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Charles avait passé les quatre dernières années à éviter soigneusement tout souvenir de sa vie antérieure – il n’avait pas eu beaucoup de succès, entre l’enquête, les journalistes et les cauchemars ; mais il avait fait de son mieux, à grand renfort d’alcool si besoin. Et il avait eu un certain succès – il avait même pensé qu’il était prêt à revoir la Fresny, à affronter ses souvenirs. Enfin, il n’avait pas vraiment pensé : la colère le propulsait depuis la veille au soir, et c’était ainsi qu’il se retrouvait là.

Il avait eu tort, réalisa-t-il dès qu’il engagea sa voiture dans le chemin de terre. Il avait eu terriblement tort.

Il descendit lentement devant le portail et sortit la vieille clé de sa poche. Son cœur battait trop fort, et il s’arrêta un instant, la main levée, presque posée sur le métal rouillé. Il prit le temps de détourner la tête pour regarder les bas-côtés de la route, les grands arbres qui l’entouraient, dans le parc du domaine et sur les bords du chemin. La journée était maussade, de lourds nuages gris s’accumulaient dans le ciel, mais la verdure qui l’entourait en était comme mise en valeur. Il se laissa un moment pour écouter les trilles de quelques oiseaux cachés dans les feuilles, tout en laissant son regard errer sur les hautes herbes en bataille qui menaçaient d’engloutir le chemin. Cette verdure lui manquait, à Paris, il ne s’en était jamais rendu compte.

Une mésange passa soudain de l’autre côté du portail en un éclair gris teinté d’une touche de jaune, et il poussa un souffle qu’il n’avait pas réalisé retenir, avant d’inspirer profondément, emplissant ses poumons de cet air si lointain mais si familier. Il n’aurait pas su dire quelle odeur le faisait réagir, précisément, mais une vague de nostalgie le balaya, et il dut se retenir au portail pour ne pas s’écrouler. Pourtant, ce n’était pas le sentiment de tristesse, de malheur sans fin avec lequel il s’était presque habitué à vivre ; c’était autre chose, une nostalgie teintée de douceur, où l’amertume n’avait sa place qu’en arrière-goût.

Sa maison lui avait manqué, tout simplement, réalisa-t-il soudain avec surprise.

Charles tourna la clé dans la serrure en forçant un peu, et eut l’impression de rentrer dans un univers de jardin secret lorsqu’il dut forcer également sur les vantaux du portail : en l’espace de quelques années à peine, la rouille s’en était donnée à cœur joie. Il fronça les sourcils en voyant que quelqu’un avait déjà dégagé les filaments de lierre qui s’étaient accrochés sur les gonds. Il aperçut aussi une chaîne abandonnée au sol, encore cadenassée, qui avait été coupée avec des pinces. Autant de marques que quelqu’un s’était introduit chez lui. Il avait beau le savoir, le voir était autrement plus frappant.

Marcher jusqu’au château fut plus facile qu’il ne l’avait cru. Toutes les images noires s’étaient comme terrées au loin, chassées par l’air frais et les bruissements des arbres autour de lui. Il ressentait de l’excitation à l’idée de revoir la Fresny ; et c’était bien une chose à laquelle il ne s’attendait pas. Mais surtout, il était préparé à affronter les squatteurs, ce qui lui permettait de se concentrer sur autre chose. La nervosité et la colère étaient deux boules jumelles qui palpitaient dans sa gorge.

Le chemin passait sous de vieux châtaigniers avant de déboucher sur une esplanade verdie devant le château, où un large espace était gravillonné pour permettre à des véhicules de se garer à proximité des portes. Il s’arrêta sous les arbres et regarda la vieille camionnette un peu en retrait sur la gauche, à l’endroit même où il s’était toujours garé depuis qu’il avait eu l’âge de conduire et acheté sa propre voiture.

Il resta immobile un moment, les yeux fixés sur cette camionnette d’un blanc taché de rouille, sans oser encore se tourner vers la façade qu’il avait soigneusement évité de regarder – il avait peur, tout simplement. Peur que le calme qui l’avait envahi devant le portail ne le déserte, que les souvenirs plus récents, plus terribles, ne soient plus forts que le reste de son enfance trop lointaine.

Il était toujours debout ainsi, incapable de se décider à lever les yeux, lorsqu’une colombe passa juste au-dessus dans un puissant battement d’ailes. Il la suivit instinctivement du regard, surpris par l’éclat soudain de ses ailes blanches.

C’est alors, sans même le vouloir, sans même réaliser ce qu’il faisait, que Charles leva les yeux vers sa maison, pour la première fois depuis quatre ans.

Le choc le laissa pantois, les yeux écarquillés. Il n’aurait jamais pensé qu’autant de dégâts avaient pu avoir lieu en si peu de temps. Le crépi tombé donnait des allures lépreuses à la façade et les volets branlants qui aveuglaient les fenêtres la rendaient froide, lugubre, surtout sous la lumière grise de la journée sombre. Il se rappelait vaguement de Serge mentionnant qu’il avait dû clouer des planches pour condamner certaines fenêtres du rez-de-chaussée, dont les volets avaient été arrachés – mais ce n’était plus abstrait à présent, c’était la fenêtre du petit salon dans lequel ils prenaient le petit-déjeuner en famille, celle de la salle de musique, qui étaient ainsi défigurées.

