qui est qui, exactement, mais je me replonge avec beaucoup d'amour dans ces histoires d'oppression, de résistance et de désespoir (youpi !). Elle m'est quand même bien nécessaire, ton écriture un brin minimaliste...

Question : qu'est-ce qui te fait reprendre l'écriture d'Octobre rouge maintenant ? D
Liné
Posté le 23/04/2020
AAAAAARGH !
.. Je reprends : Dans mon souvenir, tu avais arrêté parce que le sujet et l'ambiance te pesaient trop...

A vite !
Jupsy
Posté le 18/04/2020
Ah même Mathilde est d'accord. C'est pas le moment ALEXIS.

Mathilde qui subit le contrecoup. Mathilde qui fulmine. Mathilde qui veut rattraper les choses. Mathilde qui veut sans doute pouvoir agir pour ne pas penser, surtout ne pas penser à ceux qui ne reviendront pas, ceux qu'elle n'a pas pu sauver, ceux qu'elle pense avoir entraîner dans les morts...

Et les résistants qui se montrent tout de même patients avec elle, qui lui expliquent qu'il faut attendre que les choses tassent, mais qu'elle pourra rencontrer la chef si elle le souhaite toujours...

Et puis vient l'inévitable silence où elle se met à chercher Elisa...

Et je te hais de toute mon âme. <3
Dédé
Posté le 01/10/2019
C'est mal l'auto-flagellation… Pauvre Mathilde… Son discours était poignant et aussi efficace qu'un poignard bien aiguisé. Cette idée qu'ils unissent leurs forces, j'approuve. Je comprends cependant les réticences. C'est ce qui est chouette avec ton texte. On arrive à comprendre tous les points de vue.

Après cette première victoire à la prison, j'ai hâte de savoir leur prochain plan d'action ! En espérant qu'il y en ait un.

Et la fin avec la mention d'Elisa… Ca fend le cœur :(

A bientôt pour la suite !
Seja Administratrice
Posté le 18/04/2020
On est dans la grosse joie, là xDD
Ca va sinon ? La vie est belle ? x)
Dédé
Posté le 18/04/2020
"La vie est belle" comme le film qui m'a aussi fendu le cœur. Pas merci ! ;)
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