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Notes de l’auteur : Une image : https://goopics.net/i/LRjNA

Mei avait toujours de bonnes idées. Alexia était persuadée que c’était lié aux vapeurs de houblon de la brasserie, mais elle avait cessé de le suggérer à son amie – la dernière fois, Mei l’avait menacée de la priver de goûter les nouvelles bières. En tout cas, la journaliste lui avait posé exactement la même question que sa colocataire : le château de la Fresny n’était-il donc pas classé, ou au moins inscrit, au registre des monuments historiques ? Elle avait été incapable de répondre, mais elles en étaient arrivées à la conclusion, après un rapide appel de la journaliste à un collègue, que le projet de zone commerciale ne pourrait sans doute pas se faire si c’était le cas.

Donc maintenant, ils avaient un nouveau travail à accomplir, en plus de la restauration : mettre au point un dossier pour tenter d’obtenir une confirmation que la Fresny était bien un monument historique. Lo et Van s’étaient portés volontaires pour s’en occuper et avaient réussi à recruter Mei, qui pourrait faire des recherches aux archives durant ses après-midi de libres. Andrej et Alexia géraient la médiatisation et la restauration. Alexia ne se sentait pas très utile pour tout ce qui était médiatisation, même si Andrej lui avait assuré qu’elle était essentielle : sa série de photographies #viedechâteau circulait de plus en plus, et elle avait le profil parfait pour représenter le groupe à des journalistes classiques. Lui, Van et Lo avaient des apparences qui détonnaient trop, et surtout une histoire auprès des services de police qui pouvait les desservir selon les médias qui pourraient vouloir les contacter. Au moins, avec elle, ils étaient parés pour tout.

— Ouais, enfin, je te préviens, je fais pas d’interview avec des magazines chrétiens non plus.

— Je pense pas que ce sera un problème.

Les tâches étaient réparties – mais Alexia gardait la fâcheuse habitude de se réveiller à huit heures du matin, trop tôt pour se mettre au travail sans réveiller tout le monde. Ce matin-là, elle décida donc d’aller fouiller un peu les bureaux du château. On ne savait jamais : peut-être qu’un des précédents occupants avait déjà commencé à préparer un dossier ? Ça leur simplifierait la tâche. Ou en tout cas, elle pourrait peut-être trouver des comptes-rendus de précédents travaux, ce qui lui serait également bien utile.

Alexia attaqua par le bureau du premier étage, à côté de la chambre qu’elle avait investi : un bureau à l’ancienne, qui sentait bon le bois avec encore une touche d’encaustique. Les murs étaient couverts de rayonnages contenant de vieux livres protégés par des vitrines ; il y avait un fauteuil à côté d’une petite table soutenant une lampe, et au centre de la pièce trônait le bureau lui-même, un immense meuble qui évoquait l’image d’un ministère, flanqué de tiroirs de chaque côté. Rien sur le bureau à part un vieil encrier, un coupe-papier en forme de poignard et un vieux buvard tellement usé qu’il était doux comme du velours.

Elle se mit en devoir de fouiller les tiroirs, mais il ne lui fallut pas plus d’un quart d’heure pour réaliser que ce n’était pas ici qu’elle arriverait à trouver quoi que ce soit. La personne qui avait rangé ce bureau avait été très organisée, mais il n’y avait pas la moindre information sur l’histoire du château, et tout ce qu’elle put trouver concernant des travaux avait trait aux extérieurs – une fontaine, et des plans pour rétablir un jardin à la française à l’arrière du château.

Alexia jeta un regard par la fenêtre dont elle avait ouvert les volets : c’était plutôt une friche qu’il y avait là maintenant.

