20 - Les mille et une voix de Lily

Par Elodie
Notes de l’auteur : Voici le dernier chapitre de ce premier tome... J'espère que mon histoire vous a plu, c'est une première pour moi! Si vous en êtes arrivéE là, j'en suis honorée et serais avide d'un petit commentaire...

Lily tournait machinalement l’enveloppe dans ses mains. Son regard était perdu dans le vague. Ses pensées vagabondaient. A l’image du courrier qu’elle faisait virevolter rythmiquement, son opinion se retournait comme une crêpe. Recto : c’était la seule décision à prendre. Verso : dans quoi allait-elle mettre le pieds ? Recto : un choix judicieux. Verso : mais quelle idée ! Recto : comment allait-il prendre la nouvelle ? Verso : elle n’avait pas à s’expliquer. Enfin… elle ne pouvait pas, en l’occurrence. Recto : qu’allait-elle perdre ? Verso : il y avait tout à gagner ! Recto : non, elle ferait mieux d’abandonner tout de suite. Verso : avait-elle vraiment le choix, au fond ?

Quand Sagesse vint se poser sur son épaule, Lily s’interrompit et se mit à le caresser.

« Je sais que je dois le faire et ça ne m’enchante pas vraiment », conclut-elle.

Le colibri répondit à Lily d’une mélopée qui la rendît encore plus mélancolique. Avec délicatesse, elle s’empara de lui et, dans le creux de ses mains, se mit à lui chatouiller la tête avec son pouce. Alors qu’il terminait sa complainte, il inclina la tête sur le côté, comme pour la scruter plus intensément. Sous cet angle, Lily discerna une petite tâche bleu roi au coin de son œil. Elle ressemblait à s’y méprendre à une larme. « Tiens ! Je ne l’avais jamais vue… » En un battement d’ailes, Sagesse mit un terme à l’examen mutuel et vint se lover dans le creux de l’épaule de Lily, son refuge. Appréciant cette bribe de réconfort, elle ferma les yeux et essaya de faire une dernière fois le point dans sa tête.

Cela faisait maintenant plusieurs semaines que les Hautes Autorités avaient rendu leur verdict quant aux évènements qui s’étaient déroulés sous le grand hêtre.

Lucien avait reçu un blâme pour avoir usé de ses phénomènes à l’encontre de Victorine mais le récit de Sam, confirmé par les trois phrases de Lily, avait permis d’établir des circonstances atténuantes. Les Hautes Autorités avaient jugé qu’il avait agi en légitime défense.

Victorine, pour sa part, n’avait pas reçu la même mansuétude. Elle avait été condamnée à une vie de travaux d’utilité publique. La mise en application de l’Algorithme du Donateur Pi n’en faisait évidemment pas partie. Ainsi, ses aspirations mégalomaniaques – dont Lily avait eu un petit aperçu en la côtoyant – étaient réduites à néant. Elle pouvait néanmoins s’estimer heureuse d’être sortie indemne de son combat avec Lucien, jugeait Lily, encore sous le choc de la puissance dormante des phénomènes de son chef à l’apparence si inoffensive.

L’intervention impromptue de Séraphin à La Cour et le duel fumant qu’elle avait provoqué lui avait, de son côté, valu une interdiction d’approcher les membres fondateurs des Hautes Autorités et une obligation d’être réévalué en tant que Thérapeute. Peu inquiète pour son avenir, Lily se préoccupait plus de l’affront que symbolisait cette directive aux yeux de son mentor. Il était tout-à-fait capable d’envoyer balader cette expertise par pur esprit de contradiction. Quand ils en avaient parlé ensemble, Séraphin l’avait gentiment remise à l’ordre, lui rappelant que cette partie de l’histoire ne la concernait en rien… Impuissante, Lily avait dû admettre qu’elle n’était effectivement pas la mieux placée pour l’aider. Quand bien même, elle restait convaincue au fond d’elle qu’il trouverait une solution pour s’en sortir la tête haute.

Quant à Sam, Lily ne savait pas ce qu’il était advenu de lui, mis-à-part que son mandat d’Archiviste au sein de la Consultation avait pris fin avec effet immédiat. Depuis, elle n’avait plus eu de nouvelles de sa part, à son grand désarroi.

Et puis il y avait elle. Lily considérait les conséquences de cette situation dans laquelle elle les avait tous mis comme minimes par rapport à ce qu'elle estimait mériter. Elle n'en était toutefois pas sortie totalement indemne.

« Tu sais, Sagesse, je continue à croire que Chimer ne m’a pas tout dit. »

Après l’extinction du brasier qu’avait provoqué l’affrontement entre Séraphin et Ignace, Lily s’était ranimée à l’aide de Lucien qui ne l’avait dès lors plus lâchée, au sens propre, la maintenant fermement par les épaules sur sa chaise. Il était vrai qu’il avait suffisamment éprouvé sa fâcheuse habitude à s’évanouir sous le coup de l’émotion.