Il y eut un claquement – peut-être un volet qui s’ouvrait de l’autre côté de la façade. Les squatteurs sans doute, qui se levaient. Il ne vit rien bouger de ce côté-ci et s’avança hors du couvert des arbres, la gorge nouée par la culpabilité et la tristesse de voir ce que sa maison d’enfance était devenue. Il fallait qu’il se reprenne ; il n’était pas ici pour ressasser de mauvais souvenirs, mais pour faire sentir à ces intrus tout ce qu’il pensait de leur comportement. Il n’avait qu’à faire abstraction de tous les souvenirs qui se pressaient à la périphérie de sa vision. Ce ne devrait pas être si difficile : il était passé maître dans l’art de refouler ces fantômes, ces dernières années.

Il n’avait pas eu le choix, après ce qu’il avait fait à Thomas.

Le gravier crissa sous ses pieds lorsqu’il laissa l’herbe derrière lui. Il gardait les yeux fixés sur la bâche d’un bleu injurieux qui recouvrait la moitié du toit et donnait à tout le château l’air d’un grand malade. Cette vision étrangère le rassérénait, ou en tout cas le remettait dans l’état d’esprit qu’il cherchait : pas de souvenirs trop douloureux, seulement l’impression dérangeante d’une intrusion.

Mais alors qu’il avançait, il entendit le bruit d’un grincement et baissa à nouveau les yeux. C’était la porte principale qui s’ouvrait lentement, comme avec difficulté. L’humidité avait dû faire gonfler le battant – mais malgré cette différence, Charles dut s’arrêter sous le coup des échos d’une vie passée qui jaillirent soudain dans son esprit à la vue de cette porte qui s’ouvrait. C’était comme si ses parents ou son frère allaient en sortir, et il avait beau savoir que c’était impossible, il ne put empêcher la terrible émotion de se frayer un chemin à coups de griffes dans tout son être.

Mais c’est une jeune femme qui apparut – pas Alexia Vermay. Grande, vêtue d’un short et d’une chemise lâche, avec de longs cheveux teints en rose, elle le contemplait d’un air méfiant. Il s’arrêta brutalement, pris de vertige, et ferma les yeux avant de déglutir.

— Vous voulez quelque chose ? lui demanda la fille d’une voix agréable, rauque et basse.

Incapable de rester là plus longtemps, il secoua la tête, puis fit demi-tour, le cœur battant dans ses oreilles, assourdissant. Il partit à grands pas en direction du couvert des arbres, le bosquet de hêtres et de frênes et d’autres essences dont il n’avait jamais pris la peine d’apprendre le nom, mais que son frère connaissait par cœur.

Puis il tomba sur le tilleul.

Il se dressait comme dans son souvenir, avec à son pied le vieux banc en pierre qui paraissait si incongru dans ces sous-bois dénués de toute autre trace humaine. Des années plus tôt, il y avait eu un chemin qui y menait, tracé par ses pieds et ceux de Thomas, par ceux de leurs parents, aussi ; à présent, il était à peine discernable sous les feuilles mortes à moitié pourries et desséchées. Pas étonnant qu’il n’ait pas réalisé où il allait. Et pourtant, il se trouvait là, comme si ses jambes avaient été mues par une mémoire inconsciente.

Charles s’avança jusqu’au tronc, contournant le banc couvert de feuilles mortes et de terre, et fit le tour de l’arbre jusqu’à les trouver. Les deux lettres étaient toujours là, une blessure dans le tronc autrement entier, un T et un C maladroitement mais profondément gravés, plus bas que dans son souvenir. Il n’avait eu que onze ans à l’époque, Thomas dix. Il avança les doigts vers le T, la marque laissée par son frère, la taille qu’il faisait à l’époque, se souvint de son sérieux lorsqu’il avait pris le couteau, son sourire lorsqu’il avait fini.

Non. Il se faisait des idées ; en fait, il n’arrivait pas à se souvenir de son sourire, de son visage. Et plus il essayait, moins il y parvenait. Il crispa la main sur le tronc, serra les dents et appuya son front contre l’écorce rude, comme s’il allait pouvoir retrouver son souvenir grâce à une impression laissée dans l’arbre.

Bien sûr, c’était illusoire. Charles finit par rouvrir les yeux et s’écarter brutalement du tilleul, manquant trébucher dans le lierre qui courait partout. Il secoua la tête, effleura ses joues – mais il avait les yeux secs. Cela faisait longtemps qu’il ne pleurait plus.

Depuis qu’il était devenu incapable de se remémorer le visage de son frère et de ses parents sans devoir en passer par une photographie.

Charles laissa échapper un rire amer. Qu’est-ce qu’il avait cru ? Qu’il pourrait simplement revenir, que les souvenirs se seraient estompés ? Qu’il pourrait marcher dans les traces laissées par le fauteuil de son frère, et ne pas être terrassé par la culpabilité ?

Lorsqu’il entendit des éclats de voix, il resta immobile, incapable de lever les yeux. Il aurait eu trop peur de voir un fantôme le guetter entre les branches.

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Lola Rhoswen
Posté le 07/04/2021
"Il n’avait eu que onze ans à l’époque, " j'aurais plutôt
il n'avait qu'onze ans à l'époque"

J'aime toujours autant. Tous est bien écrit, les sentiments, les peurs, les attentes...
Impatiente, je suis....
Gwenifaere
Posté le 07/04/2021
noté, merci ! Et merci pour le commentaire, je suis ravie que ça te plaise toujours ^^
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