Il y avait un autre bureau au rez-de-chaussée, coincé entre le petit salon à l’arrière et une chambre occupée par Lo et Andrej. Elle hésita, regarda l’heure sur son portable – mais si elle restait discrète, peut-être qu’elle ne les réveillerait pas… Vivre ainsi ensemble était quelque chose dont elle n’avait pas totalement perdu l’habitude avec sa colocation avec Mei, mais c’était tout de même un peu différent. Elle réalisait à présent qu’elle avait pris certaines habitudes, notamment celle de se lever et de se coucher à des horaires plus classiques. Sans le réaliser, elle s’était alignée sur le rythme de Mei, et à présent elle n’était plus tout à fait en phase avec les autres membres du squat, ce qui la surprenait toujours.

Alexia descendit donc sur la pointe des pieds et se rendit dans le petit bureau. C’était une pièce étrange, décida-t-elle, qui devait avoir été modifiée. Elle examina un instant le plafond, et fut confortée dans son opinion. Les moulures se poursuivaient sans suivre le tracé des murs : certaines des cloisons avaient été rajoutées après coup. Ce n’était pas du mauvais travail, mais quelque chose qui avait été fait sans prendre garde à l’architecture initiale. Elle tapota le mur qui la séparait du salon : effectivement, ça ressemblait à une paroi légère en plâtre et contreplaqué. Pourquoi rétrécir ainsi les pièces ? Et seulement celles qui se trouvaient à l’arrière : les deux salons donnant sur l’avant de la maison étaient immenses.

Peut-être pour des raisons économiques. Ça ne devait pas être facile de chauffer ces salles immenses en hiver… Mais non, c’était sans doute autre chose. Il y avait une salle de bain au fond du couloir qui semblait elle aussi avoir subi des travaux. Peut-être pour permettre à une personne à mobilité réduite de rester vivre sur place ? Un château comme celui-ci n’était en général pas vraiment adapté aux besoins d’une personne âgée.

Alexia secoua la tête et se mit à fouiller dans le bureau, beaucoup plus modeste que celui du premier étage – mais pas plus moderne, nota-t-elle : celui-ci lui évoquait le XIXe siècle, même si elle n’était pas une experte en la matière.

Il était beaucoup moins bien rangé, en tout cas. Des piles de feuilles étaient restées accumulées sur le plateau, et lorsqu’elle s’aventura à ouvrir les tiroirs, certains résistèrent tant les papiers étaient coincés et froissés à l’intérieur, avec tout un bric-à-brac de babioles : des trousses remplies de stylos, des règles et des équerres, même un vieux dictaphone. Avec une grimace, elle se mit en devoir de fouiller dans tout ce bazar.

Elle était assise par terre, entourée de piles plus ou moins bien organisées, lorsque Lo apparut en baillant.

— Oh, salut. Tu te lèves toujours aussi tôt ?

— J’arrivais pas à dormir. Je t’ai réveillée ?

— Non, non, c’est les piafs je pense.

— Les joies de la campagne…

— J’adore ça, sourit Lo. Tu fais quoi ?

— Je cherche des papiers sur l’histoire du château, ou des travaux, ce genre de trucs.

— Ah, bonne idée… Je vais manger un truc et je viens t’aider.

— D’acc !

Une fois Lo sortie, Alexia se remit au boulot – et se figea en trouvant un dossier particulièrement épais dans le dernier tiroir, identifié d’un simple LA FRESNY griffonné de l’écriture brouillonne de l’ancien propriétaire du bureau, à laquelle elle commençait à s’habituer. Avec un sourire ravi, elle ouvrit la chemise et se plongea dans les documents.

C’était exactement ce dont ils avaient besoin, réalisa-t-elle. Il y avait toute une partie manuscrite retraçant l’histoire du château, qu’elle parcourut rapidement sans s’y arrêter ; quelques gravures et photos représentant le bâtiment à différentes époques, sur lesquelles elle s’attarda davantage, curieuse de voir les modifications qui avaient pu être apportées depuis le tableau qui se trouvait à l’étage.

Elle était en train d’examiner des notes griffonnées de manière bien plus anarchiques au fond du dossier lorsqu’elle entendit Lo l’appeler.

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