 Pendant ce laps de temps, Chimer avait vidé la pièce et reconstitué en un seul geste les parois d’eau sur ses murs. Tous les poissons avaient retrouvé leur place et, malgré quelques mouvements frénétiques résiduels, leur calme olympien. Les bulles d’air s’étaient aussitôt dissipées et chaque membre des Hautes Autorités avait regagné sagement sa place, hormis Ignace, toujours immobile, face à Séraphin, fuligineux. Pour clore la confrontation, Chimer leur avait ordonné de quitter la salle afin de régler leurs comptes à l’extérieur de La Cour, à la surprise et au grand dam de Lily.

- Ne t’inquiète pas, lui avait alors soufflé Lucien à l’oreille, la faisant ainsi frissonner et rougir bien malgré elle. Il ne va pas lui faire de mal.

- Qu’est-ce que tu en sais ?

- Il ne l’a pas élevé pour le foudroyer à la moindre contrariété.

Face à une Lily bouche bée, Lucien l’avait encore tourmentée un peu plus – parvenant ainsi avec adresse à détourner son attention du réel enjeu de son effarement – en ajoutant, avec une pointe de moquerie dans la voix :

- Tu ne savais pas qu’Ignace était le père de Séraphin ?

A cet instant, Lily avait alors réalisé qu’elle ne connaissait rien de son mentor. Elle savait qu’il avait été abandonné par sa mère à la naissance et élevé par son père mais pas que ce dernier était un membre fondateur des Hautes Autorités !

Malgré le ton désinvolte de Lucien, savoir que Séraphin et Ignace avaient un lien de parenté ne l’avait pas pour autant rassurée. Le père s’était montré si cruel et belliqueux et le fils plus hors de lui qu’elle ne l’avait jamais connu.

Comme l’avait constaté Lucien avec un chagrin inapproprié, elle tenait beaucoup à Séraphin. Il avait été son Thérapeute puis son mentor. Avec les années, ils étaient devenus très complices et certainement plus des amis que de simples collaborateurs. Même si son attachement pour lui restait purement platonique – qu’était allé s’imaginer Lucien ? – et qu’elle avait alors mesuré ne savoir finalement que peu de choses de lui, à ce moment, Lily s’était réellement inquiétée pour lui.

Alors qu’elle avait suivi de ses yeux inquiets Séraphin sortir de la pièce en compagnie de son paternel pour le moins caractériel (« bon d'accord, n'est pas Flambeur qui le veut ! » avait-elle admis de mauvaise grâce), Lily avait été à nouveau invitée à rejoindre le Petit Salon, escortée par Lucien, dans l’attente des conclusions des membres restants des Hautes Autorités.

Elle en avait profité pour interroger Lucien sur l’objet des délibérations mais il était resté évasif, s’efforçant de la distraire à l’aide de plaisanteries et conversations totalement absurdes. Face à la stérilité de ses stratégies de diversion – l’agitation et les questions de Lily devenant de plus en plus débordantes – Lucien avait à nouveau fait appel à ses phénomènes en plongeant ses yeux dans les siens, lui offrant une nouvelle vague de bien-être. Mais Lily avait bien senti qu’il le faisait à contre-cœur. Elle-même n’en voulait pas. Pas en ce moment si critique. L’heure était grave et devait le rester.

- Ça suffit ! Pourquoi me fais-tu ça ? avait-elle alors lancé sur un ton plus agressif que souhaité.

Lucien avait sursauté. Lily aussi. Elle n’avait pas l’habitude de le voir surpris. Elle le connaissait dans son rôle de chef. Sous ses faux-airs benoits, il restait celui qui savait toujours tout de tout avant tout le monde. Pourtant, à ce moment-là, il avait été réellement abasourdi. Et en colère. Contre lui-même, d’abord. Contre la situation, aussi. Contre cette satanée prédisposition, surtout. Il en avait plus que marre et il se détestait d’utiliser ses phénomènes sur elle. Il s’était pourtant juré de ne jamais le faire.

Lily, imprégnée de cette colère qui ne lui appartenait pas n’avait pu freiner son flot virulent.

- C’est bon Lucien ! Je vais bien, je ne suis pas une petite chose à protéger… Je ne t’ai rien demandé alors arrête. Ou plutôt : je ne t’avais jamais rien demandé jusque-là et maintenant que je cherche des réponses, tu ne fais que m’anesthésier les neurones, c’est vraiment injuste d’utiliser tes phénomènes comme ça sur moi. Et ça ne marche pas comme ça si jamais…

Encore maintenant, Lily ne savait pas vraiment ce qu’elle avait voulu dire avec cette dernière phrase. Enfin si, elle le savait mais espérait que Lucien n’avait pas compris l’allusion. D’un, Lily était très embarrassée de s’être exprimée de manière autant directe et immature et, de deux, elle n’avait aucune raison de connaître ce qu’il ressentait pour elle. Et elle ne pouvait pas lui en parler sans se dévoiler. Or, elle n’en avait pas le droit. Elle avait promis. Plus que jamais, Lily était piégée par le serment fait à sa mère. De toute manière, ce n’était pas l’heure d’évoquer ses émois avec Lucien ! Elle ne savait même pas qu’en penser... Et puis elle n’avait jamais aimé dévoiler ses sentiments. « C’est la poêle qui se moque du chaudron ! » lui avait lancé une fois Séraphin.

Durant l’énoncé de son laïus accusateur, Lily n’avait pas réussi à réprimer les larmes qui s’étaient mises à couler le long de ses joues. Honteuse, elle était devenue encore plus en colère. Sa honte, oui mais pas sa colère. Une fois encore, elle avait reçu en plein visage la répugnance que Lucien se portait à lui-même. Ainsi, aussi soudainement qu’imprévisiblement, les choses étaient devenues limpides pour Lily : « Lucien déteste ses phénomènes ».

A ce souvenir, Lily se crispa de tout son corps, froissant ainsi l’enveloppe qu’elle tenait toujours dans sa main. Inclinant la tête pour ressentir la chaleur de son colibri contre sa joue, elle lui murmura :

- Heureusement qu’il me tournait le dos : il n’a pas pu voir ma réaction quand j’ai compris qu’involontairement il m’avait révélé ce que je pense être son secret le plus intime.

Sagesse répondit à Lily en lui roucoulant à l’oreille.

- Et moi, au lieu de me taire, j’ai bien remué le couteau dans la plaie…

De fait, était-ce parce qu’elle avait perdu tout sens des convenances à la suite des évènements qui s’étaient déroulés quelques instants plus tôt à l’étage du dessus ou parce qu’elle avait senti une brèche s’ouvrir dans la relation qu’elle entretenait avec Lucien ? Lily ne savait toujours pas, à ce jour, répondre à cette question mais, alors qu’elle attendait dans le Petit Salon, complètement effrayée, la délibération des Hautes Autorités aux côtés d’un Lucien torturé, elle avait poursuivi dans un chuchotement :

- Tu n’aimes pas tes phénomènes

Il ne s’était tout d’abord par retourné. Il avait rassemblé toute son énergie pour s’empêcher de formuler ce qu’il n’avait pu censurer plus longtemps à l’écoute si particulière de Lily. Sans son accord, ses petites voix s’étaient confiées.

Comment pourrait-il en être autrement ? Qui aimerait être apprécié ou respecté non pour ce qu’il est mais pour ce qu’il provoque chez autrui ? Si tu savais Lily… Si tu savais que, d’un seul regard, je peux te faire vivre ton pire cauchemar ou le plus beau des rêves. Et que tu aimerais tellement ça que tu en en redemanderais. Comme toutes, tu ne pourrais plus t’en passer. Tu m’apprécierais plus que tout, tu croirais même m’aimer… Et moi seul saurais que c’est faux.

Lucien était resté muet. Enfin, c’était ce qu’il pensait. Lily n’en avait pas cru ses oreilles ! Enfin, façon de parler… Mais comment pouvait-il penser ça ? En avait-il seulement déjà parlé à quelqu’un auparavant ?

Durant sa confession silencieuse, il s’était retourné et avait offert un sourire scintillant à Lily. Elle connaissait maintenant sa saveur amère. Une risette d’apparat pour endimancher son humeur lugubre et détourner l’attention de son interlocutrice. Refusant l’offre, elle lui avait alors soufflé :

- Avant l’épisode de Victorine, je n’avais absolument pas conscience de l’ampleur de tes phénomènes. Je pense que personne ne sait que tu as de telles capacités…

Ayant perçu l’étonnement de Lucien face à sa remarque et ne souhaitant pas expliquer ce qui l’avait menée à lui tenir ce genre de propos, elle avait conclu, sans ambages :

- Tes phénomènes n’ont aucun mérite dans l’estime que te porte ton entourage.

Lily avait alors ressenti toute la tendresse que Lucien lui portait. Bien qu’il la trouvât quelque peu crédule, l’authenticité du respect qu’elle lui adressait le touchait au plus profond de son âme. Lucien savait que Lily ne l’appréciait pas pour ses phénomènes et c’était pour cette raison qu’elle était si chère à son cœur.

Puis, Lily avait entendu les interrogations commencer à émerger dans les méninges de son chef. Pourquoi lui avait-elle dit ça ? C’était comme si elle était dans sa tête…

Si seulement elle avait pu lui dire qu’elle l’avait entendu et qu’elle le comprenait. Peut-être même qu’elle partageait ce qu’il ressentait. Mais impossible sans porter préjudice à sa mère. Quelle situation inextricable ! Plus que jamais, Lily avait maudit sa position et l’assujettissement que sa mère lui imposait.

Heureusement, c’était ce moment-là qu’avait choisi l’interprète de Chimer pour ouvrir la porte et l’inviter à retourner dans Les Combles tandis que Lucien se faisait renvoyer à son domicile malgré ses contestations virulentes. Résignée, Lily l’avait quitté alors qu’il se débattait avec la Sentinelle. Au moins, elle n’avait pas eu à répondre à ses questions.

S’en était suivi un entretien individuel avec Chimer qui avait définitivement changé le cours de sa vie.

S’exprimant dans le langage des Hommes, elle avait sorti la tête de son scaphandre pour s’adresser à Lily d’une voix monocorde :

- Vous êtes une jeune femme très prometteuse et je crois que vous n’êtes plus à votre place au sein de la Consultation d’Enfants Prédisposés. Vos aspirations les dépassent et, à ce qu’en témoigne Sam, vos capacités également. Je sais que vous avez un projet qui concerne une amélioration de l’application de la Noble Cause pour les jeunes habitants de notre communauté. J’aimerais vous employer à sa bonne réalisation, ici-même à La Cour. Avec votre accord, votre engagement sera effectif à la nouvelle année, afin que vous puissiez clore vos prises en charge et faire vos adieux à votre équipe dans cet intervalle.

Lily était restée coite, complètement interloquée par la tournure que prenaient les évènements.

- Il va de soi que ce projet est confidentiel et que vous êtes tenue au secret incombant à votre nouvelle fonction. C’est fini maintenant, vous pouvez vous en aller, je dois me reposer.

Sans un regard, la souveraine avait pris l’absence de réaction de Lily pour une approbation et clos le sujet, accompagnant sa dernière phrase d’un mouvement de main gracieux indiquant clairement à son interlocutrice la porte de sortie.

Lily s’était répété cet échange au moins mille et une fois dans sa tête. Encore aujourd’hui, elle ne voyait pas comment elle aurait pu faire autrement.

Pour se réconforter, elle voulut reprendre Sagesse dans le creux de ses mains mais le colibri s’envola. Ce fût donc plus pour elle-même qu’elle formula la conclusion de ses tergiversations : « Et me voilà, maintenant, avec ma lettre de démission alors que je n’ai même pas pu reparler à Lucien depuis ses confidences accidentelles dans le Petit Salon. »

Complètement débordé par les conséquences du départ simultané de son Archiviste et de Victorine la Bienfaitrice, Lucien n’était plus sorti de son bureau hautement gardé par Madeleine qui s’était découvert des talents de Cerbère. Ce matin, Lily n’avait même pas pu lui transmettre sa lettre de démission en main propre. Ne pouvant se résoudre à la confier à sa Secrétaire, elle était repartie avec, bredouille.

Le soir, de retour à son logement, elle avait finalement décidé de l’envoyer par air-mail. C’était somme toute peut-être mieux ainsi. Ne pas voir – et entendre – Lucien l’ouvrir et la lire. Lily y avait mis tout son cœur, à défaut de pouvoir y inscrire ses raisons. Maintenant que c’était fait, que l’enveloppe était fermée et portait le sceau de la Compagnie des air-mails, elle ne pouvait relâcher ses doigts si crispés qu’ils en tremblaient. Comment un si petit bout de papier pouvait-il peser si lourd ?

En l’écrivant, elle avait pris conscience de ce qu’elle ressentait vraiment au fond d’elle-même. Bien sûr, quitter la Consultation qui l’avait vue – et fait – grandir l’attristait au plus haut point mais elle avait également réalisé l’importance de sa mission. Non seulement pour la communauté mais pour elle-même. Chimer la sollicitait en vue de réaliser son projet. Elle n’était donc pas anodine. Ni banale ou insignifiante. Elle était celle qui allait permettre aux Hautes Autorités de se rappeler comment rester au plus proche de leur idéologie. Là était la priorité. Là était sa place. Sa seule voie pour donner sens aux mille et une voix qui la peuplaient irrémédiablement.

Quand Lily libéra son air-mail, cette pensée l’accompagnait et sa main ne tremblait plus. Sa boule velue s’était tue et, même si son cœur pleurait, un sourire s’afficha sur son visage pâle alors que ses yeux suivaient la trajectoire de son courrier.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Vous lisez